Accueil

ISRAËL : CAPITALE TANANARIVE ?

Un tel titre ressemble à un gag. De fait, c’en est un, un gag provocateur (malgré le point d’interrogation final). Et pourtant !... La nouvelle « Terre Promise » des temps modernes, non plus limitée par la Méditerrannée orientale et les rives du Jourdain, mais par l’Océan Indien et le Canal de Mozambique… Madagascar, terre du nouvel état juif… Qui oserait imaginer un concept aussi farfelu ? Il fut pourtant bel et bien envisagé, calculé, planifié même ! Bien peu de gens le savent, et pourtant ça a existé. Un peu d’Histoire…

En Europe occidentale, le préjugé antisémite –et plus spécifiquement antijuif- a toujours été vivace depuis l’époque médiévale. Certes, la Révolution française de 1789, en bannissant le pouvoir religieux, a (enfin) reconnu aux Juifs le statut de citoyens comme les autres. Au fil du temps, les autres nations européennes ont, bon an mal an, suivi la même voie –à l’exception de la Russie tsariste, où les Cosaques continuèrent jusqu’au bout les sanglants pogroms contre les ghettos. Cependant, le préjugé, loin d’être éradiqué, a persisté dans toutes les couches sociales, quels que soient les régimes politiques au pouvoir. Il connut même un regain de vivacité vers la fin du 19ème siècle dans les milieux de l’Extrême-Droite, où surgirent un peu partout des groupuscules haineux et violents, allant parfois jusqu’à l’appel au meurtre. Cela dépassa même les rivages européens, puisque, dès la fin de la Guerre de Sécession aux Etats-Unis, le Ku Klux Klan inscrivit les Juifs sur sa liste noire, au même titre que les Nègres et les Catholiques.

La deuxième partie du 19ème, c’est aussi la grande période des conquêtes coloniales, et celle des utopies débridées sur une prétendue hiérarchisation des races, selon des critères pseudo-scientifiques. On ne connaît que trop bien le sort réservé aux populations « indigènes » des colonies, et les législations cyniques et féroces mises en place par les puissances coloniales. Concernant les Juifs, cependant, aucun pays n’osa remettre en place un ostracisme officiel. Tout changea, après la première guerre mondiale, avec la montée en puissance des fascismes –et singulièrement, bien sûr, en Allemagne avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler et des nazis en 1933.

L’antisémitisme, désormais, avait force de loi et devenait la doctrine officielle. Cependant, même dans Mein Kampf, la « bible » des Nazis, on ne trouve que des expressions ambiguës du genre « élimination de la menace juive » : on ne trouve pas (pas encore) d’appel explicite à l’extermination physique des personnes. Ainsi se trouva-t-il des gens, jusque parmi les hauts dignitaires nazis, pour rechercher une « solution », certes violente, mais n’allant pas jusqu’au massacre généralisé ; une solution proche de celle des « réserves » d’Indiens aux Etats-Unis : on leur prend tout, et on les regroupe de force dans des territoires sous haute surveillance. Justement, l’Allemagne venait d’envahir la Pologne… On entama donc une vaste déportation forcée des Juifs allemands et polonais vers la région de Lublin (Pologne orientale). Mais la chose n’était guère du goût du Gauleiter (gouverneur) allemand de Pologne, qui ne se voyait pas en gardien-chef d’un super-ghetto de « sous-hommes »… Et puis, la Pologne, c’est l’Europe, et l’Europe « germanique », qui plus est, selon la doctrine pangermaniste nazie ! Non, il fallait les envoyer plus loin !...

On exhuma alors les ouvrages d’un « chercheur » orientaliste du nom de Paul de Lagarde, lequel, en dépit de son patronyme très français, était un Prussien pur fruit, auteur d’un ouvrage paru en 1885 (!), qui semblait détenir la clé du problème. Dès cette époque, De Lagarde était convaincu qu’il fallait se débarrasser de la « racaille juive » (n’oublions surtout pas les guillemets pour ne pas nous faire accuser d’ignominie) en l’expédiant à… Madagascar !...

