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QUAND LA NUIT NOUS CONFINAIT...

Raphaël CONFIANT
QUAND LA NUIT NOUS CONFINAIT...

   Nous ne savons plus ce qu'est la nuit. L'électricité l'a tuée. Sans doute, hélas, pour toujours. A jamais.

   On parle beaucoup des digital natives, cette génération née avec l'Internet, mais personne n'a pensé à évoquer, bien avant eux, ce que l'on pourrait appeler les electric natives, ceux qui sont nés avec la si bien nommée "fée électricité". Car enfin, l'homme a vécu les 8.000 dernières années (2.000 si l'on compte à partir de J-C.) sans électricité. Il a vécu dans la nuit. Avec la nuit. Confiné dans l'obscurité. Seuls ceux qui n'ont pas vécu cela vont nous parler de bougies, de flambeaux ou de lampes à pétrole comme si ces maigres lueurs avaient le moindre pouvoir de supplanter la nuit. J'ai eu la chance, dans ma commune du Lorrain, dans les années 50-60 du siècle dernier, de vivre dans les deux mondes : au bourg, nous dispositions de l'électricité ; à la campagne et singulièrement au Morne Carabin où habitait une partie de la famille, il fallait s'éclairer à la lampe à pétrole.

    Sans électricité, la nuit vous confine.

    Et sous nos latitudes, dès dix-sept ou dix-huit heures selon la saison. Une lampe à pétrole, aussi puissante soit-elle est incapable de dominer l'obscurité. Elle n'arrive pas à la cheville de la plus petite ampoule électrique. Sa flamme tremblote au moindre souffle de vent et au-delà du petit cercle qu'elle éclaire, c'est le royaume des ombres, y compris à l'intérieur d'une maison. Même au cours des veillées mortuaires ou lors du danser bèlè du samedi-gloria, les flambeaux aussi nombreux étaient-ils n'arrivaient pas à vaincre la nuit.

   La nuit était là, autour de nous, puissante, énigmatique, nous confinant jusqu'au devant-jour.

   Alors, nous distinguions, apeurés, des zombies, des la-Diablesses, des chevaux-trois-pattes, des souclians ou soukougnans, des têtes-sans-corps, des bêtes-à-Man-Ibè, des cercueils volants. Enfants comme grandes personnes nous étions persuadés de leur existence. Aux carrefours, ces esprits diaboliques régnaient en maître. Ces carrefours que nous nommions "quatre-chemins". Aujourd'hui, des rond-points les ont remplacés et c'est pourquoi les zombies, désorientés, tournent en rond sans discontinuer, sous la terrible lumière des poteaux électriques. 

   L'homme a vécu sans l'électricité pendant 99% de son existence sur cette planète. Car la découverte de ladite "fée", ce fut hier. Hier seulement. A la fin du XIXe siècle. Il n'y a pas longtemps que cette découverte, diabolique en un sens, a mis fin au règne multimillénaire de la nuit. Nous le devons à A.VOLTA, M. FARADAY, J. AMPERE et surtout J. C. MAXWELL que presque personne ne connaît. Seuls les scientifiques savent ce que sont les 4 "lois de MAXWELL". Les poètes eux racontent n'importe quoi à ce sujet, même quand ils sont dotés d'un immense talent comme A. CESAIRE :

   "Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole
   Ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité
   Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel..."

   Non, les "architectes aux yeux bleus" (encore CESAIRE) n'ont ni dompté et encore moins inventé l'électricité, ils l'ont découverte ! Car inventer est à la portée de n'importe qui et c'est pourquoi aucun Prix Nobel ne couronne jamais les inventeurs. Seuls les découvreurs reçoivent cette prestigieuse distinction. Car on ne dompte que ce qui est visible :  un peuple (pour le coloniser), un lion ou un éléphant (pour les cirques) ou un fleuve (pour construire un barrage hydroélectrique). Or, les électrons sont invisibles ! Il fallait donc les découvrir.

  C'est notre analphabétisme scientifique nous fait confondre "invention" et "découverte" et cela parce que la prétendue "culture générale" ignore superbement la science. L'erreur de CESAIRE est donc compréhensible. Car, non, NEWTON n'a pas inventé la gravitation, EINSTEIN n'a pas inventé l'espace-temps, BOHR et DIRAC n'ont pas inventé la mécanique quantique. Ils les ont découvertes.

   De tout temps, l'homme a toujours inventé  : les choses les plus utiles comme la roue ou, chez nous, la ratiè (piège à crabes) comme les plus loufoques comme la machine à enlever les chaussettes, le séparateur de liquides pour préparer les cocktails, la brosse à dents...électrique (comme quoi il n'y a pas de frontière étanche entre invention et découverte) ou encore la poupée gonflable qui parle. Chaque année, à Paris, est organisé le concours LEPINE pour tous ces inventeurs, presque tous autodidactes. Aucun n'obtiendra jamais le Prix Nobel. Si l'on veut s'offrir une bonne dose de fou-rire, c'est là qu'il faut aller, pas à la Comédie française.

