Accueil

PRÉAMBULE 2 : CRITIQUE LITTÉRAIRE, SAVANTISES, LOUFOQUERIES, DRIVAILLANT AUTOUR DE L'ŒUVRE DE RAPHAËL CONFIANT

Le lecteur aura compris, s'il a survécu au premier texte, que cet « isalope de chaben », a quelques ennemis à travers le vaste monde. Pourtant ce chien-fer s'entête à continuer à écrire, indifférent à la houle. Pour ceux qui auraient séché le premier cours, qui, pour courir après des matoutous-falaise, qui, pour gauler un manguier-bassignac, qui, parce que c'était royalement emmerdant, voici la seconde épreuve, concernant cette fois l'œuvre romanesque de Raphaël Confiant, sur qui est tombé toute maudition, malgré ses appels répétés à l'évêque et des neuvaines rigoureusement respectées, ses recours nocturnes aux meilleurs quimboiseurs de Martinique et des îles voisines, aux dieux coulis ou ceux d'Afrique-Guinée, voire de discrètes visites aux Syriens de la rue Arago ou au discret la Chine, réputés pour leur savoir théologique, et leur connaissance soit de l'islam soit du confucianisme voire du bouddhisme, sans final de compte, trouver à quels seins se vouer.

Raphaël Confiant a beaucoup écrit donc y compris des romans. Il a surtout beaucoup fait écrire, une avalasse de commentaires, telle une tornade tropicale, pire un cyclone centenaire. Qui empêcherait cependant quelque étudiant bouryate de l'université d'Ulan-Ude, de faire une thèse sur Raphaël Confiant, au prétexte inavoué qu'aux Antilles, il fait plus chaud qu'en Sibérie ?

Alors, je m'en tiendrai, uniquement à son œuvre romanesque et divers travaux en rapportant quelques commentaires et ce avant de mettre du sérieux ou plutôt du raisonnable, avant d'éructer une gueulante terrible qui m'envahit l'encéphale pour avoir ingurgité un peu trop de mauvaises confitures littéraires, enfin un peu d'ordre et d'humilité face à tous ceux qui ignorent le lien strictement personnel qui unit un roman, un lecteur et un écrivain …

Quelle est l'œuvre de Raphaël Confiant ? Sa bibliographie, la plus complète nous est fournie par le site, très sérieux : Potomitan.

 

Bibliographie

Chez Ibis Rouge éditio

1998 Dictionnaire des titim et sirandanes.
1999 Jik dèyè do Bondyé.
2000 Le Galion.
2001 Dictionnaire des néologismes créoles.
2007 Dictionnaire créole martiniquais-français.

Chez d'autres éditeurs

En langue créole

1977 Jou Baré, poèmes, Editions Djòk.
1979 Jik dèyè do Bondyé, nouvelles, Grif An Tè, 1979 - Réédition Ibis Rouge Editions, 2000 (traduction en français par l'auteur, La Lessive du Diable, Écriture, 2000).
1985 Bitako-a, roman, GEREC, 1985 (traduction en français par J-P. Arsaye, Chimères d'En-Ville, 1996).
1986 Kòd Yanm, roman, K.D.P., 1986 (traduction en français par G. L'Etang, Le gouverneur des dés, Stock, 1995)
1987 Marisosé, roman, Presses Universitaires Créoles, 1987 (traduction en français par l'auteur, Mamzelle Libellule, Le Serpent à Plumes, 1997).

En langue française 

1988 Le Nègre et l'Amiral, roman, Grasset, 1988 (Prix Antigone).
1989 Eloge de la Créolité, essai, en collaboration avec J. Bernabé et P. Chamoiseau, Gallimard, 1989.
1991 Eau de Café, roman, Grasset, 1991 (Prix Novembre).
1991 Lettres créoles : tracées antillaises et continentales de la littérature, essai, en collaboration avec P. Chamoiseau, Hatier, 1991.
1993 Ravines du Devant-Jour, récit, Gallimard, 1993 (Prix Casa de las Americas).
1993 Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, essai, Stock, 1993.
1994 L'Allée des Soupirs, roman, Grasset, 1994 (Prix Carbet de la Caraïbe).
1994 Commandeur du Sucre, récit, Écriture, 1994.
1994 Bassin des Ouragans, récit, Mille et Une Nuits, 1994.
1995 Les Maîtres de la parole créole, contes, Gallimard, 1995.
1995 La Savane des pétrifications, récit, Mille et Une Nuits, 1995
1995 Contes créoles des Amériques, contes, Stock, 1995.
1997 La Vierge du Grand Retour, roman, Grasset, 1996.
1997 Le meurtre du Samedi-Gloria, roman policier, Mercure de France, 1997 (Prix RFO).
1997 La baignoire de Joséphine, récit, Mille et Une Nuits, 1997.
1998 L'Archet du Colonel, roman, Mercure de France, 1998.
1999 Régisseur du rhum, récit, Écriture, 1999.
1999 La dernière java de Mama Josépha, récit policier, Mille et Une Nuits, 1999.
2000 Cahier de romances, récit, Gallimard, 2000.
2000 Le Galion, Canne, douleur séculaire, ô tendresse!, album, en collaboration avec David Damoison, Ibis Rouge, 2000. (Prix du livre insulaire, catégorie beaux-livres, 2000).
2001 Brin d'amour, Éditions Mercure de France..
2002 Nuée ardente, Mercure de France, 2002.
2003 Le Barbare enchanté, récit, Éd. Écriture, Paris, 2003.
2004 La panse du chacal, Mercure de France, 2004. (Prix des Amériques Insulaires et de la Guyane 2004).
2005 Adèle et la pacotilleuse, Mercure de France, 2005.
2006 Trilogie tropicale, Montréal, Mémoire d’encrier, 2006.
2006 Nègre marron, Éd. Écriture, 2006.
2007 Chronique d'un empoisonnement annoncé (Collectif)
2007 Chlordécone 12 mesures pour sortir de la crise (Collectif)
2007 Case à Chine
2008 Les ténèbres extérieures
2008 Black is black
2008 Le chien fou et le fromager
2009 L'Hôtel du Bon Plaisir
2010 Citoyens au-dessus de tout soupçon …, roman policier
2010 La jarre d'or
2010 L'émerveillable chute de Louis Augustin

Traductions 

1993 Un voleur dans le village, de James Berry, récits, Gallimard-Jeunesse, 1993, traduit de l'anglais (Jamaïque); Prix de l'International Books for Young People, 1993).
1998 Aventures sur la plante Knos, d'Evan Jones, récit, Éditions Napper, 1998, traduit de l'anglais (Jamaïque).

