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Le théâtre dans le développement d’une société

UN THÉÂTRE POUR RÉSISTER À LA MÉDIOCRITÉ

Jean Durosier DESRIVIERES

Ce texte correspond à une conférence donnée le 19 octobre 2009, au local de la Direction Nationale du Livre d’Haïti (DNL) et reprise à la Médiathèque de l’Institut français d’Haïti le 19 novembre 2009.

Je dis bonsoir à vous tous et je vous remercie de votre présence. Merci de venir écouter un jeune-vieux fou comme moi pour vous parler de quelque chose d’aussi archaïque qu’est l’art théâtral. Parler théâtre doit être sans doute un exercice assez démodé pour plus d’un, dans un pays comme le nôtre où l’on se complait de plus en plus dans la bêtise routinière. Je remercie l’Atelier Soleil et le Petit Conservatoire, par l’intermédiaire de Brunatche Zéphyr qui m’a tendu la perche le premier. Vous comprendrez donc que j’ai déjà présenté à peu près la même conférence, il y a seulement un mois, jour pour jour (19 octobre 2009), au local de la Direction Nationale du Livre. Je remercie la Médiathèque de l’Institut français qui m’autorise à reprendre cette conférence en m’adressant à un plus large public.

Mon intervention se décline sur un ton qui se veut carrément provocateur quand on considère la formulation du sous-titre : «Un théâtre pour résister contre la médiocrité». Bien entendu, ma communication suivra un plan qui correspond aux éléments de la thématique qui m’a été soumise au préalable, à savoir «Le théâtre dans le développement d’une société». Sauf que mes réflexions, qui sont encore au stade d’esquisses, s’orientent désormais vers quelques autres préoccupations. Donc, sachez d’ores et déjà que tout ce que j’aurai à dire ici, cet après-midi, ne peut être entendu comme une parole d’évangile, c'est-à-dire un discours pensé une fois pour toutes. J’essaie tout simplement de la saisir, la perche qui m’a été tendue, et en la saisissant de m’initier dans un processus de réflexions continues et continuelles dans une perspective culturelle élargie, sachant que «la culture est le centre de tout», à mon humble avis (dans la culture, il n’y a pas que le cul, comme certains voudraient nous le faire croire dans ce pays). Avant d’entrer dans le vif du sujet, je me propose par principe de m’arrêter sur quelques définitions succinctes des termes clés et de formuler d’entrée de jeu les problématiques qui sous-tendront les trois points essentiels de mon intervention.

1. Définitions et problématiques

Du théâtre

Considérons les sens adéquats aux trois termes clés de notre formulation: «théâtre», «développement» et «société». Je commencerai bien évidemment par la notion de «théâtre». Rappelons rapidement que le mot «théâtre» vient du grec «theatron», signifiant «le lieu d’où l’on regarde»; ce substantif grec peut être associé au verbe «theomai» qui veut dire: «je regarde», ou encore «je suis spectateur». Partant de là, on se permet de définir le théâtre comme spectacle; le théâtre est représentation, au sens où l’on rend présent sur scène un jeu et / ou des enjeux, on donne à voir une mise en scène à un public constitués de spectateurs. Il s’agit donc avant tout de convoquer une communauté à voir, à écouter et à partager une parole sur un sujet, une fable ou une situation mise en contexte sur scène, d’où la perpétuelle relation entre scène et salle, acteurs et spectateurs, dans une perspective de jeu collectif participant de la compréhension, de la séduction et de la complicité. Et je partage entièrement ce point de vue de Michel Deutsch selon lequel, «il y a du théâtre dès lors que quelqu’un déclare qu’il en fait». Reste à déterminer bien entendu la forme de théâtre pratiquée par cette personne et la direction vers laquelle se déploie l’art de son théâtre. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas un art ou une esthétique unique du théâtre.

