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Relire ou découvrir Hector Poullet

   Dès que le nom d'Hector POULLET est prononcé en Guadeloupe et plus largement dans les Antilles, on pense immédiatement à la langue créole, à sa défense et illustration surtout dans laquelle il s'est si admirablement investi depuis bientôt quarante ans. Or, comme beaucoup d'entre ceux que l'on pourrait surnommer "les soldats du créole", l'auteur de Pawol an bouch (1974, éditions Désormeaux), il n'est pas au départ préparé à ce qui est devenu par la suite une mission. H. POULLET a en effet fait des études de biologie et a enseigné cette matière au collège de Capesterre-Belle-Eau (Guadeloupe) durant presque toute sa carrière. C'est le cas de bon nombre de ses alter ego : FRANKETIENNE (mathématiques, Haïti), Raphaël CONFIANT (sciences politiques, Martinique), Serge RESTOG (aéronautique, Martinique), Elie STEPHENSON (sciences économiques, Guyane) ou encore Georges-Henri LEOTIN (philosophie, Martinique).

   Comme Sony RUPAIRE, cet autre grande voix du créole en Guadeloupe, POULLET appartient à cette génération qui commence à écrire au début des années 70 du siècle dernier et qui va révolutionner l'écriture dans ce qui était encore considéré comme un gentil patois. Il y avait certes eu, à la génération précédente, la fameuse ACRA (Académie Créole Antillaise) des Rémi NAINSOUTA, Gilbert de CHAMBERTRAND et autres Bettino LARA, laquelle avait un travail considérable de collecte de contes et de proverbes et pour certains de publications de poèmes et de nouvelles, mais sans une vraie remise en question de la diglossie c'est-à-dire de la situation d'infériorité de la langue au sein d'un écosystème linguistique dans lequel le français dominait sans partage. La génération RUPAIRE-POULLET utilisera le créole pour affirmer l'identité guadeloupéenne et pour faire valoir certaines revendications à caractère politique sans pour autant jamais sombrer dans la littérature-tract.  Il y aura chez eu un souci constant de recherche ce qui fait le rythme propre, la musicalité propre à la langue, s'inspirant pour ce faire de son oraliture (chants, contes, proverbes, "titim" etc.).  Témoin cet extrait du poème Chiktay paru dans Pawol an bouch :
 

   "Kabrit an-nou ka manjé tòl
   Mi nou doubout an katchimen
   é èvè sa ola nou kay ?
   Kalbas an-nou plen foumi fòl !" 

   Lisons encore ce magnifique poème intitulé "Labadijou" :   

"Mi lè-la ka vini ola chak flè avan
menm i pwan tan pou i fèmé pot a-y
ka voyé toupatou on dènyé lodorans.
On zòtolan ka plenn ou té ké pé kwèdi
on timoun manman-la oubliyé ba-y tété.

 

Zéklè-tòti anflanm ka siyonné niyaj
an mitan on syèl wouj paré pou pwan difé.
Labadijou menm a-y ja konsidi kasé.
On timoun ka chigné, pou manman-y ba-y tété".

 
   On aura compris que ce poète qui est aussi un passionné du travail de la terre et un chercheur de saveurs inédites (il créera une marque de pétillant de carambole, Madouka) invente un art poétique créole qui s'affranchit des règles de la poésie classique française sur lesquels s'appuyaient jusque-là les poètes créolophones. Il libérera la langue du carcan scolaire dans lequel elle était enfermée depuis le tout premier texte publié en 1754 à Saint-Domingue par le Blanc créole Duvivier de LA MAHAUTIERE, Lisette quitté la plaine. H. POULLET est aussi, seul ou en collaboration avec Sylviane TELCHID, un fabuliste qui continue la tradition  de traduction des fables de La Fontaine mais là encore sans mimétisme aucun, en s'affranchissant du modèle français : Zayann, publié en 2 tomesz en 2000 et 2002, en est un exemple magnifique.

   Il est aussi un dictionnariste de renom puisqu'en collaboration avec Ralph LUDWIG, célèbre créoliste allemand, Danièle Montbrand et Sylviane Telchid, il publiera en 1984 le tout premier Dictionnaire du créole guadeloupéen qui a connu depuis 4 rééditions et qui fait autorité tant au niveau scolaire et universitaire que dans le grand public. Mieux : POULLET rédigera une méthode ASSIMIL d'apprentissage du créole guadeloupéen qui jusqu'à ce jour connaît un succès non démenti. Professeur de créole, poète, dictionnariste, créateur de méthode d'apprentissage, il est également un auteur de contes novateurs c'est-à-dire en rupture avec la tradition de Compère Lapin ou Ti Jean l'Horizon : en témoigne le mystérieux Tibouchina publié en 1990 dont la lecture fait regretter que l'auteur n'ait pas poursuivi dans cette voie. Deux ouvrages sur le lexique du "quimbois" et du sexe chez Caraibéditions, qui connaîtront un grand succès, Kòkòlò ou les mots du sexe en créole(2011) et Kenbwa an Gwada (2013), feront de POULLET définitivement le "potomitan" du créole écrit en Guadeloupe, même si d'autres auteurs de talent sont apparus depuis comme Max RIPPON ou M'BITAKO.

   Se plonger dans cette œuvre multiforme en commençant par n'importe quel bout est toujours gratifiant car H. POULLET ne déçoit jamais. Au final, il faut savoir qu'il fut, en 1974, le premier  à employer le terme "Créolité". En effet, il éditait une revue intitulée MOUCHACH et sous-titrée Défense de la Créolité sot près d'une quinzaine d'années avant le fameux Eloge de la  Créolité  (1989) de Jean BERNABE, Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT...

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