                                                                              Source Potomitan

 

Je donnerai dans la diversité, quelques commentaires glanés, çà et là, sans que mon choix n'ait été guidé par une intention précise. Le lecteur saura plus tard pourquoi.

Voici donc quelques exemples, recueillis au hasard :

1_ Raphaël Confiant est actuellement l'auteur le plus foisonnant et le plus truculent des Antilles. Originaire du Lorrain (nord de la Martinique) où il est né en 1951, il effectuera des études de sciences politiques à Aix-en-Provence. Il débute sa carrière d'écrivain en publiant à compte d'auteur, et pendant douze ans, des livres écrits en langue créole. « L'écriture en français est un plaisir, dit-il, l'écriture en créole est un travail car l'auteur créolophone est obligé de construire son outil, ce que n'a pas à faire l'auteur francophone qui dispose d'un outil patiné par des siècles d'usage. » Avec Le Nègre et l'Amiral (1988), il entre de plain-pied dans une littérature française à laquelle il apporte la verve d'un langage baigné d'imaginaire créole. Son deuxième roman en français Eau de café (1991) est remarqué par la critique ainsi que L'Allée des Soupirs publié trois ans plus tard.
Confiant se distingue par son écriture et par l'univers de la Martinique « profonde » qu'il décrit dans ses romans. Il est un polémiste redoutable et n'hésitera pas à tremper sa plume dans du vitriol pour rédiger un réquisitoire en règle contre le père de la négritude, Aimé Césaire. Une traversée paradoxale du siècle. Enfin, Confiant a un don inné pour la provocation et le sens de la formule et de l'humour : « La Martinique est colonisée par la consommation » ou encore : « Les puristes me reprochent de zoulouter le français. Mais regardez-moi, regardez-vous, regardez-nous, vive le métissage ! ».

Résumé : C'est court. Mais trop long pour quelqu'un qui n'a lu Confiant qu'entre trois stations de métro. Et s'est borné à lire d'autres couvertures, d'autres commentaires et ce, superficiellement.

2_Raphaël Confiant : portrait d'un combattant
Raphaël Confiant est martiniquais. Il vit dans une case antillaise. Les objets de la modernité occidentale se résument à un fax, un téléphone et un poste de télévision. Entre femme et enfants, sa machine à écrire, ses livres et ses cabris, c'est là que naissent ses romans. Pour créer, pour imaginer, pour inventer, pour se souvenir, il a besoin de son île, de ses paysages, de ses habitants et de sa mémoire. Chez lui, le succès n'a rien d'ostentatoire, au point d'en être presque agaçant! Son regard n'est pas tourné vers l'Europe ou l'Amérique, il scrute la Martinique, sa Martinique. Son cadre de vie est volontairement modeste. Une façon, peut-être, de montrer que sa richesse est ailleurs. Un ailleurs bâti sur une langue, le créole.
Son cheminement ne le conduit pas vers un Eldorado mythique. Il le transporte sur une route sinueuse et difficile où chaque pas, chaque mot, chaque phrase sont les éléments constitutifs de l'imaginaire créole. Car la cicatrice de l'esclavage est toujours douloureuse. Les stigmates sont encore présents dans tous les esprits. Raphaël Confiant a donc un jour décidé d'écrire pour redonner un visage à une culture antillaise défigurée par la brutalité de l'histoire. Durant de nombreuses années (douze ans) il produira des textes en créole. À travers cinq romans, il tente de se réapproprier une langue dénigrée par le colonisateur. Malgré une certaine condescendance et parfois même un certain mépris de ses compatriotes, il ne lâche pas prise, l'homme est pugnace. Du fétichisme et de la noblesse de la langue française, il n'en a que faire. Ses livres en créole publiés à compte d'auteur dépassent rarement les 300 exemplaires, son compte en banque est alors dans le rouge mais il n'est pas question pour lui d'abandonner. Défendre le créole est devenu une mission. L'écrivain est exalté.
Pourtant, son ami Patrick Chamoiseau saura le convaincre d'écrire en français. Il accepte. Mais attention, la langue utilisée aujourd'hui par Confiant est triturée, désarticulée, reconstruite, en un mot elle est créolisée. N'allez surtout pas lui parler de la pureté de la langue, il vous rirait au nez. Pour lui, en cette matière, le respect n'existe pas. Il faut abuser des mots et bousculer les phrases. Résultat : il publie des romans dans un français pas tout à fait "académique". Ils ont pour titre Le Nègre et l'Amiral, Eau de café et Ravines du devant-jour. On y trouve toute la "diversalité" et toute la complexité du monde antillais. Avec ses acolytes, P. Chamoiseau et J. Bernabé, il écrit un manifeste, L'Eloge de la créolité, avec le premier il rédigera une anthologie, Lettres créole : tracées antillaises et continentales de la littérature (1635 - 1975) et c'est seul qu'il lancera un pamphlet, Aimé Césaire, le paradoxe.
Les romans comme les essais de Raphaël Confiant sont toujours l'occasion de livrer combat contre les impérialismes culturels et pour la reconnaissance de l'identité antillaise. La fougue est toujours au rendez-vous.
Raphaël Confiant aime son île. Paradoxe, il n'aime ni la musique ni le rhum. Pourtant, il garde en mémoire les souffrances et les humiliations collectives. Il écrit pour panser les plaies. Il pense pour offrir à son peuple une dignité longtemps bafouée. Raphaël Confiant est un écrivain de combat.