Du développement et de la société

Quant au vocable «développement», je l’entends comme progrès pleinement qualitatif, épanouissement. Développer, c’est aussi cultiver, éduquer, former, voir transformer. En effet, comment l’épanouissement ou l’avènement d’un homme ou d’un citoyen, d’un corps individuel ou social peut-il être possible sans la culture, sans l’éducation. La société étant à mon sens constituée d’un réseau de relations entre des individus ou des groupes d’individus, voire des individualités qui misent sur un ensemble de valeurs et d’intérêts communs, son développement ne peut dépendre que d’une volonté et d’une détermination de former ou d’éduquer chaque individu qui la constitue. En ce sens, parler de développement d’une société, c’est mettre l’accent sur des transmissions de savoirs et de savoir-faire, c’est prendre en considération des valeurs culturelles, au sens large, qui contribuent au rayonnement de la société concernée. Ce qui implique forcément dans ce cas une politique éducative et sociale qui tient compte des connaissances et des pratiques à la fois scientifiques et artistiques.

À la lumière de ces propositions – ou postulats – je me demande comment le théâtre en tant qu’art peut-il jouer sa partition dans le développement, voire la transformation d’une société, particulièrement la nôtre? Autrement dit, le théâtre, peut-il jouer ou encore jouer un rôle décisif dans la mutation et la construction des hommes et des femmes qui composent notre communauté? Je me permettrai de prolonger ces questionnements dans le développement du sujet en m’appuyant d’abord sur le rapport entre l’art dramatique et l’éducation ; ensuite je tâcherai d’être critique vis-à-vis d’un théâtre tiraillé entre culture populaire et culture de masse, se trouvant ainsi dans la difficulté d’orienter le citoyen en devenir ; enfin, je tenterai de répondre à cette dernière question: À quoi peut servir le théâtre dans la société haïtienne d'aujourd'hui?

2. Théâtre et éducation

Je dis donc que je vais prolonger les questionnements et les interrogations dans le développement, tout simplement parce que je ne crois pas à des réponses tout à fait individuelles aux questions sérieuses et de grande importance. Je pense que le moment le plus stimulant et le plus important dans cette rencontre entre vous et moi, ce sera le moment des échanges où l’on continuera à s’interroger sans doute, en vue de sortir tous renforcés de ce qui sera dit ici. Là, il y aura moyen de revenir sur les questions peut-être mal posées, les ratés et les points obscurs de mon exposé. Les échanges dans ce cas ne peuvent être qu’un mode d’enrichissement mutuel pour mieux comprendre la question qui nous préoccupe en cet instant précis. Je veux aussi croire que si vous êtes là, c’est parce que cette question vous tient à cœur également.

Jusque-là j’ai évoqué la notion de «théâtre», qui a été clairement défini au préalable, et l’action d’éduquer de manière presque séparée. Comme il va falloir dans ce segment associer les termes «théâtre» et «éducation» qui renvoient à deux réalités assez distinctes, il importe de signaler le sens que l’on retiendra de ce dernier («éducation») dans le cadre de cette intervention.

J’emprunterai volontiers à Bruno Hongré, dans son Dictionnaire portatif du bachelier, cette définition selon laquelle, l’éducation est l’«ensemble des actions destinées à former et à développer l’être humain, à tous les niveaux : physique, intellectuel, relationnel, social, civique, etc.» Bruno Hongré continue de préciser que «l’éducation est davantage que l’instruction (qui vise l’activité de l’esprit et l’acquisition des connaissances): elle s’attache à l’ensemble du comportement de l’individu». Ce qui revient à dire que «la véritable éducation prend en charge la totalité de la personne». Donc, «l’éducateur doit toujours s’interroger sur le projet humain qui l’anime et se demander quel futur homme, quel futur citoyen il prépare.»

Si l’on est attentif à cette définition de l’éducation, l’on comprendra aisément qu’il ne saurait être incompatible à une activité artistique telle que le théâtre; car l’art dramatique exige une mobilisation de l’esprit et du corps, une inscription du mental et du physique dans un mouvement de l’imaginaire qui favorise une infinité de projections. «Par le théâtre, l’homme se projette et se voit. Voir, se voir, et se voir pour se comprendre et pour s’appréhender», nous dit le poète visionnaire, Aimé Césaire. En termes de projections, concernant Haïti, j’ai un parti-pris pour l’accomplissement de l’homme citoyen ou la femme citoyenne en devenir. Dans ce pays mien, c’est être aveugle de ne pas remarquer notre grand déficit en attitudes et en conscience citoyennes. Dans la définition de Hongré, il est question de «développer l’être humain» ; or, le développement de l’être humain, du citoyen en devenir dans notre contexte, peut-il rester sans impact sur le développement social ? Un théâtre éducatif, tout compte fait engagé, peut-il occulter cette question?

