Accueil

Tali’at : Placer le féminisme au centre de la libération palestinienne

par Hala Marshood
Tali’at : Placer le féminisme au centre de la libération palestinienne

Le 26 septembre 2019, des milliers de femmes palestiniennes sont descendues dans la rue pour réclamer la liberté, la sécurité et une meilleure vie. Les manifestantes se sont déplacées pour défendre les femmes confrontées à des violences physiques quotidiennes et pour rejeter toutes les formes de violence à l’encontre des couches les plus vulnérables de la société. Les femmes sont sorties partout où il y a une présence palestinienne – sur le territoire occupé depuis 1948, en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem et dans la diaspora. Leurs voix ont traversé les frontières géographiques coloniales et les bouleversements pour affirmer qu’il ne peut y avoir de nation libre à moins que les femmes ne soient libres.

Après des années de silence et de marginalisation, nous avons fait de la rue notre ligne de front pour placer nos problèmes au centre de la lutte des Palestiniens. Nous ne pouvons que saluer les femmes qui ont participé aux manifestations, mais nous devons également nous rappeler que notre réalité, marquée par la violence, et les nombreux systèmes d’oppression qui nous gouvernent ont empêché de nombreuses femmes de participer. Nous leur offrons notre plus grand respect.

Qu’est-ce que le mouvement Tali’at ?

Parmi les assassinats de femmes palestiniennes – 28 à ce jour en 2019, ainsi que de nombreux cas de violence non documentés – un groupe de femmes s’est réuni pour créer une nouvelle expérience basée sur la lutte, consciente de la façon dont ces questions sont complètement écartées dans la lutte politique palestinienne générale. Elles sont soit ghettoïsées en tant que questions « personnelles » ne concernant que les femmes, soit qualifiées de questions « sociales », distinctes de la politique. En revanche, les femmes de Tali’at (qui se lèvent) en sont venues à dire qu’il ne s’agissait ni de questions personnelles ni d’affaires criminelles isolées; elles font partie d’une condition sociale profondément enracinée, ancrée dans des systèmes entiers de violence et de corruption, et devraient à leur tour intéresser toutes les femmes et tous les hommes palestiniens.

Tali’at est un mouvement indépendant, non affilié à aucune institution. Plutôt que de limiter ces questions aux sphères juridique et de plaidoyer, nous cherchons à les politiser. Nous voulons créer un mouvement incluant tous les segments de la société, capable de raconter les histoires de toutes les femmes palestiniennes et de les prendre au sérieux, dans le cadre d’un processus global de changement sociopolitique. Le mouvement a lancé un appel à des manifestations dans tous les lieux où vivent les Palestiniennes, accompagné d’une vaste campagne dans les médias soulignant l’importance de l’action palestinienne pour mettre fin à la violence persistante contre les femmes et les filles et au silence de la communauté qui l’entoure. La campagne de presse comprenait un ensemble de vidéos produites et filmées par un groupe de volontaires. Inspiré d’histoires réelles de femmes tuées à la maison, chaque vidéo est consacrée à un meurtre commis dans une pièce de la maison. Au même moment, des militantes du mouvement ont distribué des tracts et des appels à la protestation dans des quartiers et des villes arabes, ont parlé avec les habitants locaux des manifestations prévues et ont suspendu des affiches aux murs dans ces zones.

Des femmes à Ramallah se sont rassemblées pour manifester devant l’hôpital, où une femme se remettait d’une agression physique de la part de ses proches, en scandant: « Nous sommes avec vous, nous sommes avec vous ».

Un mouvement pour transcender la fragmentation

En tant que femmes et Palestiniennes, nous vivons sous un régime colonial violent. Pendant plus de 70 ans, ce régime nous a divisé, déplacé et fragmenté et nous a dépouillé des points communs matériels et moraux. En conséquence, la violence sociale s’est manifestée de l’intérieur, généralement dans les lieux les plus petits et soi-disant les plus sûrs, la famille et le domicile. Personne ne tiendra un père, un frère ou un fils pour responsable quand il domine les femmes chez lui et ne lui refuse pas le contrôle de cet espace. Le régime sioniste et ses diverses armes ont exploité et renforcé les structures patriarcales et paternelles pour resserrer son emprise sur le peuple palestinien, ce qui a exacerbé l’oppression des sexes et des classes dans la société palestinienne. Nous ne pouvons pas séparer les cas de violence que nous voyons aujourd’hui de la réalité politique et économique en Palestine ou des politiques en cours du régime sioniste visant à appauvrir et à déplacer les femmes et les hommes palestiniens. À la lumière de cette réalité, les femmes de Tali’at croient que le processus de sortie de cette réalité cruelle et monstrueuse exige une solidarité féministe capable de transcender la fragmentation – une solidarité qui reflète les histoires des femmes palestiniennes où qu’elles soient afin de pouvoir lutter ensemble pour construire une lutte palestinienne juste et sûre.

