Accueil
Ernest Pépin: Le soleil pleurait

SALVE REGINA !

Texte publié avec l'aimable autorisation de

Culture Sud

Voici un passage de L’Oiseau schizophone, de Franketienne, qui entre en résonnance avec le roman d’Ernest Pépin: «L'île bouge allègrement dans l'huile de la révolution visqueuse et le sang gluant glacé sucé soussoulûment par les sangsues sans sueur et les sagoins sensuels soûlés de fiente médullaire. Creuser le piège. Au beau milieu d'un coït musical la reine euphorique rit de son roi morphreusé. La décharlune charognarde des baloufards goulus. Le beurre auburn du chien crevé. Le chat sans armure. Le fromage de la lune fond sous les griffes du soleil sans sommeil. Le scapulaire et le fétiche. La croix nourrit l'énigme amère. La lianerie molle des paroles folles. Halo holophraïque d'une hallucination. L'endormissement mortel au cœur de la pierre d'or. Une île s'endort bercée par la musique de son naufrage». Cela fait bien longtemps que le soleil lui-même prend une posture doloriste quand il surplombe ce morceau d’île, tant les dieux, tous les dieux sans doute, y sont aimés par les hommes, et ne leur répondent que par un silence écrasant. Le Soleil pleurait fait intensément entendre ceci: «La croix nourrit l’énigme amère».

Nommer Haïti: désastre et tourment, géhenne et fange de la parole. La langue d’Ernest Pépin excède radicalement ce qui passait au lecteur imprudent pour un style, catégorisé du côté de la créolité, et fait pour nommer la Guadeloupe, selon les esprits chagrins. Ici, la langue nomme, en approchant la réalité haïtienne par cercles décentrés les uns par rapport aux autres, cercles qui disent chacun une part de cette vérité immanente à la tragédie qui est racontée. À Port-au-Prince, Marie-Soleil attend sa fille Regina, de retour du lycée. Mais Regina a été kidnappée. Regina est une jeune fille au teint clair, aux longs cheveux qui ondulent. Marie-Soleil hurle son désespoir, ameute son entourage, tente d’alerter les autorités. Tout est raconté par un de ces porteurs de paroles, voisin de la mère éplorée, le raconteur qui sait que les mots palpitent de sentiments. C’est lui qui imagine, s’adressant à Regina, dans un mouvement qui n’est pas d’apostrophe, mais de parole lisse, presque sans fond, son calvaire, l’enfermement dans la cale d’un bateau, la compagnie d’un rat, d’une restavek, qui tente de lui apporter réconfort depuis le constat incandescent de son propre esclavage. Il y a aussi les trois truands, cocaïnomanes, qui du fond de leur cerveau embrumé, et de leur intelligence volatilisée, ne doutent pas qu’elle est fille de blanc: «salope de mulâtresse, nous allons te défoncer le cul!», lui assène l’un d’entre eux au moment de l’enlèvement. Resurgit alors une des monstruosités qui entretient le naufrage, cette «question de couleur» qui, depuis la colonie de Saint-Domingue, se ressasse dans la Caraïbe jusque dans la nausée.

Regina est «l’ombre blanche» de Marie-Soleil, mais qui est son père? Le raconteur part dans le village des origines, Paulette, et lentement, comme un qui sait se faire accepter par les êtres frustes et abandonnés, il va recueillir l’histoire, insoutenable, du père blanc de Regina, un «événement si lourd que personne ne voulait en porter la charge». Lui, il sait, et comprend que son devoir est de le porter, de le placer face au soleil: «La croix nourrit l’énigme amère». Pendant ce temps, Regina résiste, et se souvient de cette fange dans laquelle les professeurs roulaient la langue de la négritude papadoquisée et reconduite, même après la chute de la maison Duvalier. Elle répondait, elle répond: «Il n’y a pas de question mulâtre, monsieur, il n’y a que la question haïtienne!». Mais ce n’est pas entendu, et l’être est ravalé au niveau du crachat: «Nègres déteints!».

Alors, pour réunir la somme exigée, Marie-Soleil prend la décision de vendre son corps. La dérision est peu à peu déconstruite, même si son acharnement ne lui permet pas de réunir plus de dix pourcent de la somme exigée. Est-ce faillir? Déroger à l’ordre du religieux? «Une transgression! Un désordre qui remet de l’ordre». Mais tout Port-au-Prince est atteint de la même maladie de la perversion du politique: «Tout Port-au-Prince gémissait (…). C’est à ce moment-là que le pouvoir terrestre en profita pour tuer deux ou trois journalistes accusés de complicité avec les forces du mal. L’on brûla aussi quelques vagabonds et une centaine de mendiants au moyen de vieux pneus passés autour de leur cou. (…) Le pays pourtant continuait sa gangrène sans pour autant mourir». Regina ne sera pas sauvée, on l’avait compris dès les premiers chapitres.

La grande force du roman tient sans doute à ceci, qu’il maintient sans cesse l’extériorité du narrateur, son identité et sa présence, comme son empathie, sans pathos. La langue ici prend en charge la démesure de la souffrance, à travers des listes de mots et d’expression qui viennent ouvrir des espaces de réflexion et d’amertume. Elle tient, aussi, cette force, à ces mises en perspective que s’autorise le narrateur: ainsi, la référence, dans une de ses histoires, aux massacres industriels perpétrés au XXe siècle, doit alerter le lecteur, de cette proximité latente de la culture avec la déraison et la barbarie. Ce que met en évidence Ernest Pépin est aussi un des impensés de la société haïtienne, précisément son infinie difficulté à faire société, parce qu’elle continue à reproduire et à reformuler l’antre colonial, malgré justement son combat pour la sortie de la barbarie: la distinction, la palette des couleurs, le rejet dans l’en-dehors, rejet et instrumentalisation dont les femmes sont les premières victimes. La femme haïtienne porte le pays sur la tête, répète à l’envie la parole populaire. Elle le porte en réalité dans ses entrailles. Au cœur de l’imaginaire de la dignité, en Haïti, c’est bien une figure de femme qui irradie la bassesse: on se souvient de Dédée Bazille, le nom véritable de Défilée, dite La-Folle, ramassant les membres épars du corps de Dessalines, donnant à tous, comme l’écrivait l’historien Windsor Bellegarde, «une éloquente leçon de raison, de sagesse et de piété patriotique». Ce dernier mot, peut-être, ne convient pas tout à fait : on se risquera ici à placer Haïti plutôt sous le signe de la matrie. Marie-Soleil est, elle aussi, la reconduction de cette figure qui se dresse et défie le conformisme dans la haine. C’est bien enfin comme un hommage à ce versant trop banalisé d’Haïti, comme à ses poètes, cités à plusieurs reprises, notamment Davertige, que devrait se lire le beau roman d’Ernest Pépin.

Yves Chemla