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Rendre Schœlcher à l’Histoire de son pays, la France ?

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Rendre Schœlcher à l’Histoire de son pays, la France ?

En 1983, le SGEG (Syndicat Général de l’Education en Guadeloupe) publia une brochure consacrée à l’abolition de l’esclavage, intitulée « A pa Schœlcher ki libéré nèg ». La parution de ce petit fascicule de vulgarisation, militant mais bien renseigné, et dont les auteurs, en tant que précurseurs, reconnaissaient les insuffisances, a su jeter un regard neuf sur un événement, un homme et un mythe, à une époque où l’histoire de la Guadeloupe niée ou méconnue était alors un terrain d’investigation en friches. Les études historiques publiées depuis ne démentent en rien l’essentiel de son contenu et donnent à voir notamment l’ampleur des actes de résistance chez les esclaves.

 

Pourquoi cette brochure ? Pour le SGEG syndicat nationaliste, il était important de reconsidérer l’histoire d’un point de vue guadeloupéen dans un contexte où, poussé par des revendications identitaires pressantes, l’année précédente, le recteur d’académie avait pris l’initiative de fixer une date chômée permettant de commémorer l’abolition de l’esclavage. Soucieux de valoriser le rôle de la République et de Schœlcher, le recteur avait opté pour le 27 avril, date du décret d’abolition à Paris en 1848. Les nationalistes avaient exprimé fortement leur préférence pour le 27 mai, date de l’abolition effective de l’esclavage en Guadeloupe afin de mettre en évidence la part prise par les esclaves eux-mêmes, dans leur libération. En effet, c’était dans l’urgence que l’esclavage avait été aboli, avant la date d’application prévue du décret, en raison de l’agitation des esclaves dont les autorités redoutaient une révolte impossible à circonvenir. La date du 27 mai avait été retenue.

 

Pourquoi ce titre ? Pour faire un sort à des slogans familiers aux oreilles des Guadeloupéens, à savoir « C’est Schoelcher qui a aboli l’esclavage ! », « Fèt a Chèchè sé fèt a nèg ! »  Dans le chapitre de la brochure consacré au courant abolitionniste, les auteurs notent que Schœlcher est alors (en 1983) le seul personnage historique connu de l’ensemble des Guadeloupéens et qu’il est aussi celui dont tous les partis politiques traditionnels se réclament.

 

Ce qui les amène à remonter aux sources du mythe Schœlcher. Dés 1848, il s’est agi pour l’Etat colonial de rendre prégnante dans l’esprit des anciens esclaves, l’idée qu’ils devaient leur libération aux seuls Blancs comme en témoignent les déclarations de l’administration du moment : « La liberté va venir./…/ Ce sont vos maîtres qui l’ont demandée pour vous /…/ La République va vous racheter tous à la fois. ». Par la suite, les notables se sont attachés à véhiculer et à conforter ce mythe, afin de trouver dans l’idéologie républicaine française la confirmation de leur citoyenneté.

 

Quant à l’homme Schœlcher, auquel le SGEG précise bien ne pas vouloir faire un procès anachronique, il est décrit comme « le bourgeois libéral type de son époque ». Il est rappelé que Schœlcher n’a pas toujours été partisan d’une émancipation immédiate et sans conditions des esclaves. En 1833, par exemple, Schœlcher ne pensait pas possible une abolition non préparée car, selon lui, il y aurait eu danger à faire des esclaves des « brutes décorées du titre de citoyens ». Il pensait que la traite étant interdite et le rythme des affranchissements accéléré, l’esclavage mourrait de sa belle mort. Il affirmait : « Envisager la question autrement que moi, c’est faire du sentiment en pure perte», avant d’ajouter en bon colonialiste pragmatique peu enclin en l’occurrence, à défendre ses valeurs de justice et d’humanité habituelles, « /…/ forcé de tolérer l’esclavage pour un certain temps il faut également tolérer la punition du fouet, toute révoltante qu’elle soit. Enlevez ce moyen au propriétaire, il ne pourra plus travailler

 

Le SGEG brosse également le contexte économique dans lequel, le combat de Schœlcher s’inscrivait : en fait, le système esclavagiste n’était plus adapté aux besoins du capitalisme de son époque, qui exigeait la modernisation des équipements pour plus de production et de rentabilité. Et Schœlcher s’éreintait à essayer d’en convaincre des planteurs attachés à une économie de plantation traditionnelle, alors qu’en 1843, les deux premières usines centrales avaient déjà été construites en Guadeloupe. Les auteurs de la brochure, par ailleurs, ne manquent pas d’insister sur les actes de résistance des esclaves dont ils ne font, de toute évidence, (en 1983) que subodorer la variété et l’ampleur.

 

Puis le SGEG en arrive à définir un peu sèchement l’exacte contribution de Schœlcher. Elle a été la suivante : abolitionniste militant, devenu sous-secrétaire d’Etat aux colonies, « il a accéléré le processus abolitionniste », c’était en mars 1848. Pour finir et compte tenu de toutes les raisons invoquées, le SGEG invite à rendre Schœlcher à l’histoire de son pays, autrement dit à l’histoire de la France.

 

En fait, Victor Schœlcher (1804-1893) était un riche bourgeois vivant de ses rentes, voyageur, collectionneur, écrivain, musicologue, critique d’art, franc-maçon, républicain, défenseur du droit des femmes et des enfants, adversaire de la peine de mort, partisan de l’instruction publique. Cet homme brillant a aussi mené avec persévérance un combat contre l’esclavage. Il était cependant convaincu de la supériorité de la culture blanche sur la culture noire, comme l’était d’ailleurs son contemporain Jules Ferry, qui affirmait que la Déclaration des Droits de l’Homme ne concernait en rien les Africains. Ce n’est pas un anachronisme que de leur en faire grief car sur leur gauche, à la même époque, des progressistes ne partageaient pas leurs préjugés.

 

Dans les années 197O et 198O, c’était une gageure que de vouloir estomper dans la conscience identitaire des Guadeloupéens, Victor Schœlcher, cette personnalité de référence instrumentalisée et imposée depuis des lustres par l’idéologie dominante comme figure symbolique exclusive de l’abolition. C’est aujourd’hui chose faite. Grâce aux luttes radicales menées par les nationalistes, grâce aux recherches universitaires et surtout grâce à l’adhésion fervente des Guadeloupéens, la Guadeloupe a été rendue à son histoire et à ses héros trop longtemps occultés.

 

Quant à Schœlcher, il faut noter que ses idées assimilationnistes propres au 19è siècle ont encore, en Guadeloupe, au début du 21è siècle, nombre d’adeptes car cette idéologie séculaire, née dans la matrice coloniale est dotée de rouages bien huilés capables de s’adapter à l’évolution des mentalités, ce qui la rend insidieuse.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

 

Cet article est paru dans le journal Patriyot Gwadloup, n°45, juillet, août 2010.

 

*On peut noter qu’en juillet 1992, la « Fête Schœlcher » célébrée (depuis 1914) chaque année, en Guadeloupe, le 21 juillet, fut supprimée. L’avocat Félix Rodes œuvra alors pour la faire rétablir. Ce qui fut fait dés l’année suivante (Jugement du Tribunal administratif de Basse-Terre en date du 3 juillet 1993).

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