Les meurtres de femmes palestiniennes ont montré la complicité de toutes les institutions dans la violence à leur encontre. Le cas d’Israa Ghorayeb, qui a été assassinée par ses proches alors qu’elle se trouvait à l’hôpital de Ramallah, a révélé la corruption profondément enracinée dans les établissements judiciaires et médicaux. Les meurtres commis dans les territoires occupés en 1948 ont montré qu’il n’existait pas de débouché sûr ni d’espace sûr dans un endroit dirigé par les sionistes. Pendant des années, la police israélienne a utilisé des femmes palestiniennes pour resserrer son emprise sur le peuple palestinien, mais les femmes victimes de violences domestiques ont rapidement constaté qu’il n’existait aucun appareil pouvant les protéger. Toutes ces histoires montrent l’impossibilité d’obtenir la justice et la sécurité pour les femmes palestiniennes à travers ces institutions. L’attaque de manifestantes à Jérusalem par des soldats de l’occupation a mis en lumière la nécessité d’une base palestinienne comprenant des femmes victimes de violences et d’autres groupes vulnérables et assurant la sécurité qui leur fait défaut.

Redéfinir la libération nationale palestinienne

Compte tenu de cette réalité violente dans laquelle de nombreux systèmes d’oppression se nourrissent les uns des autres et du nombre croissant de victimes de la violence parmi les groupes vulnérables, nous, Tali’at, avons fini par affirmer que ces problèmes étaient une priorité et que nous devions les traiter en tant que peuple qui se bat pour l’émancipation. Pendant des années, ces questions ont été marginalisées dans le cadre de la lutte politique palestinienne, considérée comme une question à traiter uniquement après la libération du colonialisme. De cette manière, la lutte politique a reproduit des espaces de violence, d’exclusion et de silence, tout en écartant toute question jugée insuffisamment « nationale ». Le mouvement Tali’at est venu lutter contre cette amnésie politique et ce mépris des problèmes sociaux spécifiques en Palestine, pour faire entendre les voix des femmes qui subissent quotidiennement divers types de violence et rappeler à tous que la libération est un concept universel et global grâce auquel nous pouvons montrer au monde les outils de notre lutte politique et la structure de la société dans laquelle nous voulons vivre. En d’autres termes, les femmes de Tali’at cherchent à placer ces questions au cœur du discours de l’émancipation palestinienne et à les placer au centre de l’action politique palestinienne, dans le cadre d’un effort cumulatif visant à créer un peuple et une société libres. Elles en sont venues à dire qu’il était temps de repenser le féminisme en Palestine – d’imposer un discours et un mouvement féministes mobilisateurs et en colère, conscients des structures sociales reproduites dans nos luttes – afin de faire de notre lutte palestinienne une lutte juste.

Combattre l’hégémonie et le conservatisme

Alors que nous nous préparions pour les manifestations, nous nous sommes encore une fois heurtées à l’arrogance des féministes israéliennes qui ne peuvent tolérer une voix palestinienne qui ne demande ni leur approbation ni leur participation. Ce sentiment persistant de droit et de volonté de dominer tout mouvement palestinien l’a amené à tenter de s’imposer et de faire entendre son discours sur le mouvement. Mais en tant que féministes palestiniennes, nous savons ce que signifie vivre une réalité coloniale et nous sommes conscientes du rôle que ce système joue dans notre oppression. Nous refusons d’être un outil légitimant le colonialisme. Partant de ce principe, nous refusons de parler à aucun média israélien. Nous croyons en la liberté pour tous les groupes persécutés et opprimés du monde entier et notre lutte pour une émancipation authentique et radicale ne peut se confondre avec celle des femmes jouissant d’un pouvoir et d’une influence acquis par la dépossession et l’oppression d’autres femmes. Il était clair pour nous, en tant que mouvement politique féministe opérant à l’ombre d’une réalité coloniale, que nous serions parfois obligées de résister à de telles tentatives, car elles ne sont pas les premières du genre. Le modèle s’applique à tout mouvement palestinien libre qui rejette le sionisme et milite activement en faveur de la libération. En réponse à ces tentatives, le mouvement a publié une déclaration directe et claire clarifiant sa position sur la participation des femmes israéliennes et demandant à chacune de respecter ses principes.

Dans le même temps, nous avons été obligés de traiter avec un autre type de barrière, alors que de nombreuses voix palestiniennes, pour la plupart des hommes, exigeaient que nous affirmions notre refus du colonialisme afin de nous légitimer, en supposant que les mouvements féministes soient facilement manipulés et prompt à trébucher. Ils ont exigé que nous portions des photos de femmes prisonnières palestiniennes comme une sorte de prix pour leur approbation de notre lutte. Mais quand nous, femmes de Tali’at, rejetons le colonialisme et montrons des photos de femmes détenues, nous ne le faisons pas pour gagner de la légitimité ou pour faire nos preuves, nous le faisons parce que le féminisme dans lequel nous croyons nous oblige à le faire, tout en insistant sur le fait que les femmes tuées chez elles par leur famille ne sont pas une préoccupation de second ordre.

Direction du mouvement

Les rues étaient notre point de départ et nous espérons maintenant nous développer, auprès des femmes de toutes les classes sociales, partout où il y a une présence palestinienne. Nous espérons créer un espace décentralisé qui nous permettra de soulever nos problèmes dans la sphère politique palestinienne ; nous voulons faire des questions relatives aux femmes une priorité politique, de sorte que toute femme ou tout homme palestinien puisse s’engager avec elles comme une question cruciale. Nous réalisons que notre réalité détient les clés d’un nouveau discours politique qui aborde tous les types d’oppression contre de nombreux autres groupes, contre toute personne qui existe en marge.

Article écrit par Hala Marshood, militante du mouvement palestinien Tali’at, le 26 octobre 2019

Source : Madamasr – Traduction : Collectif Palestine Vaincra

 

Pages