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« Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie » de Shlomo SAND (Traduit de l’hébreu, Flammarion, 2012)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie » de Shlomo SAND (Traduit de l’hébreu, Flammarion, 2012)

Shlomo SAND est sioniste dans le sens où il ne remet pas en cause l’existence de son pays, Israël. Mais il est antisioniste selon une des acceptations de ce terme qui commande notamment de dénoncer le blocus de Gaza et la colonisation de la Cisjordanie.

 

Shlomo Sand a grandi dans un quartier défavorisé de Jaffa, qu’il n’avait encore jamais quitté quand, en juin 1967, jeune soldat, il franchit la frontière séparant Israël de la Jordanie. Il pense se retrouver à l’étranger pour livrer combat et défendre sa patrie. Mais il se rend compte que la plupart de ses compagnons n’ont pas la même vision des événements. Pour eux, s’ils ont bien franchi la frontière de l’Etat d’Israël, ils sont persuadés de pénétrer dans un espace qui leur appartient aussi, la « terre d’Israël ».

 

Shlomo Sand est historien, professeur à l’Université de Tel-Aviv. Il a conscience d’exercer son métier « sur les ruines et les terres d’un village arabe dont la vie s’est éteinte le 30 mars 1948 ». Il dédie d’ailleurs son livre à la mémoire de ses habitants arrachés de force à ce lieu.

 

Shlomo Sand est aussi un essayiste, il a déjà publié un ouvrage intitulé  Comment le peuple juif fut inventé / De la Bible au sionisme  (Fayard, 2008), dans lequel il livrait une « démarche théorique visant à déconstruire le mythe supra-historique de l’existence d’un peuple exilé et errant ». Certains virent dans son travail une volonté de « contester le droit des juifs sur leur patrie antique ». Surpris de l’abondance (en réaction) de « discours justifiant la colonisation sioniste et la création d’Israël sur la base d’arguments tels que : la terre des ancêtres, les droits historiques ou encore les aspirations nationales millénaires », Shlomo Sand décida d’écrire un nouvel essai pour pallier à certaines insuffisances du premier.

 

Dans le prologue de ce second essai, dont il est rendu compte ici, essai intitulé Comment la terre d’Israël fut inventée, l’auteur énumère un certain nombre d’informations historiques, résultats de ses recherches et de celles de prédécesseurs. En premier lieu, contrairement à ce que paradoxalement judéophobes et sionistes s’accordent ensemble à penser, « les juifs, nous dit-il,  n’ont jamais constitué un « peuple-race » et « la société judéenne n’a été ni dispersée ni exilée ». Il s’inscrit en faux contre ce que déclare dans son prologue la Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël, à savoir : « Après que le peuple a été exilé de force de sa terre, il lui est resté fidèle dans tous les pays de sa dispersion et n’a pas cessé de prier et d’espérer son retour sur sa terre pour y restaurer sa liberté politique ». Selon lui, cet exil des juifs n’a jamais existé. En fait, c’est la religion judaïque qui s’est propagée, le judaïsme ayant été avant le christianisme et l’islam une religion prosélyte. L’existence des diasporas juives de Méditerranée et d’Europe centrale serait, en fait, le résultat de conversions anciennes et oubliées du judaïsme, la disparité des types physiques des différentes communautés juives en témoignant. L’auteur récuse ces mythes fondateurs dans la mesure où ils irriguent la conscience collective de ses compatriotes et forment le soubassement grâce auquel l’Etat d’Israël légitime son droit à ne pas y considérer les Arabes comme des citoyens à part entière ainsi que sa propension à poursuivre l’accaparement des terres palestiniennes.

 

Shlomo Sand remarque que si l’exil ne s’est pas produit, on aboutit à une évidence: les vrais descendants des juifs de l’ancienne Judée seraient aujourd’hui les Palestiniens dont les ancêtres se seraient convertis à l’islam. Les sionistes, nous dit Shlomo Sand, connaissent « l’inanité de la thèse de l’exil massif », à commencer par le fondateur de l’Etat d’Israël David BEN GOURION, qui voyait « dans la majorité des fellahs locaux une descendance des anciens Hébreux. » (Article « Clarifier l’origine des fellahs » (1917) in David Ben Gourion, Nos voisins et nous, Tel-Aviv, 1931.)

 

Dans son ouvrage Shlomo Sand approfondit une réflexion sur la notion de patrie au fil du temps dans les différents pays et à travers les différents auteurs. Pour lui une population aux origines disséminées, dépourvue de composantes culturelles à même d’unir tous ses membres ne constitue pas un peuple. Puis il s’attache à étudier comment les sionistes ont fait d’un récit biblique qui ne comporte aucune dimension politique ou nationale l’équivalent, pour tous les juifs du monde, d’un titre de propriété sur la Palestine, région rebaptisée « terre d’Israël » - appellation qui ne figure pas dans la Bible car dépourvue de sens au regard des vocables de l’époque et jamais utilisée par les premières grandes figures du sionisme comme Theodor HERZL, Max NORDAU, Beer BOROCHOV, qui employaient le terme de « Palestine ».