Laurent Sabbah

Résumé : Critique littéraire d'un pigiste, en CDD, à la Gazette du Berry, ayant pompé à gauche et à droite, sur les 4 ème de couverture des romans de Confiant.

3_Militant de la cause créole dès les années 1970, à son retour en Martinique, il œuvre dans le domaine de l'écrit créole, notamment avec sa participation très active au premier journal entièrement en créole, Grif an tè. Cette expérience durera plus de quatre ans, entre 1977 et 1981. Avant d'être l'auteur francophone que l'on connaît, Confiant a publié trois romans en créole (et beaucoup de petites pièces plus courtes). Dans les années 1990, ces romans seront traduits en français.
Confiant est l'un des membres du GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en espace créolophone), et dans ce cadre il participe à la fois à la promotion du système graphique proposé par Jean Bernabé dès 1978, mais aussi à travers divers journaux (Antilla, Karibèl...) à des propositions en matière de lexique, pour développer notamment du vocabulaire technique en créole. Ses deux derniers romans en créole sont suivis d'un court glossaire, Pawôlnèf (Néologismes), dans lequel ses créations propres sont classées par ordre alphabétique et traduites en créole "usuel".
Avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau, il publie en 1989 Éloge de la créolité, et par la suite quelques autres écrits théoriques (par exemple, Les Lettres créoles avec Chamoiseau, un essai sur la littérature antillaise de 1635 à 1975, ainsi qu'une étude polémique sur Aimé Césaire).
Confiant est l'auteur de plusieurs romans en français: depuis Le nègre et l'amiral en 1988, d'autres encore qui sont publiés à un rythme de deux ou trois par an.  Il travaille aussi à la traduction de ses romans créoles: sous le titre Mamzelle Libellule, est paru Marisosé, bientôt suivi par Le gouverneur des dés (Kòd Yanm) dans une traduction de Gerry L'Etang.
Il convient de souligner les particularités du français de Raphaël Confiant: à la suite de Chamoiseau:  moins systématiquement toutefois que son prédécesseur, Confiant élève le créolisme au rang de procédé littéraire: emprunts, calques sont volontairement intégrés, donnant à la langue de l'auteur martiniquais une couleur tout à fait particulière, sans doute pas toujours aisée à comprendre pour le lecteur qui ignore tout du créole et du monde martiniquais.

                                                                                  Marie-Christine Hazaël-Massieux

Résumé : Certes on acquiert des bribes, un quignon de pain pour qui voudrait cerner l'œuvre de Confiant.

4_Marchand de fables

Chroniques, romans, épopées... L'œuvre prolifique de Confiant en français «antillisé» fait de ce conteur le porte-drapeau de la créolité.

Raphaël Confiant, c'est un marchand de fables, un intarissable jacasseur qui a inventé le parler-cannelle et le bla-bla au rhum. Il se gave de palabres, cause en «titim», roucoule comme un colibri. Avec sa plume multicolore, il ne cesse depuis un quart de siècle de caresser la langue française pour la faire swinguer, tout en restant profondément enraciné dans la chair de la petite Martinique. De sa terre natale, l'auteur « d'Eau de Café » a su réveiller les sortilèges, dans les tohu-bohus d'une œuvre solaire qui crépite sur les braseros de la créolité: un cocktail aussi brûlant que le feu de la Soufrière, où se télescopent les clameurs de la négritude, les musiques des Caraïbes, les mélopées de l'Afrique et les fracas des ouragans tropicaux.

Graphomane. Entre les langues et les cultures, entre les folklores et les traditions, Confiant se déplace comme Ulysse entre ses îles. Et sa Pénélope est une muse aux multiples visages, une colporteuse d'altérité. «Je milite pour une identité plurielle. La créolité est l'antithèse de la mondialisation. C'est l'acceptation, pour chaque individu, de la part d'étranger qu'il porte en lui», explique Confiant. Et il ajoute: «Nous sommes tous des déportés, des trafiqués. Nous avons perdu notre nom. Pour nous, ce qui est normal, c'est la différence.» A cette différence, Confiant se frotte si copieusement qu'on a bien de la peine à faire le tour du propriétaire: romans, contes, polars, mémoires, essais, son œuvre s'orchestre sur tous les registres. Un graphomane? Oui, qui a faim de mots parce que son peuple en a été tragiquement privé. Il doit donc rattraper le temps perdu, redonner souffle aux paroles confisquées, exhumer les mythes de leurs tombeaux de silence et de servitude.

Résultat: depuis la fin des années 1970, en langue créole d'abord, puis en français «antillisé», les livres de Confiant n'arrêtent pas de débouler du toboggan où ils font provision d'exotisme et de vertige. Parmi eux, une truculente comédie saluée en 1991 par le prix Novembre (Eau de Café), un récit autobiographique (Ravines du devant-jour), un manifeste littéraire (Éloge de la créolité, écrit en collaboration avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé), une plongée dans le passé colonialiste de la Martinique (Brin d'amour), une chronique de la vie quotidienne à Fort-de-France pendant la Seconde Guerre mondiale (Le nègre et l'amiral), et une superbe épopée où Confiant parodie les textes bibliques pour mettre en scène l'interminable duel des dieux et des démons au pied de la montagne Pelée (La Vierge du Grand Retour). Chaque fois, l'écrivain multiplie les inventions verbales, en envoyant au tapis le français cravaté de la métropole. Et en ouvrant les vannes d'une prose baroquissime, où Rabelais festoie à la table d'Aimé Césaire.

