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Relire ou découvrir Michèle Lacrosil

   On a quelque peine aujourd'hui à imaginer, quand ont relit ou découvre les romans de la Guadeloupéenne Michèle LACROSIL et de la Martiniquaise Mayotte CAPECIA, nées au début du XXe siècle à peu d'annés de distance, romancières ayant connu un certain succès à Paris, à quel point ce qu'on appelait "la question de couleur" était importante au sein de nos petites sociétés insulaires. Non que cela ait disparu, mais grâce à la Négritude de CESAIRE et à Peaux noires, masque blancs de FANON, ce que l'on pourrait appeler "le racisme interne", celui qui longtemps déchira "les gens de couleur" entre quarterons, mulâtres, chabins, câpres, noirs etc. est devenu inavouable. Le complexe de supériorité des plus clairs et le complexe d'infériorité des plus foncés a ensuite été par la suite sérieusement mis à mal par les mouvements de revendication des Noirs étasuniens (combat de Martin Luther King, Black Panthers, Nation of islam, Black is beautiful etc.) qui ont eu un impact mondial. Sans compter dans la Caraïbe anglophone, un mouvement comme celui des Rastafaris.

   Heureusement, Michèle CAROSIL, née à Basse-Terre en 1911, deux ans avant Aimé CESAIRE (né lui, à Basse-Pointe, en Martinique), a vécu jusqu'à l'âge canonique de 101 ans (elle est décédée en 2012) et a eu le temps et la chance d'assister à tous ces bouleversements. Son oeuvre, publiée chez le grand éditeur parisien Gallimard (on constate donc qu'il ne s'agit pas d'un phénomène récent contrairement à ce que racontent des ignares aveuglés par leur haine des auteurs de la Créolité puisqu'un Raphaël TARDON ou un Clément RICHER, par exemple, romanciers martiniquais de la première moitié du XXe siècle, étaient publiés, eux aussi, par des maisons prestigieuses du Quartier Latin comme Fasquelle ou Plon), son oeuvre donc comporte trois romans :
 
   . Sapotille et le serin d'argile (1960).
 
   . Cajou (1961).
 
   . Demain Jab'Herma (1967).
 
   S'ensuivra un très long silence d'une quarantaine d'années, silence inexplicable, puisqu'elle soumet à son éditeur, toujours Gallimard, un manuscrit intitulé Les Sargasses ont disparu, cela en 2009., manuscrit dont il se dit qu'il a été refusé par l'éditeur au motif que Michèle LACROSIL, presque centenaire à ce moment-là, n'aurait pas pu en faire la promotion en Guadeloupe. Nous ne savons pas si l'anecdote est vraie, toujours est-il qu'elle permet de rappeler également aux mêmes ignares (à moins qu'il ne s'agisse en fait que de banale malhonnêteté intellectuelle) que l'édition est une activité économique. Certes, un livre n'est pa une boite de petits pois, ne serait-ce déjà parce qu'il n'a pas de date de péremption, mais il a un coût de fabrication et ce coût est assumé par les éditeurs sans compter le coût de la livraison aux librairies lesquelles constituent aussi des activités économiques puisqu'elles ont un chiffre d'affaires à assurer, ne serait-ce que pour payer leur personnel. Donc si l'anecdote concernant Gallilmard était vraie, elle n'aurait rien eu de scandaleux. A presque cent ans, il et très difficile, sinon impossible, d'assurer la promotion d'un livre.
   L'oeuvre de Michèle LACROSIL est saturée donc par cette "question de couleur" et Sapotille et le serin d'argile met en scène une jeune femme qui quitte son île natale, la Guadeloupe, en bateau, pour la France. Qui la fuit plutôt à cause d'un mariage malheureux. En effet, elle est câpresse et son mari est noir, mais elle aime un mulâtre qui l'aime aussi, mais ne peut l'épouser à cause des préjugés régnant au sein de la caste mulâtre. Elle se remémore ses années à l'école catholique où des religieuses blanches racistes la maltraitaient comme la fois où, lors des fêstivités de fin d'année, on lui avait interdit de monter sur scène et où elle dut, pendant tout un spectacle, souffler dans un serin en argile (d'où le surnom de l'héroÏne du roman) afin de produire des sonorités à des moments précis. Humiliation suprême s'il en est ! Alors Sapotille, avec toute la naïveté de la jeunesse, de se dire en son for intérieur :
   "Les Français ignorent le compartimentage de la société antillaise, les interdits d'une classe à l'autre. J'ai toujours aimé leur pays ; je ne le connais pas encore, mais je sais que c'est ma patrie...c'est la France que j'attends."
   Roman autobiographique ? Sans doute tant les similitudes sont grandes entre la vie de Michèle LACROSIL et celle de son héroïne. L'écrivain, après avoir divorcé de son mari guadeloupéen, s'installera, en effet, à Paris où, devenue professeur au lycée Claude Bernard (après avoir été institutrice en Guadeloupe), elle épousera un grand scientifique français. Elle deviendra même l'amie de Simone de BEAUVOIR et Jean-Paul SARTRE et elle y vivra jusqu'à sa mort. Rien de particulièrement étonnant : Mayotte CAPECIA, Clément RICHER, Gilbert GRATIANT ou encore Raphaël TARDON en ont fait de même, mais ce sont les auteurs de la Créolité, dont aucun ne vit ni à Paris ni en France, que les ignares-aigris accuseront de parisiano-centrisme. Et l'on ne nommera même pas ces écrivains antillais qui vivent aujourd'hui dans l'Hexagone.
   Cajou, le second roman de Michèle LACROSIL peut être considéré comme la suite de Sapotille etv le serin d'argile, puisque l'action se déroule en France et narre les déconvenues d'une jeune femme "de couleur" face au monde blanc. Fuir la Guadeloupe n'a donc pas été la solution de toute évidence. L'éditeur présente ainsi l'ouvrage :
   "Cajou aime Germain, qui l'aime et voudrait l'épouser. Mais elle se juge laide. Elle s'en veut d'être une fille de couleur et mesure la distance qui l'éloigne de Germain. Il est Blanc. Pour Cajou, l'amour de Germain est un mirage : leur union ne serait pas viable".
 

   Selon Nathalie SCHON dans L'Auto-exotisme dans les littératures des Antilles francaises (2005), dans les romans de LACROSIL :

   "La seule chose tangible est l'échec, le sentiment d'extériorité. Il s'agit d'une écriture du doute ; les soupçons de racisme ne parvienent pas àv se cristalliser en certitudes. Ils se traduisent souvent par des questions et des répétitions obsédantes qui semblent destinées à conjurer des fantômes et à donner à Cajou la sécurité d'une identité même négative, sans y parvenir. Les romans de Michèle LACROSIL mettent en scène l'intrminable attente d'une identité et la perplexité face à une société guadeloupéenne qui semble ignorer ses propres ambigüités."

   Nul ne s'étonnera que l'oeuvre de Michèle LACROSIL, aujourd'hui oubliée en France après son succès dans les années 60 du siècle dernier et ignorée aux Antilles, soit très étudiées en Amérique du Nord, en particulier aux Etats-Unis, où les questions du racisme et du féminisme font partie des cursus universitaires. Les articles et les thèses sur ses romans ne se comptent, en effet, plus, mais pour la plupart en anglais.

   En tout cas, comme en Martinique se pose en Guadeloupe de manière cruciale la question de sauvegarde et de la promotion du patrimoine littéraire, notamment de l'Abolition de l'esclavage au milieu du XXe siècle...

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