J’utilise à bon escient le terme «engagé», ici. Et j’entends par «engagement» la conscience pleine du pouvoir de sa parole et de son discours, de ses gestes et de ses attitudes sur des acteurs ou des spectateurs. Ainsi, celui qui décide d’encourager, de conduire, de pratiquer un théâtre dit éducatif peut se présenter sous une figure ou une autre, voir une double figure : pédagogue et / ou créateur. Peu importe que l’on soit pédagogue ou créateur ou les deux, l’essentiel est de s’investir dans l’acte d’éduquer, je crois, avec l’intime conviction d’une certaine puissance d’influence sur des acteurs (jeunes ou moins jeunes), tantôt spectateurs et facteurs de changement : être pédagogue ou créateur dans le domaine théâtral en Haïti, c’est s’engager fermement dans la bataille de l’éducation par le théâtre. C’est un vrai bonheur d’entendre nos dirigeants proclamer que l’éducation est l’une de leurs plus grandes priorités pour notre cher et triste petit pays quand on constate la maigre part du budget national qui lui est consacrée. D’aucuns pour disculper nos gouvernants «très engagés» me diraient : «Mais l’Etat ne peut pas tout faire». J’admets. Et face aux excuses et aux courtes visions de nos hommes et femmes d’Etat, je brandis un seul exemple, en dépit de toutes réserves : la Barbade ! Allez voir, puis revenez, et dites-moi ce que vous avez vu, comment vous avez trouvé cette petite île, ce que vous pensez de cette petite société épanouie. Puis je vous dirai une seule chose : plus de 60% du budget global de la Barbade sont consacrés à l’éducation (quasiment tout le reste au tourisme, pour information). Avant de colporter cette information, prenez le soin de la vérifier, je vous en prie.

Bien entendu, quand nous parlons de théâtre éducatif, il ne s’agit nullement de cantonner la pratique de l’art dramatique uniquement en milieu scolaire, public ou privé. Nous tenons compte du travail tenace d’un ensemble d’associations et de structures, parfois marginales, qui s’inscrivent dans le cadre d’une culture populaire, une culture dynamique de l’échange entre la ville et la campagne, entre le milieu rural et le milieu urbain, entre milieu favorisé et milieu défavorisé. Que le théâtre s’inscrive dans un cursus scolaire classique ou dans des structures associatives conséquentes ou pas, il est condamné à distiller les mêmes valeurs de liberté, d’écoute, de respect mutuel (les acteurs entre eux et les spectateurs vis-à-vis des acteurs réciproquement), de responsabilité et de discipline (quoi qu’on dise). Il y a lieu, ici, de rappeler les paroles du personnage de l’empereur dans La tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire : «L’ennemi de ce peuple, c’est son indolence, son effronterie, sa haine de la discipline, l’esprit de jouissance et de torpeur. […] Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. […] Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas.» Rappelons que l’empereur Henri Christophe avait une foi inébranlable dans l’éducation. Enfin, je conclurai ce segment en formulant ma foi dans la puissance de la parole proférée au théâtre, qui, si elle ne peut changer la société, peut changer au moins le regard que l’on porte sur elle.

