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Quand le français était minoritaire en France

Michel Feltin-Palas (L'EXPRESS)
Quand le français était minoritaire en France

Pour la première fois dans l'Histoire, tous les Français ou presque parlent français. Un événement souvent négligé alors qu'il marque une étape fondamentale pour un pays qui, jusqu'alors, avait toujours été multilingue.

Je suis désolé de commencer cet article par des lignes susceptibles de heurter les publics sensibles mais, vous le savez, les journalistes ont pour seul guide la Vérité. Or donc, voici les faits, dans leur nue brutalité : tout au long de son histoire, la France a été un pays plurilingue.

Ça va ? Tout le monde a survécu ? Je poursuis donc. Cela peut surprendre aujourd'hui, mais c'est ainsi : le français a longtemps été minoritaire en France. Au départ, il n'était pratiqué que sur un minuscule territoire. Pour simplifier : l'actuelle Ile-de-France, l'Orléanais et le sud de la Picardie. Et encore, je résume : avant le Xe siècle, les rois de France parlaient francique et les lettrés communiquaient en latin. Hugues Capet, en 987, a été le tout premier monarque de langue maternelle française et à ne plus comprendre le germanique.
Il faudra des siècles, quasiment un millénaire, pour que le dialecte du pouvoir parvienne à dominer l'ensemble du territoire correspondant à la France actuelle, Longtemps, très longtemps, la population utilisera au quotidien d'autres langues. Dans quelle proportion ? On en est réduit aux estimations, surtout pour les périodes les plus anciennes, mais voici quelques chiffres qui permettront de fixer les idées. Selon les linguistes et les historiens, la part de francophones aurait été de :
· 10 % environ au XVIe siècle, au moment de l'ordonnance de Villers-Cotterêts de François Ier (1539).
· 20 % environ à la fin du XVIIIe siècle, selon le rapport de l'abbé Grégoire (1794), qui s'alarmait : "Il n'y a qu'environ quinze départements [sur 83] de l'intérieur où la langue française soit exclusivement parlée ; encore y éprouve-t-elle des altérations sensibles, soit dans la prononciation, soit par l'emploi des termes impropres et surannés, surtout vers Sancerre !"
· 50 % environ en 1864, au moment de l'enquête diligentée par le ministre de l'Instruction publique de Napoléon III, Victor Duruy. Le chiffre officiel est bien plus élevé, de l'ordre de 80 %, mais, selon l'historien Philippe Martel, il est largement surestimé en raison de la méthodologie grossière qui a été suivie. "Une commune était déclarée soit "francophone", soit "non-francophone", ce qui revient à ignorer toutes les situations intermédiaires (compréhension passive, expression limitée, etc.). En réalité, poursuit-il, la langue nationale restait largement inconnue dans 8 381 des 37 510 communes du pays, et très mal comprise dans de nombreux territoires comme le Pays basque, la Catalogne, la Flandre, l'Alsace, la Moselle, la Bretagne, la Corse et le tiers du pays où domine la langue d'oc." Au fond, elle était surtout en usage dans les villes et dans les régions du nord où se pratiquent des langues d'oïl proches du français, comme le picard, le normand ou le champenois.
· 90 % environ des adultes en 1999, selon le recensement de 1999 (1).
Aujourd'hui, les non-francophones sont donc, pour l'essentiel, des immigrés récents et, marginalement, des Français habitant dans des territoires d'outre-mer comme Mayotte et Wallis-et-Futuna. Nous sommes donc en train de vivre un moment historique, souvent négligé : pour la première fois depuis l'apparition du français, la francisation du pays est en voie d'achèvement. Et il n'est plus une parcelle du territoire où l'on ne puisse pas se faire comprendre en parlant français, en tout cas en métropole. Cela aussi est tout à fait nouveau.
Les causes de ce processus sont multiples : l'urbanisation, le déclin de la paysannerie, le brassage des soldats pendant les deux guerres mondiales, la télévision, les vacances, les déménagements (plus de la moitié des habitants de Provence-Alpes-Côte d'Azur ne sont pas nés dans cette région)... L'essentiel, cependant, résulte d'une option politique : l'imposition du français comme seule langue de l'enseignement, de l'administration et de la vie économique. C'est ainsi que l'on a amené les parents à rompre avec leur culture traditionnelle car, contrairement à ce qu'on entend parfois, les Bretons, les Basques, les Auvergnats et les Francs-Comtois n'ont pas "décidé" spontanément de passer au français. Ils y ont été contraints par une décision ne leur laissant qu'une alternative : transmettre la langue nationale à leurs enfants ou les condamner à rester au bas de l'échelle sociale.
Certains, bien sûr, se réjouiront de ce progrès de la langue commune : n'est-ce pas plus pratique pour communiquer ? D'autres, dont je fais partie, ne se résolvent pas à ce que cette langue commune tende à devenir la langue unique. Si j'osais, je conseillerais même aux premiers de se méfier. Car au nom de ce même principe, il se pourrait qu'un jour l'Europe impose l'anglais (ou l'allemand) comme seule langue des diplômes et de la promotion sociale. Auquel cas, inévitablement, le français serait réduit à la sphère privée et déclinerait à son tour. Il y faudrait du temps, certes, comme il a fallu du temps pour rendre moribondes les langues minoritaires de France. Et ce serait plus pratique, en effet. Mais considéreront-ils encore qu'il s'agisse d'un progrès ?
(1) Ce chiffre lui aussi doit être considéré avec prudence, en raison de divers biais méthodologiques. "L'éventualité d'une telle enquête a longtemps soulevé de fortes réticences dans le contexte de l'idéologie du monolinguisme à la française, au point que, aux dires de ses initiateurs, il aura fallu d'abord démontrer, d'une part, qu'elle ne risquait pas de révéler une place trop importante [des] autres langues, notamment régionales, aux côtés du français, et l'organiser, d'autre part, de telle sorte qu'elle mette le français en avant (d'où les modalités de questionnement et le biais qu'elles introduisent)", écrivent les linguistes Philippe Blanchet, Louis-Jean Calvet, Damien Hilléreau et Ewen Wilczyk dans un long article consacré à cette enquête : "Le volet linguistique du recensement de 1999. Résultats et analyse appliqués à la Provence et au provençal"
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