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QUAND LE PRIX CARBET PERD SON FIL…

Financé par les conseils généraux et régionaux de nos trois pays (Guadeloupe, Guyane et Martinique), le Prix Carbet, après 20 ans d’existence, avait fini par acquérir une crédibilité qui dépassait de loin les frontières de la seule Caraïbe. Présidé par l’écrivain martiniquais Edouard Glissant et composé d’un jury international au sein duquel on trouve, entre autres, la Canadienne Lise Gauvin, le Trinidadien, Michael Dash, la Cubaine Nancy Morejon, le Guadeloupéen Ernest Pépin ou encore l’Haïtien Maximilien Laroche, ce prix a permis tantôt de conforter des auteurs établis tantôt de révéler des auteurs peu connus ou inconnus. Il a surtout permis de créer une activité autour du livre dans des pays où les gens lisent peu et où les livres, caribéens ou pas, s’empilent désespérément sur les étals des librairies.

Après la mise en sommeil du Prix Frantz Fanon (Rivière-Pilote) et le fait que le Prix des Amériques Insulaires et Continentales (Guadeloupe) ne soit décerné que tout les deux ans, il constituait la seule et unique récompense littéraire de la Caraïbe franco-créolophone. Or, quelle ne fut pas la surprise du public d’apprendre que l’orientation du Prix Carbet avait changé, qu’il ne serait plus décerné à un livre ou à une œuvre littéraire, mais à toute personne ayant œuvré, dans un domaine artistique ou nom, en faveur de l’émancipation de l’être humain et de la rencontre des peuples. Cette décision a d’ailleurs été mise en pratique dès ce mois de décembre 2009 puisque la récompense a échu à Alain Plénel, ancien vice-recteur de la Martinique en décembre 59, qui prit fait et cause pour les révoltés et fut muté d’office en France, voyant du même coup sa carrière brisée.

Si personne ne saurait mettre en doute le courage et l’honnêteté intellectuelle d’Alain Plesnel, il convient de remarquer qu’il n’a jamais écrit aucun livre de sa vie, même pas sur les événements de décembre 59. On comprend donc la perplexité d’Alfred Marie-Jeanne, président du Conseil Régional de la Martinique, qui, dans une lettre adressée ces jours-ci à Edouard Glissant, s’étonne de cette nouvelle orientation du Prix Carbet et annonce que cela pourra remettre en cause le partenariat Conseil Régional/Prix Carbet. En effet, il apparaît que la philosophie du « Tout-monde » de Glissant ne devrait pas se développer au détriment de la promotion de la littérature antillaise et guyanaise qui, au-delà de quelques grands noms, a de plus en plus de mal à s’affirmer et à se faire connaître. Surtout, les impôts des contribuables guadeloupéens, guyanais et martiniquais ne devront pas servir à récompenser à l’avenir des personnes qui n’auront aucun lien, ni de près ni de loin, avec nous et notre combat pour exister en tant que peuple à part entière.

Enfin, la littérature ne reçoit l’aide de personne. La musique est aidée par les concerts, les festivals culturels, les émissions-télé. La peinture et la photographie bénéficient du travail de galeries ou de fondations comme la Fondation Clément ou le Marché de l’Art Caribéen du Marin. La sculpture est promue par des ateliers, notamment celui du SERMAC. Il n’y a que le livre à être orphelin, hormis le formidable travail des bibliothécaires, travail de l’ombre, travail de fourmi, travail ingrat qui est, hélas, bien peu récompensé. Quand la Bibliothèque Schoelcher, le campus de Schoelcher ou telle association de commune organise une rencontre à l’entour d’un livre ou d’un auteur, il n’y a jamais plus d’une vingtaine de personnes dans la salle.

Dans un tel contexte, la nouvelle orientation du Prix Carbet est incompréhensible…

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