Le nouveau roman de Confiant, La panse du chacal, retrace la douloureuse odyssée des Indiens affamés qui, chassés de leur continent par la colonisation britannique, émigrèrent aux Caraïbes. Ils croyaient y trouver un eldorado: c'était l'enfer qui les attendait, la galère dans les champs de canne à sucre, l'esclavage, les bruits de chaînes et les claquements de fouets. Aveuglément soumis aux planteurs, ostracisés par les Noirs, ils vécurent un double calvaire, avant de s'intégrer au monde créole: en réinventant le passé de ces «coulis» constamment humiliés, Confiant éclaire une face méconnue de l'identité antillaise. «J'essaie de montrer au lecteur, explique-t-il, tout ce que la culture indienne a apporté à notre société. Cette société oscillait entre la frénésie africaine et la domination occidentale, avant l'arrivée des Indiens. Ils nous ont enseigné la douceur.» La panse du chacal raconte les tribulations d'Adhiyamân Dorassamy, qui, à la fin du XIXe siècle, s'enfuit du pays tamoul, où sa famille vient d'être dévorée par une meute de chacals - des pages effroyables. Avec sa compagne Devi, il se retrouve à Pondichéry, puis en Martinique après une traversée digne de Conrad. C'est là qu'il déposera son frêle bagage, dans une plantation de canne à sucre du nord de l'île. Un choc racial, religieux, social. Et de terribles désillusions pour Adhiyamân le paria, qui veille sur deux rejetons en rêvant à son Gange lointain... Sueur, misère, vapeurs d'encens et de rhum, Confiant célèbre les noces de l'ethnographie et de l'imaginaire dans ce roman épicé, métissé, jamais larmoyant. Et qui frémit sur les braises d'une écriture flamboyante.

                                                                                              André Clavel (Lire)

Résumé : assez juste et argumenté. Nulle part, toutefois, Confiant n'est cité comme romancier ayant toute place dans la littérature.

5_Extrait de la revue Archipélies, éditée par le Centre de Recherches Interdisciplinaires en Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines (CRILLASH). Université des Antilles et de la Guyane. Archipélies est une revue interdisciplinaire en Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines, tournée en priorité vers les mondes caribéens et américains. Toutefois, cette revue se veut avant tout un espace ouvert de réflexion sur les problématiques artistiques, littéraires, linguistiques, socioanthropologiques, didactiques et éducatives dans des contextes qui, marqués au plan sociohistorique par la colonisation, la traite des Noirs et/ou des vagues d’immigrations successives, se caractérisent donc par leur pluriculturalité et leur multilinguisme. (Raphaël Confiant est Directeur-adjoint du  CRILLASH)

Alexis Léger, natif de la Guadeloupe qu’il quitta définitivement au seuil de l’adolescence, fut l’un des plus grands poètes du XXe siècle sous le beau et énigmatique pseudonyme de Saint-John Perse. Il est l’auteur d’une œuvre exigeante, parfois hautaine, qui, à première vue, paraît chanter la geste de l’Occident conquérant. Quoi de plus normal, pourrait-on penser, venant d’un descendant de ces colons français (dits « békés ») qui occupèrent, à compter du début du XVIIe siècle, nombre d’îles de l’archipel des Antilles ? En effet, Perse a célébré, dans Éloges (1911) notamment, son éveil au monde sur « l’Habitation Bois-Debout », parmi les « poules noires » (servantes) qui accouraient au moindre claquement de doigt pour servir avec déférence leurs maîtres blancs. Puis il s’est fait, devenu adulte et ayant visité le monde, notamment la Chine, le héraut des civilisations majeures : celles qui ont eu l’ambition d’en imposer non seulement à leurs voisins, mais aussi à l’univers entier. Parmi elles, la gréco-latine occupe, bien évidemment, la toute première place. Le philosophe martiniquais Émile Yoyo, dès 1975, questionna cette perception du poète dans un texte resté célèbre, Saint-John Perse et le conteur, à travers lequel il opéra une comparaison entre la poésie de Perse et celle d’Aimé Césaire, son presque contemporain, pour aboutir à la conclusion que si le discours persien semble ouvertement suprématiste – à l’inverse du discours césairien qui se veut anticolonialiste et universaliste –, le style de l’auteur d’origine blanche créole est incomparablement plus enraciné dans la réalité créole que celui de l’auteur nègre du Cahier d’un retour au pays natal (1939). Cette position critique de Yoyo, qui constitua la toute première tentative de rapatrier l'œuvre de Perse dans le giron de la littérature antillaise, souleva d’interminables polémiques qui ont eu pour effet positif de réévaluer les jugements portés sur l'œuvre de ce dernier. De poète entièrement dévoué à la cause de l’occidentalité, Perse finit par révéler 12 des aspects bien plus complexes de sa personnalité et de sa poésie dès l’instant où l’on accepte un instant de ne pas le considérer comme une sorte de Claudel né par hasard sous les tropiques. Le CRILLASH a voulu continuer sur cette voie en organisant une journée d’étude sur le thème de l’imaginaire et de l’idéologie dans la trajectoire persienne, thème qu’ont exploré tour à tour André Claverie, Samia Kassab, Jean Bernabé et Raphaël Confiant. A. Claverie, s’interrogeant sur « La poétique de l’histoire dans l'œuvre de Saint-John Perse », s’efforce de montrer comment le poète se donne pour tâche de « recréer une nouvelle forme de ferveur, d’éloge et de sacré » dans un monde (le XXe siècle) traversé par des conflits d’une telle barbarie qu’ils ont fini par faire douter l’homme de lui et de ce qu’il a bâti sous le nom de Civilisation. C’est donc « à la poésie de prendre le relais des utopies religieuses de l’espérance ». D’être une « vision prophétique du présent », d’en vivre intensément le drame. Et ce faisant, l’écriture de Perse est à resituer dans la pensée de la déconstruction (Nietzsche, Derrida, etc.) qui s’emploie à contester le logocentrisme occidental en remettant en question l’individu rationnel de la modernité. Ainsi, A. Claverie relit donc Éloges non plus comme une pure célébration de l’ordre plantationnaire, mais comme une résiliation des stéréotypes et mythes coloniaux, une « prise de congé définitive avec le monde colonial antillais ». Samia Kassab, pour sa part, s’interroge sur la représentation de la langue chez Saint-John Perse, décelant chez le poète ce que la psychologie nomme une « double conduite contradictoire » puisque, d’un côté, l’auteur d’Anabase glorifie celle-ci « de manière dionysiaque » alors que d’un autre côté, il tient un discours normatif, faisant l’éloge d’une langue pure, non mélangée. S. Kassab entend le terme « représentation » dans un triple sens : celle de la langue comme corps géologique et érotique (« la lourde phrase humaine pétrie de tant d’idiomes »), réactivant les archaïsmes, redécouvrant les étymologies, accueillant les apports extérieurs comme une bienfaisante pollinisation ; ensuite comme conception stylistico-éthique allant dans le sens d’un refus du métissage linguistique et d’une crainte de la babélisation ; enfin comme rhétorique puisque la parole est un lieu d’exercice du pouvoir social et se doit donc d’avoir une pleine maîtrise d’elle-même, tenant en ses marges tout ce qui peut entraîner turbulences, fissures et « perte du nom », ce nom que Perse s’est fait fort d’« habiter ». Jean Bernabé tente, à son tour, de démontrer que le concept de « créolité » tel qu’il a été défini dans l’Éloge de la créolité rend compte de certains aspects de la démarche persienne à l’endroit des Antilles en ce qu’il met l’accent sur la nécessité d’inventorier l’« archive émotionnelle » de  chacun des peuples qui ont participé à la construction de cette société « bricolée » (Lévi-Strauss) qu’est la société créole. Analysant le poème « Midi, ses fauves, ses famines… » d’Amers, J. Bernabé y décèle une sorte de récit épique en trois temps – conquête ; mise en place de la domination ; défaite et décadence (« Et l’homme au masque d’or se dévêt de son or en l’honneur de la mer ») – suivi d’une renaissance par le biais du mélange entre l’ancien maître et cette figure métamorphique de la mer que forment les « filles noires et sanglantes ». Derrière le lyrisme sacral de Perse ne se cacherait-il pas une (auto)critique de la geste occidentale ? Raphaël Confiant, enfin, va méditer sur la quête de ce que Perse appelle « l’antique phrase humaine ». Le poète n’est pas du tout en quête de la langue originelle, adamique, comme l’ont fait maints prédécesseurs, mais nous invite à errer dans « des langues très lointaines », dans « les plus vieilles couches du langage ». Pour R. Confiant, la poésie de Perse se pose ainsi en anti-Évangile dans la mesure où elle ne dit point « Au commencement était le Verbe », mais bien « Au commencement était la phrase » : « Moi, j’ai pris charge de l’écrit, j’honorerai l’écrit » (Amers). C’est par son biais que le poète tente d’approcher une manière d’au-delà du langage, quand celui-ci n’était que purs sons, sifflements, chuintements, au temps des « plus hautes tranches phonétiques », ce qui fait de la poésie persienne une quête de l’obscur éclat du phonème, moment où les sons se joignent pour se différencier, s’opposer et que, peu à peu, surgit, le sens. Dans sa linguistique imaginaire et son désir de remonter « ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine », Perse rejoint la philosophie de la déconstruction et la notion d’« archi-écriture », c’est-à-dire le déjà-là de l’écrit dans toute parole, remettant ainsi en cause le logocentrisme occidental. Ces réflexions croisées nous proposent une lecture renouvelée de l'œuvre du prix Nobel de littérature (1960), prouvant, s’il en était besoin, le caractère inépuisable comme éternellement recommencé des grands textes, ceux dont l’ambition dépasse le moi de l’auteur ou son lieu d’origine pour embrasser l’entièreté du monde.

