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Relire ou découvrir Jacques Adelaïde-Merlande

   Nos historiens sont beaucoup moins médiatisés et donc moins bien connus que nos écrivains, sans doute parce qu'ils jouissent d'une moindre renommée, notamment au plan international, mais ils accomplissent depuis toujours__depuis les tous premiers chroniqueurs en fait, tel le fameux Révérend Père LABAT et son Nouveau voyage aux Isles Françoises de l'Amérique (1722)__un travail précieux. Il leur a été souvent reproché, non sans raison, de relayer la seule parole du Maître, du Pouvoir, au motif que les archives, qui est leur principal matériau d'enquête, ont été rédigées et constituées par le Pouvoir colonial et les Békés, puis, par la suite, par la bourgeoisie de couleur. Du peuple, lui, majoritairement noir, qui s'exprime à l'oral et en créole, on ne cite, en général que quelques proverbes ou extraits de chansons. Nos historiens refléteraient donc la seule vision dudit Pouvoir.

   Ce débat n'est toutefois pas propres aux seules pays colonisés ni aux Antilles puisqu'en Europe et singulièrement en France, l'Ecole des Annales, des années 1930 à la fin des années 70 du siècle dernier, avec de grands historiens tels Lucien FEBVRE et plus tard Fernand BRAUDEL, a remis en cause de "récit national" tel qu'il était écrit par les historiens classiques comme MICHELET et vulgarisés au sein du système scolaire et universitaire. Il est clair qu'écrire l'histoire n'est jamais neutre et qu'on considère et analyse toujours les événements d'un point de vue particulier : pour les Européens, par exemple, Christophe COLOMB "découvre" l'Amérique alors que pour les autochtones tainos et kalinagos, il "conquiert" leur territoire. 
   Les historiens antillais, à compter des années 80, ont commencé à questionner leur pratique et à avoir une vision plus autocentrée, moins liée au Pouvoir, que leurs prédécesseurs et Jacques ADELAIDE-MERLANDE fut l'un des pionniers de ce mouvement. Enseignant dans ce qui était à l'époque le Centre Universitaire Antilles-Guyane qu'il présida entre 1972 et 77, tout premier président ensuite de l'Université des Antilles et de la Guyane en 1982, ce Martinico-Guadeloupéen (né à la Martinique, mais ayant vécu plus longtemps en Guadeloupe), agrégé d'histoire en 1962, a formé des générations d'historiens tout en bâtissant une œuvre impressionnante au sein de laquelle on peut citer : 

·  Les Antilles françaises, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles (supplément à l'Histoire 4e), Paris-Montréal: Bordas, 1971, 31 p.

·  Les Antilles françaises, fin XVIIIe, XIXe, XXe siècles (supplément à l'Histoire 3e), Point-à-Pitre: Désormaux, 1972, 31 p. ; réuni avec le précédent et rééd. sous le titre Les Antilles françaises de leur découverte à nos jours, Fort-de-France: Désormeaux, 2001, 63 p.

·  Troubles sociaux à la Guadeloupe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, 1895-1910, Pointe-à-Pitre: Cahiers du CERAG no 31.

·  en coll. avec Jean-Paul Hervieu, Volcans et histoire : recueil de textes sur le volcanisme et les éruptions dans l'histoire des Antilles, Pointe-à-Pitre : CERAG, 1976 ; rééd. Les volcans dans l'histoire des Antilles, Paris, Karthala, 1997, 229 p.

·  Documents d'histoire antillaise et guyanaise, 1819-1914, chez l'auteur, 1979, 323 p.

·  Delgrès ou la Guadeloupe en 1802, Paris: Karthala, 170 p.

·  La grande encyclopédie de la Caraïbe, vol. VI, "Histoire des Antilles", Pointe-à-Pitre: Sanoli, 1990, 207 p.

·  La Guadeloupe, les Antilles et la Révolution française -Itinéraires, Pointe-à-Pitre, Office régional du patrimoine guadeloupéen, 1991, 156 p.

·  La Caraïbe et la Guyane au temps de la Révolution et de l'Empire, 1789-1804, Paris: Karthala, 1992, 222 p.

·  en coll. avec Alain Yacou, La découverte et la conquête de la Guadeloupe, Paris: Karthala, 1993, 303 p.

·  Histoire générale des Antilles et des Guyanes, des Précolombiens à nos jours, Paris : Éd. caribéennes - L'Harmattan, 1994, 329 p.

 

   Jacques ADELAIDE-MERLANDE, outre qu'il fut un membre actif des Sociétés d'histoire de la Guadeloupe et de la Martinique, fut le cofondateur, en 1969, de l'Association des Historiens de la Caraïbe dont le site-web lui rend hommage ainsi :  

   "L’origine de l’Association des Historiens des Caraïbes (ACH) est ancrée dans les discussions sur la collaboration à travers la région commencée par Jacques Adelaide-Merlande de Guadeloupe avec ses collègues à l’Université des Indes occidentales (UWI). En avril 1969, Jacques a invité les historiens de l’UWI à participer à un colloque intitulé “De l’Esclavage à l’Émancipation.” Après les discussions entre Jacques et Woodville Marshall, Carl Campbell et Neville Hall, et puis plus tard dans le département lui-même, les historiens de l'UWI ont organisé un deuxième colloque à l’UWI, Cave Hill, Barbados en avril 1970.
   À ce colloque, les participants ont décidé qu’il fallait une réunion annuelle et ils ont crée un Comité de Correspondance pour aider à l’organisation d'un troisième colloque à l’Université de Guyana. C’est grâce à ces contacts non officiels que les colloques ont été organisés en 1972 (à Jamaïque) et en 1973 (à Trinité). Au colloque à Trinité, ces initiatives ont donné jour à la décision de créer l’Association. Au sixième colloque en 1974 (à Porto Rico), une constitution a été officiellement adoptée et Woodville Marshall a été élu le premier président. L’Association des historiens des Caraïbes existe officiellement depuis ce colloque en 1974. Pourtant, la pleine reconnaissance doit être accordée au travail de Jacques Adelaide-Merlande et des autres participants du colloque en 1969.

   Le travail de Jacques ADELAIDE-MERLANDE porte en grande partie sur deux temps forts de notre histoire : celle de la période révolutionnaire qui vit la première abolition de l'esclavage (1793) et la farouche résistance au rétablissement de ce dernier par Napoléon BONAPARTE, résistance menée par Louis DELGRES__auquel J. ADELAIDE-MERLANDE a consacré un livre__et IGNACE ; celle du mouvement ouvrier antillais au début du XXe siècle et des grandes grèves de cette époque.

   Au sein de l'Université, J. ADELAIDE-MERLANDE a assumé, non seulement des fonctions d'enseignant et d'administrateur, mais aussi de chercheur puisqu'il est à la fondation du groupe de recherches AIHP lequel s'associera par la suite avec les géographes pour former AIHP-GEODE qui existe encore aujourd'hui et demeure très actif. Aujourd'hui octogénaire, ce Martinico-Guadeloupéen a non seulement fait honneur à notre université, contrairement à certains qui se employés à la piller, mais aussi à la pensée scientifique de nos deux îles.

   Qu'il en soit remercié !...

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