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D’autres vies sous la tienne. Promenade dans un texte

Myrtho RIBAL RILOS
D’autres vies sous la tienne. Promenade dans un texte

Incontestablement l’aventure de la lecture commence par la curiosité et celle-ci est éveillée par ces quelques mots en rouge, ils défient le sens commun. Entendus au sens littéral, Ils font surgir un désir, celui du dévoilement. Mais que sont ces dessous ? Les termes du titre pris au second degré,  invitent l’imaginaire à prendre son élan, mais ce dernier se heurte à des profondeurs insondables. Aussitôt, les questions fusent et seule la lecture du roman a sinon apporté des réponses mais a au moins apaisé leurs flots. J’ai interrogé mon expérience  et pour me rassurer,  j’ai parcouru mentalement le fil de mon existence à la recherche de ces autres vies. C’est alors que s’est ouvert soudain un gouffre de temps et d’espaces mêlés à une brume tissée de noms, de visages sur des photos palies, mais aussi d’inconnaissances et d’histoires incertaines chuchotées par des « grandes personnes » qui parlent à mots couverts « pou ti moun pa poté yé alé[1] ».  En fait la rencontre avec ce livre, inaugure le temps de la redécouverte de nos racines, que nous pensions maîtriser. Cependant, il y a loin de la coupe aux lèvres.

L’incipit nous dévoile un projet de lettre émanant d’une mère de famille et dont la destinatrice est sa fille. Par la même occasion, il nous présente le cadre de l’action, une famille de quatre personnes. C’est le départ d’Anita sa fille qui constitue l’évènement déclencheur. L’espace dans le roman se partage en un ici et un là-bas, pôles opposés dans leur essence et dans la représentation mentale de l’héroïne. Ces pôles constituent une structure binaire où un va et vient s’instaurent que ce soit mentalement d’abord puis physiquement à la fin du roman. Comme dans les films, l’éclairage de type « poursuite » est mis sur l’héroïne et révèle les mille et une facettes de son mental. L’enchainement des actions tend vers une irrépressible plongée du présent vers le passé, et jusqu’à un espace lointain, non nommé. Il s’agit d’un lieu redouté, mais qui a été le cadre d’une enfance heureuse du moins jusqu’au drame qui dès douze ans a obscurci la vie de l’héroïne. Ainsi à côté de l’espace s’inscrit le temps. C’est lui qui règne en maître tout au long de cette histoire de vie.  La mémoire aidée par l’écriture de la lettre, tisse des prismes qui  emprisonnent le temps  pour l’obliger à délivrer son message, afin de mettre des mots sur des maux. Ainsi il y a le temps d’avant, dans une île lointaine, c’est le temps d’enfance, et puis le temps du drame. Il y a le temps d’après, celui de la migration pour oublier et s’oublier soi-même, puis reconstruire une autre vie. C’est aussi le temps de l’amnésie volontaire, du mensonge et du déni de soi. D’autres temps sont ceux de l’écriture de la lettre, de la réflexion sur l’acte d’écriture. Le temps de la découverte du courrier que lui envoie sa fille depuis ce lieu proche de son île de naissance. Pensées et expériences croisées entre deux femmes à la fois proches et distantes. Le temps de la catastrophe, de l’attente, et enfin le temps des retrouvailles, le temps des mémoires restituées soulagées de leurs malédictions transgénérationnelles est enfin parvenu à maturation pour la délivrance du message. Ce temps est celui de l’acceptation des corps et des mots terribles qui doivent être prononcé pour exorciser le poids du silence. 

Dans le roman il n’est pas souhaitable de passer sous silence le jeu des « je », en effet tout au long de l’histoire le  « je » de Céline l’héroïne et le « je » qui écrit la lettre sont similaires à des ellipses qui incluent ou non des éléments communs aux deux : la femme qui souffre d’une douleur au nombril est un « je » qui écrit mais qui est-elle ? La professeure de Lettres classiques (Latin/ Grec) ou la femme qui a enfoui à jamais sa propre langue le Créole, au point que sa fille doute de ses capacités à s’exprimer dans ce parler. Laquelle de ces ancêtres féminines est-t-elle censé représenter. Ainsi les personnages construits par Mérine Céco dans le roman « D’autres vie sous la tienne » ont une épaisseur, une densité qui oblige le lecteur à relire cette œuvre magistrale, tout en interrogeant fébrilement sa propre généalogie. De « Aie mes aïeux » texte écrit par Anne Ancelin Schutzenberger  à Rolle Romana, psycho-sociologue clinicienne, des voix se sont élevées pour parler des douleurs liées au transgénérationnelle et aux mémoires toxiques. Celles qui sont transmises non par une simple opération génétique mais par l’inscription des maux dans la chair et la psyché d’hommes et de femmes de génération en génération depuis l’esclavage. C’est cette même psyché qui a conservé les souvenirs emplis de béances à propos des connaissances rituelliques et cosmogoniques de leur premier monde, je veux parler d’Afrique mais aussi des espaces Amérindiens Caraïbes, Sud et Nord-Américain. Oui ces croyances comme d’autres méritent respect et  ne sont pas simples âneries issues de cerveaux primitifs, mais bégaiement de bribes de connaissances millénaires écrasées par la fougue des pères de l’Eglise Romaine, dominant à coup de goupillons et de dogmes des populations privées de toute liberté y compris celle de se tourner vers leurs racines premières qualifiées de non existantes voire non pertinentes.  Non, hormis ces rappels des impacts de nos mémoires ancestrales sur nos corps, nul encore n’avait osé interroger chacun d’entre nous en tant que lecteur sur des problématiques sensibles au quotidien et aussi puissamment liées au transgénérationnel que sont les thèmes de la relation Mère /fille, de la filiation, des croyances, de la migration, et de la représentation de soi. Mérinne Ceco l’a fait dans son œuvre et cette initiative est à saluer.

M RIBAL RILOS




[1] Pour que les enfants ne trahissent pas les adultes en évoquant étourdiment et publiquement une conversation secrète.

 

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