Résumé : il s'agit là d'un extrait du travail de Confiant au sein du  CRILLASH et non d'un commentaire. Soumettez ce travail aux chiens qui errent sur le net et vous verrez certainement des flots de haine couler sur Raphaël Confiant. Car sans prendre la peine de lire Saint-John Perse, ni ce travail, la cause est entendue : qu'on le pende haut et court !

 

6_L'Allée des Soupirs, ou le grotesque créole de Raphaël Confiant

Dompter la cacophonie créole par la magie du roman...– Raphaël Confiant
Le nom du romancier martiniquais Raphaël Confiant est inévitablement associé à celui de son compatriote et son contemporain Patrick Chamoiseau. Les deux écrivains ont collaboré à Lettres créoles (1991), une histoire de la littérature antillaise, et, avec le linguiste Jean Bernabé, au manifeste du mouvement créoliste, Eloge de la créolité (1989). Dans sa production romanesque Confiant reste également lié à Chamoiseau, car leurs romans révèlent de fortes affinités: d'abord par leur participation au programme culturel de la créolité ; et ensuite par leur langage, une forme linguistique artificielle et hybride qui contient les rythmes et les locutions de la langue créole mais qui est accessible aux lecteurs de la métropole. Après que Chamoiseau a lancé ce nouveau style avec la publication de Chronique des sept misères en 1986, Confiant a vite abandonné sa pratique de l'écriture en créole (trois romans, des poèmes et des contes -- textes que personne ne lisait) pour développer sa propre version de ce langage romanesque. Depuis la fin des années quatre-vingt il a publié quatre romans dans ce style.

L'Allée des Soupirs est le troisième roman dans cette série. Comme ses deux prédécesseurs (et comme les romans de Chamoiseau d'ailleurs), ce roman ne traite pas directement de la situation actuelle de la Martinique, mais il tente de commenter le présent par le passé. Le centre narratif de ce texte est les événements de Fort-de-France en décembre 1959, lorsqu'une semaine de manifestations populaires sur la Place de la Savane bouleversa la vie publique et menaça la position de la Martinique comme département d'Outre-Mer. De notre perspective présente décembre 1959 semble représenter le dernier moment de résistance contre la solution politique post-colonialiste, la victoire définitive pour l'assimilation de l'île à la métropole. Aujourd'hui la Martinique paraît accepter le confort et le prestige d'appartenir à la nation française, en dépit d'une critique autonomiste qui prévient que l'assimilation est «une des formes les plus pernicieuses de colonisation», et que la solution politique actuelle a produit la dégénération psychique du peuple martiniquais.