3. Le théâtre, entre culture populaire et culture de masse

A qui le théâtre s’adresse-t-il? Mieux, à quelle catégorie sociale celui qui pratique l’art dramatique ou celui qui s’exhibe comme acteur voudrait parler? Jouons au naïf en admettant l’idée que, dans le meilleur des mondes possibles, le théâtre s’adresse à tous, à toutes les catégories sociales. En acceptant cette idée, il devient aussi confortable d’admettre qu’à la lumière de la réalité socio-historique, le théâtre apparaît dans un paysage où il est minoritaire, plus qu’il ne l’a jamais été auparavant. C’est un art de plus en plus minoritaire et archaïque au regard des avancées technologiques. Il suffit de penser à la non-reproductibilité du temps de la représentation théâtrale; car le théâtre est le seul art qui exige à la fois la présence de personnages, l’existence d’un lieu et la présence effective et immédiate d’un public. Et une question s’impose ici: est-ce aux gens de théâtre d’aller chercher ce public ou au public de chercher le chemin du théâtre ? Autrement dit, comment faire pour avoir du public au théâtre? Comment faire pour fidéliser ce public? «Contrairement au cinéma et à la photographie, qui sont des arts liés essentiellement à la reproductibilité technique, le théâtre s’éteint, cesse, meurt après chaque représentation. […] Le théâtre est un événement et en tant que tel il est absolument singulier» (Michel Deutsch, Le Théâtre et l’Air du temps). Quoi qu’il en soit, les amoureux du théâtre, acteurs et spectateurs, ont de quoi être heureux, puisque l’archaïsme et le minoritarisme font la grâce du théâtre qui ne peut rivaliser avec les productions de masse et les spectacles populaires.

Pour comprendre cette béatitude que je viens de formuler, il est nécessaire d’élucider deux syntagmes essentiels, ici: «culture populaire» et «culture de masse». La première oriente ceux à qui elle est adressée et qui travaillent à la régénérer vers l’action et le partage, elle stipule donc une dynamique de l’échange, de l’écoute franche, mutuelle; la seconde s’accommode d’une tendance à porter les gens vers la consommation, cherchant ainsi à les installer dans la passivité. Avec la culture populaire, le spectacle est synonyme de mise en scène du théâtre, selon une vision artistique; avec la culture de masse, le spectacle devient un produit de consommation, une fable qui conforte dans des habitudes de pensée qui ne font pas bouger le spectateur : celui-ci se complaît dans un théâtre qui prend forme d’art culinaire. Précisons que les spectacles populaires ne relèvent pas forcément de la culture populaire, mais du spectaculaire, du spectacle de masse, de l’industrie culturelle et du divertissement (en Haïti, comme ailleurs). Il est à remarquer également que même le théâtre de rue peut s’éloigner beaucoup du théâtre parfois dit populaire (ou spectaculaire): il suffit de penser aux expériences de la compagnie Nous de Guy Régis Jr. Le théâtre, d’un point de vue essentiellement artistique, déçoit le spectacle, parce qu’il est cet événement qui met le divertissement en panne, selon Michel Deutsch.

Il est important d’éclairer ces points, afin d’éviter toutes confusions possibles et de bien comprendre les déplacements de sens quant à l’usage du vocable «populaire» dont les connotations (les divers sens) prêtent souvent à équivoque. Cet éclairage permet de délimiter et surtout d’identifier le théâtre le mieux orienté vers un vrai projet artistique, s’inscrivant dans un développement culturel et social. Vous constaterez avec moi qu’à l’ère de la communication illimitée (tandis que nous sommes encore partagé, ici, en Haïti, entre un certain âge médiéval et une grande modernité), l’information n’est plus quasiment : elle est brouillée, diluée, désagrégée. Il y a une crise de l’échange, c’est-à-dire une crise du partage effectif, de circulation effective entre les interlocuteurs de l’information en tant que telle: l’information ne peut pas être tout et n’importe quoi. Cette crise de l’échange, donc, se renforce de plus en plus, je pense, ici comme ailleurs; elle est davantage cruciale dans ce pays où elle n’a jamais été réellement signifiante. A l’heure où l’on croit communiquer (la ville et la campagne, la capitale et la province), à l’heure où la communication pourtant nous déconnecte de plus en plus du réel et de l’autre (on entend sans écouter, on parle sans penser, sans réfléchir), le théâtre ne peut pas ignorer la crise: il se doit de chercher et d’interroger le renouement de l’échange, de chercher les modes d’exploration de l’échange, de voir comment l’échange peut s’activer.

