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Les écrivains ont-ils vraiment besoin de manger ?

Les écrivains ont-ils vraiment besoin de manger ?

Hier au Salon du livre se posait à nouveau la question de la rémunération des écrivains. De nombreux auteurs doivent exercer pour vivre d’autres métiers, et certains d’entre eux ont raconté leurs vies économiques dans un livre paru aux Editions Monstrograph.

"10% minimum", disait l’autocollant que portaient au Salon Livre Paris des membres du Conseil permanent des écrivains. "10%" comme le minimum de droits d’auteurs qu’ils demandent : pour un livre vendu 15 euros cela veut dire 1,5 euros pour son auteur, le reste étant divisé entre éditeur, libraire, imprimeur, diffuseur et distributeur. La vice-présidente du Syndicat national des auteurs et compositeurs Bessora Nan Nguema rappelait hier que le taux moyen est à 8% en littérature et en BD, et descend même à 5% en littérature jeunesse. Elle disait que l’auteur, « à la base de l’économie de la chaîne du livre, en est l’acteur le moins rémunéré, dans la même situation qu’un producteur agricole du tiers-monde qui fait vivre toute une filière »

Ces débats au Salon du Livre sont la suite d’une mobilisation des écrivains qui a démarré l’année dernière. Moins de 10% des auteurs ont une rémunération supérieure au SMIC, 5% touchent une retraite, et ici comme ailleurs les femmes gagnent moins que les hommes. Pour défendre leurs droits ils ont tenu les premiers "Etats Généraux du livre" en mai dernier, et la deuxième édition aura lieu en juin. D’ici là, le ministre de la culture Franck Riester vient de confier à Bruno Racine, ancien président de la Bibliothèque nationale de France, la mission de mener une réflexion sur le statut des auteurs, mission que le ministre a décrite comme « complexe et audacieuse ».

Au cœur des débats : surproduction de livres, et professionnalisation du métier d'écrivain

Depuis dix ans, les éditeurs publient plus de titres, mais en moins d’exemplaires. Pour le Conseil Permanent des Écrivains, les éditeurs multiplient les nouveautés pour accroître leurs chances que l’un de ces titres se démarque, sans accompagner efficacement le lancement de tous les livres. Moins d’exemplaires, moins de temps en librairie, et donc moins de revenus pour chaque auteur. Du côté de l’édition, Laurence Cailleret, responsable juridique chez Actes Sud, disait quant à elle sur notre chaîne en juin dernier qu’elle « regretterait qu’il y ait moins de projets qui se réalisent », et que cela « serait au détriment d’une grande part de rémunération de certains auteurs sur des projets qui ne se feront pas. »

Une question étroitement liée à celle de la professionnalisation : être écrivain est-il un métier ? L’éditeur David Louvard de La Compagnie littéraire, estime qu’il est « de toute façon très difficile d’en vivre au départ », et qu’il s’agit plutôt de « donner le maximum », avec « humilité », en « voyant où cela mène ». Une façon de voir l’écriture comme une vocation plutôt qu’une profession, mais cela ne devrait pas empêcher de penser sa juste rétribution. 

Les autres métiers des écrivains

En attendant de nombreux auteurs ont à côté de l’écriture une autre activité qui leur permet de vivre. 

"Avez-vous besoin de manger, Thomas Vinau ?" "J’ai besoin de mâcher longtemps, et de boire beaucoup d’eau", répond l’écrivain à Coline Pierré et Martin Page, qui lui posent la question dans leur livre Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger paru aux Editions Monstrograph. Thomas Vinau, auteur entre autres d’ Il y a des monstres qui sont très bons et de Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, y raconte avec d’autres artistes et écrivains comment il organise sa subsistance économique et tente de diminuer la place du travail alimentaire. Lui qui a reçu plusieurs prix littéraires dit avoir été étudiant boursier, ouvrier agricole, en contrat de réinsertion, agent administratif, en congé parental, et précise sur le site de l’un de ses éditeurs avoir « vendu des frites, ramassé des fruits, et photocopié des photocopies »

La semaine dernière un article du Monde intitulé "La double vie des écrivains" rappelait qu’il n’y avait là rien de nouveau en soi : Edgar Allan Poe enseignait l’anglais, James Joyce fut employé de banque, et Franz Kafka a travaillé dans les assurances. "Mais le nombre, déjà réduit, de romanciers qui vivent uniquement de leur plume s’amenuise au fil des années", écrit l'auteur de l'article.

Finalement, que ce soit ou non un métier, écrire est un travail, et derrière la double vie des écrivains et leur rémunération la question qui se pose est bien celle de la reconnaissance, y compris économique, de ce travail.

 

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