L'Allée des Soupirs est un roman vaste, complexe, convulsif, une épopée sans grandeur aucune, qui rappelle en même temps les contes tordus des conteurs créoles et les expériences romanesques de l'avant-garde européenne. Une tranche synchronique de la société martiniquaise y apparaît ; il y a toutes les races, toutes les classes, toutes les positions politiques, et surtout toutes les attitudes envers la culture dominante française. Dans ce monde fourmillant de vies entrecroisées, il n'y a aucun personnage principal, aucune focalisation conséquente. Pour employer une figure du domaine de la musique, on peut dire que le roman est atonal, comme les compositions de Schönberg, Il contient, entre autres: le béké, chef du clan qui contrôle l'économie du pays; l'intellectuel qui parle comme dans les poèmes de Saint-John Perse; le marxiste frustré par le refus du peuple; le quimboiseur (sorcier africain); le blanc-France qui a appris le créole; le marron; le journaliste, apologiste de la culture française; Miss Martinique, une négresse scandaleusement «bleue»; le fou qui compose et proclame sa Déclaration universelle de désamour envers la langue française; le Don Juan du quartier; le soldat mutilé dans la guerre coloniale contre les rebelles algériens; le bourgeois mulâtre et son héritier ; de nombreuses prostituées et de nombreux fiers-à-bras; même Monsieur Untel, un cochon qui parle. A travers le texte ces personnages se forment momentanément en figures narratives avant de se disperser pour reformer de nouvelles figures. La désorientation du lecteur est augmentée par le manque de chronologie conséquente ; comme dans les contes créoles, il y a de fréquentes contradictions et apories. Bref, « L'Allée des Soupirs » semble fonctionner selon une esthétique non-réaliste, non-cartésienne, non-occidentale. Confiant tire le modèle de cette structure non pas du roman balzacien, mais d'un autre, plus ancien, trouvé au moment de la naissance du roman comme genre littéraire: le comique, le parodique, le populaire, que Michel Bakhtine trouve chez Rabelais.

L'invocation du nom de l'auteur de Pantagruel et Gargantua ouvre un réseau de relations textuelles autour de « L'Allée des Soupirs ». L'importance de Rabelais pour les textes créolistes est introduite par Texaco de Chamoiseau. Dans ce roman Marie-Sophie Laborieux, narratrice centrale dans un système complexe de palimpsestes, parle à plusieurs reprises de l'importance de ses lectures de Rabelais; comme Rabelais, Marie-Sophie semble occuper une position privilégiée très délicate et souvent frustrante au seuil du passage de l'oralité à l'écriture. Une relation métatextuelle entre Confiant et Rabelais existe également, car la critique n'a pas manqué de signaler les affinités entre les deux dans le domaine de la pratique langagière. En effet, Bernabé distingue le langage de Chamoiseau et celui de Confiant par leurs relations diachroniques différentes. Chamoiseau, écrit-il, crée son style au moyen d'une fécondation du français par le créole, mais Confiant adopte plutôt la stratégie de Rabelais à l'aube de l'époque moderne. Confiant crée «un créolisme fictif fondé sur une reconstruction, grâce aux ressources de l'ancien français, d'un créole donné comme authentique, mais puisant en fait sa sève dans le seul artifice de l'écriture». Belleté est par exemple un vrai mot créole employé par les deux romanciers, mais jolivance est une pure invention de Confiant, comme d'ailleurs: savantise, craintitude, poétaillerie, déplébéisation, glorieuseté, et découconer. Bernabé commente cette invention linguistique explosive: «Par cette démarche, Confiant entend à travers son imaginaire langagier remonter aux sources historiques non seulement du créole mais encore du processus de créolisation tel qu'il s'origine également dans la langue française médiévale».

Un troisième type de relation textuelle, une relation intratextuelle, est pourtant plus pertinente pour une discussion des liens entre Rabelais et Confiant. Au coeur même de « L'Allée des Soupirs » il y une série de conversations entre monsieur Jean, poète doudouiste qui chante les beautés exotiques de la Martinique naturelle, et Jacquou Chartier, blanc-France d'origine mais habitant de l'île depuis de nombreuses années. Pour monsieur Jean, la poésie sert «à échapper de la brutalité d'ici, à la caricature... la poésie est un remède à la caricature américaine». Mais Chartier s'y oppose avec la vigueur de ses conviction arrosées par de fortes doses de tafia. Il faut faire face à cette brutalité, dit-il, et puis il propose les chiens-fers omniprésents sur l'île comme symboles de la vie martiniquaise. «Là-bas, en Europe, nous sommes parvenus à transformer la plupart de nos chiens en garçonnets sages». L'écrivain martiniquais doit saisir l'errance et la folie de la vie de ces chiens non-domestiqués, et pour cela il faut «s'immerger dans la puanteur du quotidien». Pour préciser la qualité que le romancier doit chercher, Chartier trouve un nom qui évoque Rabelais: le grotesque, qui est «la version insulaire du baroque américain», et qui «désigne une certaine démesure du réel insulaire». Plus tard, inspiré par le bricolage de la case créole («qui mêle terre, bois, brique, fibro-ciment et béton» [234]), Chartier élabore ses idées: « il faut inventer une forme neuve, une architecture disparate qui soit en mesure de, comment dire... qui puisse épouser chaque méandre de la réalité sans pour autant prétendre l'épuiser. Il faudrait bâtir le roman créole à l'aide de pans inachevés. Donner à lire un monde hétéroclite. (227) »

À la fin du texte juste avant son retour en métropole, Chartier dénomme cette nouvelle esthétique «le grotesque créole» (377), et encourage son ami monsieur Jean à abandonner son évasion poétique pour le roman. On peut trouver la grandeur du grotesque créole «dans la démesure de chaque existence, dans l'enflure de la parole, dans l'apparente déraison des actes et des projets de tout un chacun» (377), dit-il, et puis il suggère les événements de décembre 1959 comme sujet pour le développement de cette nouvelle forme: «tu devrais essayer le roman. Tiens! Evoque-nous les émeutes de l'an passé, toute cette immense cacophonie de révolte, de rires, de sang, de sueur, de délires, de folies!» (378).