Le théâtre ne peut pas concurrencer la force de l’image qui s’impose à nos sociétés de surface, nos sociétés de consommation où ce qui ne passe pas à la télévision n’existe pas; «qui n’est pas avec tous, qui n’est pas intégrable, n’existe pas». Le salut de l’art dramatique demeure dans la parole ! Et j’aime spécialement cette parole d’Olivier Py qui nous dit ceci dans son Epitre aux jeunes acteurs pour que soit rendue la Parole à la Parole: «La Parole est Promesse. La Parole est la chair de la Promesse. Entre hommes [et femmes], une fois les besoins tus, il reste à partager la vie même, la joie même, l’Espérance. Cela est vrai que l’espérance peut vaincre la mort, tant qu’elle passe d’un cœur à l’autre il n’y a pas de raison que la mort la rattrape.

Comment échanger de l’espérance? Aucun contrat séculier ne saurait obliger à l’espérance. Mais de l’un à l’autre, elle passe. Elle passe, parce que dans un tremblement de la voix, dans une façon de réquisitionner le corps, de mettre devant sa bouche le testament, dans cette façon d’affirmer que l’on parle, il y a possibilité de prendre sur soi la foi de l’autre, comme de prendre sur soi la douleur de l’autre.»

Aussi, le théâtre doit être un lieu de mise en examen à éprouver le jugement et les pré-jugés. Cette mise en examen n’est possible qu’à travers le dialogue questionnant (d’après Enzo Cormann) ou la parole furieuse (d’après Michel Deutsch), celle qui fait bouger le spectateur, le provoque, l’irrite… Le théâtre est un art qui doit faire dissidence avec le spectacle que l’on consomme, celui qui flatte les bas instincts de ceux qui vautrent ou pataugent dans l’inertie ou l’ignorance active. C’est un art qui, dans le contexte haïtien, doit bouleverser la tendance de la démocratie ratée à la télécratie médiocre (allusion à un titre de Bernard Stiegler, De la démocratie à la télécratie). Rien ne peut nous empêcher de revisiter largement les points de vue de Bertolt Brecht, dans le contexte actuel, par exemple. Le «réalisme critique» peut retrouver sa place ici: on peut l’adopter en le travaillant à notre goût, à partir de nos propres repères culturels. Or, qu’est-ce qu’adopter un point de vue, sinon que créer, inventer ou réinventer en prenant appui sur ce point de vue simplement comme leitmotiv, comme moteur qui actionne l’avancée de la création capable de témoigner de notre grande complexité et de nos énormes possibilités. L’art théâtral doit informer sur la réalité en la recomposant. On sait que «les masses n’ont jamais soif de vérité; elles réclament des illusions, et l’irréalité a toujours le pas sur la réalité…» (Michel Deutsch, Le Théâtre et l’Air du temps). Mais les hommes et les femmes de théâtre ne peuvent pas laisser uniquement aux médias et aux industries culturelles (opérant d’ailleurs le plus souvent) le soin d’informer, de modeler, de fabriquer la réalité comme ils le font, en désorientant le regard et le sens critique de l’opinion publique.

4. A quoi peut servir le théâtre dans la société haïtienne d’aujourd’hui?

Après avoir passé sept ans hors du pays, sept ans sans un contact physique réel et effectif avec cette terre mienne, il m’est difficile d’avoir un discours légitime sur un certain nombre de choses, encore moins de pouvoir répondre à certaines questions significatives. Néanmoins, je me permets de glaner quelques éléments de réponse à partir de mes observations lacunaires, de loin et de près.

Je commencerai par souligner une chose: il n’existe point de création ou d’invention pure. Aussi imaginaire ou inventionnelle que puisse être une forme artistique, elle ne peut se permettre de faire table rase du réel, elle ne peut être insensible aux réalités socioculturelles ou sociopolitiques ambiantes. L’environnement immédiat est la source non négligeable de toute forme et de toute expression artistique. En Haïti, le dramaturge, le metteur en scène, l’acteur, le spectateur, ils évoluent tous dans une réalité faite constamment de tensions. L’actualité vive et vivante ne saurait ne pas avoir une force d’interpellation sur les gens de théâtre. Aussi, il y a deux attitudes possibles face à cette actualité souvent poignante: faire semblant de la nier, voire la renier, ou l’affronter; puis, se rendre compte de ce reniement ou de cet affrontement à travers son art. Je crois qu’en ce qui nous concerne la deuxième attitude est la meilleure option. Reste cette question : comment affronter cette réalité?

