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LE ONZE NOVEMBRE 1918 VU D’ALLEMAGNE

Comme chaque année à la même époque, la date-anniversaire de la fin du premier conflit mondial aura donné lieu à des commémorations largement médiatisées. Même si, cette année, l’événement médiatique vedette aura plutôt été la chute du Mur de Berlin, quarantenaire oblige.

Cependant, pour en revenir à l’armistice du Onze Novembre, pourquoi ne pas tenter d’en dévoiler une facette, soigneusement occultée depuis 90 ans. A savoir que la fin de cette sanglante boucherie que fut « 14-18 », a, certes, été gagnée par la victoire des Alliés – et notamment l’intervention aussi tardive qu’inattendue des G.I. américains : mais que le « coup de pouce » décisif a été imposé aux dirigeants allemands par le peuple allemand lui-même.

L’Allemagne de cette époque était une monarchie parlementaire, sous le règne du Kaiser (empereur) Guillaume II. En 1914, le SPD (parti social-démocate, la gauche du parlement) vote, en « union sacrée » avec la droite ultra-nationaliste, les crédits militaires permettant l’entrée en guerre. Quatorze députés, pourtant, y sont opposés, mais jouent la discipline de parti. Un seul refuse obstinément, au nom du mot d’ordre pacifiste de l’Internationale Socialiste. Il s’appelle Karl Liebknecht, et ne tardera pas à faire scission, en créant l’USPD (Parti social-démocrate indépendant) avec une minorité de pacifistes (dont Rosa Luxemburg), qui resteront d’irréductibles opposants à la guerre pendant toute la durée du conflit. Liebknecht est arrêté en 1916, et condamné à quatre années de bagne, pour avoir proclamé publiquement : « A bas la Guerre ! ». Ainsi, il existait bel et bien en Allemagne une fraction, certes minoritaire mais active, pour s’opposer à cette guerre, au nom de la solidarité ouvrière internationale. L’aile gauche la plus radicale de l’USPD sera bientôt mieux connue sous le nom de Spartakistes. Mais cela, personne n’en parle jamais.

Bien sûr, la guerre est déclarée, et les petits Français d’aujourd’hui (même ceux des Tropiques) ne peuvent dire qu’on leur en ait laissé rien ignorer ! Verdun, le Chemin des Dames, la bataille de la Somme, les taxis de la Marne, Douaumont, autant d’images d’Epinal, le cauchemar des tranchées, l’usage des gaz asphyxiants, rien n’aura été laissé dans l’ombre ! Rien sauf…

Après des débuts triomphants, le peuple allemand vivait depuis 1916, mais surtout 1917, un désastre qui atteindra son apogée en 1918. Désastre que la propagande ultra-nationaliste de l’Etat-Major va-t-en-guerre ne parvenait plus à maîtriser. Economie ruinée par les dépenses guerrières, population vidée de ses hommes valides pour en faire de la chair-à-canon, campagnes dévastées par les bombardements, famine endémique (une affiche célèbre annonce qu’il sera distribué un œuf par habitant, à condition de faire la queue pour l’obtenir !), telle est la situation de l’Allemagne en 1918.

A Berlin, et dans les principales grandes villes allemandes, les grèves se multiplient. Non pas de simples arrêts de travail, mais des grèves insurrectionnelles armées, avec constitution de « Conseils Ouvriers », sur le modèle des Soviets, récemment arrivés au pouvoir en Russie. Pire encore : dans l’armée, les marins se mutinent à Kiel, puis les soldats des casernes, désarmant et destituant les officiers, pillant les arsenaux et créant des « Comités de Soldats » révolutionnaires. Ils exigent l’arrêt des combats, l’abdication de l’Empereur et la proclamation de la République. Des bâtiments publics sont occupés par les révolutionnaires en armes, et des prisonniers de guerre (notamment français) sont libérés, que l’on verra bientôt sur les barricades aux côtés de leurs camarades allemands (il y a des photos)… Au front, les désertions se multiplient, malgré la répression implacable. Dans son célèbre roman « A l’Ouest, rien de nouveau », le plus poignant des témoignages vécus (du côté allemand), Erich-Maria REMARQUE note en octobre 1918 : «Cette fois, ce sera l’Armistice ou la Révolution ».