L'orientation de Confiant vers les techniques romanesques de l'avant-garde européenne semble évidente ici. Les conversations de deux buveurs littéraires forment une belle mise en abyme, une duplication intérieure, ou image de l'ensemble du texte à l'intérieur du texte. Le roman imaginé par Jacquou Chartier décrit assez bien le roman de Confiant qui le contient. De plus, on peut dire que L'Allée des Soupirs articule la théorie du grotesque créole et en même temps fournit sa réalisation.

Si le mot créole appartient à la zone liminale entre l'Afrique, l'Europe et le Nouveau Monde, grotesque n'a que des racines européennes. Le terme apparaît au 15e siècle lorsque l'italien grotessca (de grotte) fut employé pour désigner le style ornemental antique qui avait été trouvé pendant les excavations en Italie. Au début grotesque signifiait une subversion de l'ordre naturel : un mélange d'éléments hétéroclites forme un domaine où les choses inanimées ne sont plus séparées des plantes, des animaux, des humains. Pendant la Renaissance le mot connotait le monstrueux et le menaçant. Le concept fut repris et approfondi par les romantiques : en révélant les secrets de l'existence, le grotesque crée une terreur inspirée par la désintégration du monde. Friedrich Schlegel précise que le grotesque contient un contraste de forme et de fond, un paradoxe simultanément ridicule et terrifiant. Pour Victor Hugo le grotesque est le déformé et l'horrible et donc une catégorie du laid; l'antithèse du sublime, il nous mène vers l'inhumain, vers l'abyssal. On trouve ces notions romantiques du grotesque à la base des idées de Wolfgang Kayser. «Le grotesque est un jeu avec l'absurde», conclut-il. Comme le monde devient soudainement étrange, les catégories par lesquelles nous l'appréhendons ne sont plus valables, et nous ne pouvons plus faire confiance à rien. Pour Kayser le grotesque arrive avec le surnaturel, comme dans les récits de revenants ou de statues animées populaires au 19e siècle. Un exemple bien connu de ce jeu avec l'absurde serait le rire final de Madame Bovary sur son lit: un rire moqueur, plein d'amertume, qui montre la reconnaissance lucide que les structures par lesquelles nous attribuons du sens à l'existence sont aussi arbitraires que les règles de bridge. En fin de compte le grotesque de Kayser trouve sa place dans une idéologie idéaliste et affirmative, effectivement romantique. Par le grotesque nous entrevoyons les aspects démoniaques de l'existence, ce qui nous permet d'en prendre conscience et donc de nous en libérer.

Bien que d'autres romans créoles fournissent de nombreux exemples du grotesque de Kayser, il n'y a que quelques minces traces de ce jeu avec l'absurde dans L'Allée des Soupirs. Le grotesque du roman de Confiant rappelle plus le grotesque de Bakhtine que celui de Kayser. Pour Bakhtine le grotesque n'exprime pas la peur de la vie mais son affirmation. Dans l'oeuvre de Rabelais le principe de la vie corporelle et matérielle est prédominante: «images du corps, du manger et du boire, de la satisfaction des besoins naturels, de la vie sexuelle», images d'ailleurs «excessivement outrées, hypertrophiées». Bakhtine nomme cette imagerie et cette conception esthétique de la vie pratique, typique du Moyen Age, le réalisme grotesque. La particularité essentielle du réalisme grotesque, écrit-il, est «le rabaissement, c'est-à-dire le transfert de tout ce qui est élevé, spirituel, idéal et abstrait sur le plan matériel et corporel, celui de la terre et du corps dans leur indissoluble unité». Rabaisser, précise-t-il, est un terme rigoureusement topographique; il signifie le rapprochement de la terre, la communion avec la partie inférieure du corps, le ventre et les organes génitaux. Le rabaissement est donc profondément ambivalent: il a une valeur destructrice, négative, mais encore positive, régénératrice. Comme dans le grotessca antique, «les frontières s'effacent entre le corps et le monde, on assiste à une fusion du monde extérieur et des choses». Agent de ce rabaissement est l'esprit comique que Bakhtine trouve dans le carnaval médiéval ; le rire populaire «rabaisse et matérialise», et ce rire «organise toutes les formes du réalisme grotesque».

Le grotesque de Bakhtine est le rabaissement, l'excès joyeux, l'affirmation du corps et ses fonctions naturelles, l'hyperbolisme. C'est contre cette conception que nous voudrions maintenant mesurer le grotesque créole de Raphaël Confiant.

L'ouverture de L'Allée des Soupirs se situe pleinement dans le haut registre: au centre de la Place de la Savane la «négresse nubile» Ancinelle Bertrand, femme-fleur et emblème de la Martinique, confronte «de son regard-matador [...] la hautaineté de Joséphine de Beauharnais» : image hiératique de la lutte entre le Noir et le Blanc, la francité et la créolité, le futur et le passé qui traversera et organisera l'histoire. Mais très vite un rabaissement pareil à celui du grotesque bakhtinien se déclenche. L'Allée des Soupirs, en dépit de son nom poétique, est cette zone de la Place de la Savane réservée aux activités louches «des plus infâmes péripaticiennes et des joueurs de grains de dés au rasoir facile». Bientôt le texte quitte Ancinelle et les paroles «trempées dans du miel» de monsieur Jean pour descendre dans «la puanteur du quotidien»: on assiste à la «joute fécale» des deux fiers-à-bras du quartier, Bec-en-Or et Fils-du-Diable-en-Personne. Accroupis au ras du caniveau en plein jour, les deux compères «se refilent les bonnes affaires» ou préparent leurs mauvais coups. Cette activité matinale devient un spectacle public à la grande joie des petits enfants qui y passent «avant d'affronter les coups de règle de leur maître d'école» et parient leurs billes «sur celui des deux fiers-à-bras qui lâcherait son étron le premier». Le grotesque scatologique est également présent dans le conte de la métamorphose de Cécilia de Saint-Hilaire, «championne de médisance», en «un beau figuier-maudit aux branches majestueuses». Lorsque la municipalité fit installer un banc au pied de cet arbre et une plaque sur son tronc avec l'inscription «Cour Karl Marx», on croit que les prolétaires respectent assez l'auteur du Capital pour ne pas venir y uriner – alors que «toutes les autres places de l'En-Ville étaient d'insupportables pissotières, voire dans certains cas, d'infects cacatoirs». Mais, en fait, le respect n'y joue pas du tout; la vraie explication de la propreté insolite de la cour est que chaque fois qu'un homme ouvre sa braguette contre la dame Cécilia devenue figuier-maudit, l'arbre commence à se moquer de lui: «Eh ben! Eh ben! Foutre que tu as un petit lapin, mon nègre. Comment tu fais pour contenter ta femme? Je comprends pourquoi elle t'encornaille avec le premier venu dès que tu as le dos tourné». La scatologie de Confiant dégoûte peut-être certains lecteurs, mais elle démontre bien la double action du grotesque créole: la représentation non-exotisée de la vie réelle; et le rire qui conteste les discours et les valeurs officiels.