Au théâtre, les dispositifs et les modalités de l’imaginaire devant favoriser un tel affrontement ne manquent pas. Et je paraphraserai Jean-Pierre Sarrazac, en disant que l’artiste moderne est semblable à Persée, dans son combat avec la Gorgone (Le choc des titans). Il ne peut pas ne pas vouloir affronter la réalité, c’est-à-dire l’«injonction» de l’actualité vivante, mais, s’il l’aborde de face, d’un seul regard elle le paralyse. Il lui faut donc ruser. Trouver un biais. Elaborer un détour qui ne l’éloigne, dans un premier temps, de cette actualité vivante qu’afin de lui permettre, dans un second temps, de mieux l’atteindre et d’avoir raison d’elle. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le détour permet le retour. Il ouvre l’accès. (Jean-Pierre Sarrazac, Jeux de rêves et autres détours) Affronter, c’est donc prendre le détour, sortir de la réalité, prendre de la distance afin de mieux l’appréhender, sortir de l’actualité pour y retourner avec une parfaite clairvoyance et la certitude que l’on aura le dessus.
Le théâtre peut donc aider à sortir de la machine de l’actualité suffocante, de la machine infernale de la médiocrité ambiante afin de perturber le déroulement déterminé par la machine; car «à l’intérieur de la machine cela ne marche en aucun cas» (Heiner Müller). Le théâtre doit permettre de résister au règne de la médiocrité et des absurdités les plus folles. Et je reviens à Olivier Py qui nous livre une réponse formidable à la question: «Qu’est-ce qu’un médiocre? C’est pire qu’un traitre, nous dit-il, c’est celui qui ne se contente pas d’avoir renoncé à être un héros, mais s’en flatte, mais fait de ce renoncement l’arme de son pouvoir, c’est celui qui convoque un théâtre puissant pour chanter les louanges de la démission de la pensée, c’est celui qui affirme comme idéal la médiocrité de sa condition et comme philosophie suprême l’acceptation hilare de son vide». Le danger ce n’est pas tant la médiocrité du médiocre en soi, c’est donc l’arrogance qui l’accompagne et l’enthousiasme avec lequel il affiche cette médiocrité.

Le théâtre, en nous aidant à résister à la médiocrité par le détour, incite par la même occasion à ce que Deleuze et Guattari semble appeler un réalisme mineur, une déterritorialisation de la pensée, ce qui n’a rien à voir à un exotisme divertissant. Il s’agit de sortir des usages prémâchés ou machinaux de la langue, par exemple (créole ou français); il s’agit d’aller sur un autre territoire langagier, se déplacer pour y revenir; il s’agit de reconsidérer le matériau et le dispositif, en vue d’un meilleur agencement de la langue et d’un langage neufs qui permet au spectateur de «s’étonner devant le monde» (Brecht), devant son monde. Dans cette vision du théâtre, le spectateur est invité à devenir complice de cette aventure, de ce chemin de traverse. Je plaide donc pour un théâtre qui doit être une poche de résistance par le détour, une poche de résistance contre la médiocrité, une poche de résistance à la bêtise et à l’abêtissement, un théâtre, tout compte fait, qui ne perd point le sens de la magie, de la poésie, sachant que «toute grande poésie commence par un gigantesque épanouissement: Epanouissement de l’homme à la mesure du monde…» (Aimé Césaire, «Poésie et Connaissance», Cahiers d’Haïti).

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Photo de Serge Garry Poteau: Jean-Durosier Desrivières, dans le rôle d'un fossoyeur - Vie et mort de Marcel G., adaptation théâtrale du roman La vie et la mort de Marcel Gonstran de Vincent Placoly, par Marie-Ange Bernabé: 13e Festival International de Théâtre Universitaire de Besançon, mars 2004.