Pourquoi Madagascar ? D’abord, c’est loin : plus c’est loin, mieux ça vaut ! Et puis, simple question d’arithmétique : c’est grand et sous-peuplé -600.000 km2 pour moins de 3 millions d’habitants (à l’époque), soit 5 habitants au km2 ! Bien sûr, les ¾ de la superficie du territoire consistent en forêts tropicales denses et en plateaux peu fertiles, mais basta !... La France y détient une tutellecoloniale, mais ne semble guère y attacher d’importance. Et peut-être, après tout, ne serait-elle pas fâchée d’y déporter « ses » Juifs, à elle… (C’est toujours De Lagarde qui parle)

Les Nazis sont enchantés : voilà la solution ! Aussitôt est mis en chantier le « Plan Madagascar ». Le maître d’œuvre en est Heinrich Himmler en personne. L’Allemagne nazie vient d’obtenir la capitulation française en juin 1940, et le nouveau gouvernement de Pétain n’a rien à refuser au Troisième Reich. La déportation est même quantifiée : 4 millions de personnes, à raison d’un million par an sur 4 ans. Le financement ne pose pas de problèmes : les biens des Juifs saisis en Europe y suffiront. Madagascar ne deviendra pas une colonie allemande, mais un territoire sous tutelle militaire, géré exclusivement par une administration SS (car la Wehrmacht n’est pas assez souple pour ce genre de chose). Des bases militaires, maritimes et aériennes, seront installées dans les points stratégiques. La «nouvelle population » (juive européenne) jouira d’une autonomie de gestion interne, et pourra élire ses propres maires (encadrés par des gouverneurs SS). Les quelques rares colons français (non-juifs) devront évidemment décamper, mais il y en a moins de 10.000 : une misère !... Madagascar possède du fer, du charbon, du graphite, de la bauxite, et même de l’uranium ! Tout bon pour la Grande Allemagne, tout ça !

Et les Malgaches, là-dedans ? Quoi, les Malgaches ? Bof, leur situation ne changera pas tellement, somme toute. Peuplades colonisées ils étaient, eh bien ils le resteront. Si les Hébreux de la Bible ont su venir à bout des Philistins, des Moabites, Elamites ou autres Cananéens, leurs descendants sauront bien se débrouiller avec quelques poignées de sauvages hova, betsileo, sakalaves, bara ou antandroy… C’est leur affaire !...

Le Führer en personne, mis au courant, approuve le plan et va en discuter avec Mussolini, qui donne un aval chaleureux. Les bateaux éviteront bien sûr la Méditerrannée et le Canal de Suez, où les combats font rage : ils contourneront l’Afrique par l’ouest, avec une escale à Dakar (colonie française, donc soumise), puis à Durban (l’Afrique du Sud est farouchement pro-nazie). Tout baigne ! Les seuls empêcheurs de tourner en rond pourraient être les Anglais, car la Royal Navy est redoutable, mais la capitulation britannique est imminente, les nazis en sont convaincus…

Et pourtant, l’affaire ne se fit pas. A cause des Anglais, justement, qui, loin de capituler, vont s’acharner dans le combat, et même héberger les Forces Françaises Libres de De Gaulle. Pire : Madagascar rejoignit dès 1942 les FFL gaullistes, comme les autres colonies françaises d’Afrique. Et puis les USA entrèrent en guerre, et puis, et puis… on connaît la suite…

Ce qu’on connaît fort peu, par contre, c’est l’existence de ce « Plan Madagascar », qui a avorté certes, mais qui était déjà parfaitement monté. Ce plan, s’il avait été mis en œuvre, aurait-il évité Auschwitz et la Shoah ? C’est peu probable. Aurait-il changé quelque chose à la question palestinienne ? C’est encore plus improbable, puisque la question était déjà brûlante depuis la Déclaration Balfour de 1917 (encore les Anglais !). qui avait promis aux groupes sionistes la création d’un « foyer national juif » en terre palestinienne. Déjà bien implantés sur place, la Haganah, l’Irgoun ou le Groupe Stern, pour ne citer qu’eux, menaient la vie dure aux occupants anglais tout autant qu’aux Palestiniens qu’ils entendaient supplanter. Pour eux, il était hors de question que le futur état d’Israël trouve sa place ailleurs qu’en « Terre Promise ». Aurait-il changé quelque chose pour le peuple malgache ? Assurément oui, et de la manière la plus brutale ! Du moins, à court et moyen terme. Mais avec des « si »…

De toutes façons, les Malgaches sont bien les derniers (à part les Juifs, bien sûr) à qui on eût songé à demander leur avis ! Ils le donneront pourtant, leur avis sur leur devenir, en 1947… Mais ceci est une autre histoire !

{{ Miki Runek}} – août 2009