Les actes du drame corporel parcourent L'Allée des Soupirs: le manger, la grossesse, la croissance, la vieillesse, les maladies, la mort, et surtout le boire – le tafia est omniprésent, et les esprits, comme ceux de monsieur Jean et Jacquou Chartier, sont perpétuellement «entafiatés» (117). Souvent ces événements corporels portent les traces du grotesque rabelaisien: une femme est «enceinte-gros-boudin» (126); une paire de buveurs de rhum sont «deux grandgousiers» (403).

Mais le grotesque créole de L'Allée des Soupirs est sans doute le plus riche dans le domaine de l'érotisme. L'action de rabaissement typique du réalisme grotesque selon Bakhtine est bien évidente dans les relations entre hommes et femmes dans ce roman. L'amour sentimental est une institution que les personnages semblent connaître mal ; quand les spectateurs au Gaumont entendent un acteur dire «Je vous aime!», la salle se remplit de rires. (Le journaliste Romule Casoar découvre à 48 ans qu'il est «plus nègre que gaulois» [358] au moment où il se trouve incapable de prononcer cette formule magique en face de la jeune békée qu'il désire épouser.) Le rire populaire accueille les sentiments élevés d'Ancinelle qui cherche un homme «qui ne se contenterait pas de jouer au coq avec elle mais l'épouserait à l'église comme quelqu'un de bien» ; sa marraine la traite de «vierge bonne à rien» quand une tentative de viol échoue par «l'absence de bandaison du bougre». Chez Rabelais l'accouplement est une joyeuse affirmation et un acte de fécondité. Gargantua espousa Gargamelle «et faisoient eux deux ensemble la beste à deux doz, joyeusement se frotans leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz». Les activités sexuelles chez Confiant partagent deux traits fondamentaux avec celles de Rabelais: elles donnent à rire, et elles sont transformées, ou rendues grotesques, par la co-présence d'autres activités humaines. L'amour de Gargantua et Gargamelle rappelle la vie animale («la beste à deux doz») et le manger («se frotans leur lard»). De même, dans L'Allée des Soupirs le sexe ne reste jamais simple, il se métamorphose toujours en autre chose.

A la différence de Rabelais, le rire provoqué par l'érotisme de Confiant n'est que rarement joyeux. Cicéron Nestorin mime l'acte d'amour avec les mannequins en plastique des boutiques syriennes de centre-ville, et toute la rue Saint-Louis pète de rire lorsque le pauvre offre d'acheter celui de qui il est tombé amoureux. Le séducteur Eugène Lamour porte un nom bien ironique car il mène les jeunes lycéennes de bonne famille dans l'Allée des Soupirs, où sa douce séduction devient vite brutale: «après trois baisers goulus, il [les] coquait debout contre le pied du flamboyant qui en gardait l'entrée» (100). Ensuite il les congédie sans cérémonie, leur ordonnant d'expliquer leurs robes tachées de sang comme la conséquence d'une chute au jeu. Ce «baliverneur» (Don Juan) créole ne connaît l'amour qu'après sa mort, quand à sa veillée «une grosse dondon, une négresse bleue», demande à son cadavre de lui rendre sa «virginalité» dérobée (339). L'hilarité des gens devant ce spectacle se fige lorsque la grosse femme arrive à fermer les yeux insolemment ouverts du corps et par ce moyen réussit à effacer le sourire insolite aux lèvres du mort. Le grotesque érotique devient moins joyeux et plus hideux encore dans un épisode qui décrit les pratiques d'exploitation de Fils-du-Diable-en-Personne. Cet homme promet aux filles de les aider à gagner la couronne de Miss Martinique, mais après le concours, il les mène derrière les bâtiments du port, où ses compères «attendaient leur tour de grimper sur le ventre nubile de la Miss ratée, moyennant un billet de mille francs» (285). Le rire rabelaisien se tait tout à fait ici, ou ailleurs quand le fossoyeur couli Ziguinote caresse le cadavre d'une femme tuée pendant les manifestations, et trouve son premier moment d'apaisement depuis quatre jours après avoir joui d'elle.

L'élément surajouté à l'activité érotique dans L'Allée des Soupirs, l'effet du grotesque, est ainsi l'inanimé (le plastique ou la mort), l'exploitation financière ou sexuelle, ou l'idéologie. Collé «de tout son corps tel un lézard-margouillat» (249) sur la vitrine des boutiques en face de son mannequin bien-aimé, le clown Cicéron Nestorin hurle au moment d'éjaculer: «Vive Schoelcher-er-er!» ou «Vive l'Abolition!» (249).(18) Le lien entre le sexe et la politique est fondamental à la Martinique, comme l'explique le dandy Dalmeida dans Le Nègre et l'amiral, premier roman en français de Confiant: « Ce petit pays [...] cette peau de pistache sur l'Atlantique, a été tout entier construit sur la fornication. La relation esclavagiste a été fondamentalement axée sur le viol permanent des négresses et des mulâtresses par les maîtres blancs. