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ENTRE LES ANTILLES ET LA GRANDE GUERRE EN EUROPE C’EST CARRÉMENT UN OCÉAN DE MALHEURS

Alain CHIRON

Source: je me souviens de ceux de 14

Ce roman nous permet de voir un peu mieux comment la population civile de la Martinique et les poilus antillais vécurent la période de la Première Guerre mondiale. L’écrivain montre à quel point ceux qui étaient restés au pays eurent du mal à imaginer ce que pouvait être la guerre des tranchées. Man Hortense écrit à son fils Théodore:

«Parle-moi de "Là-bas"! Parle-moi surtout-surtout de la Marne, grand vent qui voyage sans répit de par le monde! On dit que Théodore est mort dans une tranchée. Je ne comprends pas. Pourquoi l’armée de "Là-bas" se cachait-elle dans des trous au lieu de monter au front? Pourquoi y attendait-elle que le Teuton fonde sur elle?»

Lucianise essaie de se représenter son frère jumeau Lucien à Verdun, la couturière Euphrasie attend les lettres de son mari … Par ailleurs, à travers les courriers des soldats de cette fiction, Raphaël Confiant nous montre ce que les soldats de cette île auraient accepté d’écrire. Le récit couvre la période allant de la proclamation de la mobilisation à l’immédiat après-guerre. Alors qu’à Paris des boutiques de la société laitière Maggi sont à tort mis à sac car il s’agit d’une entreprise suisse (voir page 47 à la Documentation française dans l’État de guerre: l’année 1914 à travers les publications officielles la photographie d’une de ces scènes), aux Antilles les magasins des rares commerçants d’origine germanique sont pillés. Autre scène de que l’on peut qualifier de trouble, est celle qui suit l’annonce de l’Armistice. Elle est née à notre avis du fait qu’en 1917 le Danemark a vendu les îles Vierges aux USA. Nombre de Martiniquais croient alors que leur île (ainsi que les autres Antilles françaises) vont être cédées aux États-Unis en échange de la dette que la France a envers ce pays d’Amérique. Craignant à la fois l’instauration d’une société bien plus ségrégationniste que celle qu’ils connaissent et par là un mépris à l’égard de leurs morts au combat, des foules se constituent et s’enflamment. On mesure d’ailleurs tout au long du récit (où le feed-back est fréquent) quelles furent les souffrances des familles qui ne virent jamais le rapatriement du corps de l’être aimé et quels tourments agitaient ceux qui étaient revenus plus ou moins blessés du front.

Dans l’ouvrage Les colonies dans la Grande Guerre en 2006, Jacques Frémeaux avait donné des précisions précieuses sur la conscription (obligatoire ou pas) et la mobilisation au niveau des divers espaces géographiques de l’Empire colonial français. Pour ce qui concerne les anciennes colonies (les "possessions" d’Amérique mais Saint-Pierre-et-Miquelon exclu et la Réunion) la loi de 1905 les obligent à effectuer un service militaire mais en fait ce n’est qu’après le vote de la loi du 1er août 1913 que la conscription se met progressivement en place. Les notables coloniaux ont tout fait pour retarder cela (et Raphaël Confiant y fait allusion) car à leurs yeux cette accession à un devoir devrait se traduire par des revendications de droits qu’ils craignent.

Pour une population de 212.000 habitants à la Guadeloupe, 185.000 à la Martinique et 28.000 en Guyane, on estime que le nombre de mobilisés est respectivement de 9.000, 12.000 et 2.000. Pour cet ensemble américain, le nombre total de morts au champ d’honneur est estimé aujourd’hui à près de 3.300 (Jacques Frémeaux a largement sous-estimé ce chiffre), on a récemment évalué à 1.876 le nombre de Martiniquais morts pour la France, à environ 1.140 les Guadeloupéens et à peu près 250 les Guyanais. Près de 350 soldats martiniquais décèdent sur le front d’Orient (les Balkans) et des courriers en provenance de cette région sont présents dans le livre de Raphaël Confiant. Les conscrits antillais font leur service dans des régiments d’infanterie coloniale (en particulier les 4e, 7e, 3e, 22e, 24e,37e, 54e, 56e RIC). Henry Lémery est en 1917 le premier Martiniquais (mulâtre et ami intime du général Pétain) à devenir membre d’un gouvernement en France, à savoir celui de Clemenceau.

(Alain CHIRON)

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