 

L’historien analyse, par ailleurs, le rapport traditionnel des croyants juifs à la Terre sainte biblique. Jérusalem a longtemps été pour eux un symbole religieux précieux et aucunement une terre qu’il pourrait vouloir habiter. Le faire aurait même été considéré comme contraire à l’idée de rédemption liée à la venue du Messie. Quant à la croyance en la dispersion des Juifs dans le monde, elle aurait été répandue par les Chrétiens (croisés et pèlerins) qui en faisaient une punition divine à l’encontre des Juifs déicides. L’auteur consacre un chapitre au « sionisme chrétien » qui a précédé le « sionisme juif ». Il explique comment dans l’Angleterre victorienne, le conservateur SHAFTESBURY a défendu et entretenu « l’idée d’une restauration judéo-chrétienne  en Terre sainte », pas au sein d’un état mais en tant que présence alliée (enjeu politique oblige). Les sionistes considèrent aujourd’hui la promesse du colonialiste BALFOUR faite en 1917, à L.W. ROTHSCHILD, de la création d’un « foyer national juif » comme une reconnaissance politique et morale des droits des Juifs sur la « terre d’Israël »,  (« Eretz Israël », en hébreu).

 

Dans un autre chapitre consacré au « sionisme versus judaïsme», Shlomo Sand développe l’histoire du mouvement sioniste de Herzl aux dirigeants de ce début de XXIe siècle. Un sionisme jugé colonialiste qui sous le prétexte sécuritaire entend développer son espace vital au dépens des autochtones arabes palestiniens et au profit d’un hypothétique peuple juif mondial, « invention résultant d’un processus de construction idéologique » jugé pourtant propriétaire de la virtuelle « terre d’Israël », une terre qu’il s’agit de conquérir en s’y implantant  peu à peu.

 

Cet ouvrage est dense et riche en informations de tous ordres (historiques, religieux, idéologiques…). L’auteur stigmatise la politique du gouvernement israélien et l’explique ainsi : « A cause de la fiction qu’elle a engendrée et de son manque d’assurance sur sa propre identité culturelle nationale, cette ethnie israélienne imaginaire n’a cessé de manifester une relation de mépris imprégnée de peur à l’égard de ses voisins, et s’est refusée jusqu’à aujourd’hui à vivre en égalité et en intégration avec « l’autre », présent en son sein ou à côté d’elle. »  Il déplore également ce qu’il appelle la malhonnêteté de nombreux intellectuels israéliens qui aident à entretenir les mythes ravageurs forgés à partir d’une histoire falsifiée. (Lire son livre intitulé  Les Mots et la Terre. Les intellectuels en Israël, Fayard, 2006.) A noter que les ouvrages de Shlomo Sand  (traduits de l’hébreu) s’appuient sur une très importante bibliographie de textes écrits en hébreu non traduits.

 

Shlomo Sand (né en 1946) appartient à la génération des « nouveaux historiens » israéliens, post sionistes avec Simha FLAPAN, Benny MORRIS, Tom SEGEV, Ayi SHLAÏM,  Illan PAPPE, Baruch KIMMERLING, Edith ZERTAL.

 

S’il s’attache à déconstruire les mythes fondateurs de l’état d’Israël qu’il dénonce comme mensongers, ce n’est pas parce qu’il ignore que  toutes les communautés humaines sont fondées sur des mythes mais parce que, dit-il, les Israéliens formatés notamment dans le système scolaire, ne savent pas qu’il s’agit de mythes destinés à légitimer une appropriation territoriale et croient en des vérités historiques.

 

L’essai est critiqué du point de vue sioniste traditionnel. En 2004 parait un ouvrage collectif sous la direction de Tuvia FRILING et Fabienne BERGMANN intitulé Critique du post sionisme. Réponse aux « Nouveaux Historiens »  israéliens. Et en 2009, l’universitaire Eric MARTY lui reproche de « nier l’identité juive » et de « faire des juifs de purs fantômes, de simples spectres, des morts-vivants, figures absolues et archétypales de l'errance, figures des imposteurs usurpant éternellement une identité manquante. » (Le Monde, 28/3/2009)

 

Les affirmations concernant notamment l’origine des ashkénazes (Shlomo Sand est lui-même né à Linz en Autriche) présentés comme issus de populations européennes et asiatiques converties depuis la nuit des temps au judaïsme, ont fait de lui aux yeux de nombreux intellectuels israéliens, non pas l’incarnation de l’antisémitisme (sa judaïté l’empêchant) mais pour le moins un historien révisionniste voire négationniste.

 

Qu’à cela ne tienne, en mars 2013, Shlomo Sand publie un ouvrage intitulé Comment j’ai cessé d’être juif , expliquant la provocation du titre et sa démarche de la façon suivante : « Supportant mal que les lois israéliennes m’imposent l’appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d’apparaître auprès du reste du monde comme membre d’un club d’élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. »

 

Israélien juif, Shlomo Sand est conscient d’avoir grandi dans une patrie créée de toutes pièces par le mouvement sioniste, mais le temps ayant accompli son œuvre, devenu sioniste lui-même par la force des choses, il défend le droit pour ses enfants à vivre au sein d’un peuple en formation, dans une culture nouvelle en train de se forger en Israël, le pays de leur naissance. Il n’en pose pas moins pour finir la question suivante : « Les Israéliens juifs seront-ils capables, au nom de leur avenir au Proche Orient de redéfinir leur souveraineté et, en conséquence, de modifier leur rapport à ce lieu, à son histoire, et particulièrement à ceux qui en ont été déracinés ? »

 

   Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES