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« La matière de l’absence » Patrick CHAMOISEAU (MARTINIQUE)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« La matière de l’absence » Patrick CHAMOISEAU (MARTINIQUE)

 « La matière de l’absence » est un ouvrage dont certaines pages difficiles d’accès demandent à être lues l’esprit en éveil, sans impatience, à petites goulées. Résumer l’ouvrage relève de la gageure. Le sommaire avertit que des souffles telluriques y sont mis en œuvre (impact, éjectats, cratère) et très vite on s’aperçoit qu’une réflexion foisonnante l’irrigue.

Nous sommes conviés à effectuer avec l’auteur des allées et venues entre son expérience personnelle, celle partagée avec les autres humains, voire avec les hominidés des origines.  Rejetant une perception linéaire du temps et l’enfermement dans une réalité unique, l’auteur s’éloigne en partie du concept littéraire qu’il a défendu, il y a une trentaine d’années, avec Raphaël Confiant et Jean Bernabé, celui dit de la Créolité. Il s’est rangé au point de vue de son autre compatriote Edouard Glissant, pour qui l’illustration exclusive d’une « essence » devait laisser place à celle du « processus universel » mis en œuvre sur la planète dans le phénomène de « créolisation ». Comme son inspirateur, Chamoiseau  peut dire : « Mon travail d’écrivain c’est de mettre en relation les lieux, les cultures et les imaginaires du monde. Bref brasser le Tout-Monde. ». Pourtant certaines appétences pour le concept glorifié autrefois subsistent dans la partie autobiographique. Le lecteur lambda peut être déconcerté par son insertion dans un texte se référant à une globalité en spirale et circulaire du monde car cette insertion, du point de vue de la forme, manque parfois de fluidité, voire d’à-propos. Mais les plus avertis voudront y reconnaître l’injonction d’Edouard Glissant pour qui un romancier ne devait jamais chercher à maîtriser le chaos. « Le chaos ? On s’en émeut, expliquait-il, on le craint, mais on ne le contrôle jamais. Notre seule ambition est de découvrir les lieux communs qui unissent les cultures et les hommes ». Un de ces lieux communs est notre rapport à la mort d’un être cher. Patrick Chamoiseau raconte avec justesse la vie, la vieillesse, la mort de Man Ninotte, sa mère, dont il analyse sur lui les effets de l’absence. Un dialogue s’établit pour ce faire avec la Baronne, une sœur aînée dotée de bon sens et peu soucieuse de philosopher à tout propos. Dans un même ballant, le narrateur égrène les souvenirs de son enfance, rappelle l’histoire de son pays et de son peuple et il évoque les mœurs et faits culturels propres à la Martinique. En cela, son texte relevant presque de l’essai anthropologique s’inscrit dans la lignée du « Discours antillais » de son mentor Edouard Glissant, penseur dont Chamoiseau analyse et illustre par ailleurs les concepts de « digénèse », « traces », « créolisation » et« relation ».  Concernant son pays natal, la Martinique, de livre en livre Patrick Chamoiseau creuse le même sillon, il donne de LA MATIERE à des pratiques et des modes de pensée insuffisamment sondés avant que survienne la nuit et L’ABSENCE. Le lecteur pourrait craindre une littérature de la répétition, du ressassement, il n’en est rien car à la façon du conteur créole dans une veillée mortuaire, l’auteur délibérément mofwazé  en « Guerrier de l’imaginaire » nous dit : « Venez du côté de la vie ! » Pour lui, le passé rendu à lui-même doit être fécond et structurant. « La mémoire la plus saine, proclame-t-il, ne voit que l’avenir et n’ouvre qu’au devenir. » Un texte consistant qui donne matière à réflexion.

         Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES

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