Pour tenter de sauver la situation, le chancelier fait entrer les socialistes au gouvernement. Pas la fraction révolutionnaire, bien sûr, mais la branche sociale-démocrate « modérée ».

Le Grand Etat-Major tente de jouer sa dernière carte en faisant donner toute la marine de guerre (la plus puissante d’Europe à l’époque), mais les marins mutinés refusent de lever l’ancre, et clouent la flotte à l’amarre. Pire : ils hissent le drapeau rouge sur les vaisseaux de guerre ! Les Conseils d’Ouvriers et de Soldats ont pris le pouvoir à Hambourg, Brême, Lübeck, Rostock, Hanovre, Magdebourg, Brunswick, Stuttgart… La république socialiste est proclamée à Münich pour l’état de Bavière. Guillaume II refuse toujours d’abdiquer (lui, dernier des Hohenzollern, dynastie au pouvoir depuis le 12ème siècle !)… Il devra s’y résoudre, pourtant, le 9 novembre 1918, et s’enfuira en Hollande. Deux jours après, le tout nouveau gouvernement républicain allemand signe l’armistice. Il a pris le nom de « Conseil des Commissaires du Peuple » ! Et les troupes alliées entreront dans un Berlin pavoisé de drapeaux rouges ! Non pas, certes, sous des ovations, mais sans résistance populaire.

La « Révolution Allemande » fut de courte durée. Elle ne bénéficia jamais, du reste, d’aucun soutien (sinon des déclarations de solidarité de pure forme) du « Grand Frère » soviétique, qui avait, il faut l’avouer, bien des problèmes à résoudre chez lui.

Dès 1919 elle fut écrasée par une répression sanglante, menée par Noske (surnommé der Bluthund : le Chien Sanglant), à la tête de Corps Francs (milices para-militaires) composés de vétérans du Front de l’Ouest… sous l’œil bienveillant des vainqueurs occidentaux, peu soucieux de voir de voir une nouvelle « République des Soviets » se développer à leurs portes… En octobre 1919, à la Chambre des Députés française, Clémenceau avoue avoir délibérément laissé à Noske une bonne partie des mitrailleuses et de l’artillerie qui devaient être livrées, aux termes de la Convention d’Armistice ; ceci afin que la nouvelle république allemande (il n’y est plus question de Conseils Ouvriers, ni de Commissaires du Peuple) puisse « se défendre contre son propre péril bolchévik intérieur ». Les dirigeants spartakistes furent tous assassinés, notamment Karl Liebknecht (qui était député) et Rosa Luxemburg, pour ne citer que les plus célèbres.(1)

Voilà : c’est ça aussi, le 11 novembre ! Cela ne retire rien à la vaillance des « Poilus » français (y compris les « Français tropicaux… »), mais pourtant on ne l’apprend jamais à l’école… Les raisons en sont évidentes ! Mais il serait peut-être temps que nos historiens qui se réclament de la Gauche (il s’agit de la plupart) lèvent un coin de ce voile-là.

{{ Miki RUNEK}}

{{Sources :}} {« Les Spartakistes », Gilbert BADIA, Julliard (collection Archives), 1966

(1) Arrêtés le 15 janvier 1919 au soir vers 9 heures, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avaient été fouillés et reconnus sans armes. Ils furent emmenés, après un « bref interrogatoire », par une escorte de six soldats armés vers la prison de Moabit, en traversant de nuit le jardin zoologique de Berlin. Liebknecht fut abattu de plusieurs balles dans le dos, après une prétendue agression contre ses gardes (6 soldats armés !). Le corps de Rosa Luxemburg ne fut retrouvé qu’au mois de mai, au fond d’un canal de ce fameux jardin, conservé sans doute par le froid. Le chef de l’escorte fut condamné à quatre mois de prison (qu’il n’effectua d’ailleurs pas).}