   Nous ne nous écartons pas du tout de notre sujet : l'invention, ô combien utile, a accompagné les 99% de temps durant lesquels l'homme a vécu dans la nuit, sans électricité. Car la "découverte" est un phénomène très récent. Les découvertes plutôt : l'électricité (A. VOLTA, M. FARADAY, J. C. MAXWELL, 1830-60), la classification périodique des éléments (D. MENDELEIEV, 1869), l'électron (J. THOMPSON, 1897), la radioactivité (P. et M. CURIE, 1903), l'atome (J. PERRIN, 1903), les ondes gravitationnelles (A. EINSTEIN, 1916),  le Big Bang, (G. LEMAITRE, 1927), l'expansion de l'univers (E. HUBBLE, 1929),  la matière noire (F. ZWICKY, 1930), le neutrino (W. PAULI, 1935), le neutron (J. CHADWICK, 1932),  l'antimatière (P. ANDERSON, 1933), le rayonnement fossile (G. GAMOW, 1948) etc...

   1860, 1897, 1903, 1916, 1932 ou 1948, c'était hier. Oui, HIER !

   Du coup, deuxième erreur de l'immense poète de la Négritude : la domination sur la planète entière des "architectes aux yeux bleus" ne vient pas, ne peut provenir, de leur maîtrise de la science ou de leur "invention de l'électricité". Ils ne l'ont découverte qu'hier ! Il faut en chercher la raison ailleurs et ce n'est pas l'objet du présent article. Quant à ceux qui publient des "listes d'inventeurs noirs" pour prouver que les Noirs sont aussi brillants que les Blancs, ils feraient mieux d'en publier la liste des découvreurs pour pouvoir être pris au sérieux. Les Asiatiques, eux, par contre, se la jouent modestes : on n'a eu ni MAXWELL, ni Marie CURIE, ni LEMAITRE ni EIENSTEIN eh bien, on va apprendre et ont va tenter de dépasser l'Occident. On a certes, inventé la pâte à papier ou la poudre à canon, mais bon, c'est juste des inventions, quoi ! (Au fait, pourquoi lors de la visite de MACRON au labo du Pr RAOULT à Marseille, il n'y avait aucun chercheur ou post-doctorant japonais, chinois ou sud coréen ? Parce qu'ils bossent dans leurs pays dans leurs propres labos. Donc, qu'on arrête ce cirque de "Wouaw ! Regardez ! RAOULT n'a que des Noirs et des Arabes dans son labo. Qu'est-ce qu'on est forts, les gars, et bla-bla-bla !". L'Occident importait autrefois des travailleurs immigrés manuels, maintenant il importe des travailleurs immigrés intellectuels. Point à la ligne. Cuba non plus n'a pas besoin de la médecine occidentale.)

   Donc, oui, avant la découverte de l'électricité, l'homme vivait confiné dans la nuit. Ou la nuit le confinait. Ce qui est du pareil au même.

   Cela n'a jamais eu de graves conséquences puisque, biologiquement, nous sommes censés dormir la nuit. Certes, nous pestons quand il y a une coupure de courant et nous lançons des noms d'oiseau à la manman d'EDF, mais en général la "fée" revient assez vite. Ce qui, par contre, est insupportable, traumatisant même, c'est le confinement de jour. Celui dont nous faisons l'expérience en ce moment avec le Covid-19. Du coup, nous comprenons ce que vivent les gens qui sont en prison. Et nous nous demandons comment Nelson MANDELA a pu vivre et survivre pendant 27 ans dans une cellule de 4 mètres de long et 3 de large.

   Pour ceux, comme moi, qui ont connu un monde dans électricité, c'est plus dur, beaucoup plus dur à supporter que pour les Digital natives ou Millenials. Pourquoi ? Parce que ces derniers vivent pour la plupart les yeux rivés sur un IPhone, une tablette ou un ordinateur à chatter, whatsapper, regarder Netflix, facebooker, photoshoper, instagramer ou twitter. De jour comme de nuit ! D'ailleurs, à cause de cela et aussi de la pollution lumineuse (méchante "fée" dans ce cas), ils ne regardent jamais le ciel. Ils ne peuvent pas savoir ce qu'est la nuit, la vraie nuit. Ils vivent confinés dans l'Internet.  Pas étonnant alors que le rêve de beaucoup d'étudiants (es) soit de devenir instagrameurs ou youtubeuses. Dans mon enfance, tout le monde savait d'un seul coup d'œil pointer Vénus du doigt, par exemple. On l'appelait en créole "Gwo Kato", expression dont je n'ai toujours pas réussi à identifier l'origine. De nos jours, à part désigner la lune, un Digital native est comme aveugle.

   Le confinement (définitif) dans le Web ne serait-il pas, au final, bien pire que le confinement (passager) dû au Covid-19. ?..

   (NB. Troisième erreur du poète de la Négritude : il aurait dû dire "les découvreurs aux yeux bleus" et non "les architectes aux yeux bleus" car non seulement les Egyptiens et leurs pyramides, les Chinois avec leur Grande Muraille, les Maharadjah indiens et leurs palais ou les Arabo-musulmans avec leurs mosquées n'ont rien à envier sur ce plan là aux Occidentaux, mais en plus, l'architecture relève de l'invention. Aucun Eskimo, avant le contact avec les Européens n'a jamais su qu'il faisait moins -30° ou -40° dans son pays (pour ça, il  faut un thermomètre), mais en plus, il n'a eu besoin d'aucun calcul, d'aucune planche à dessiner, pour inventer l'igloo. Et aucun n'est mort de froid avant ledit contact !).

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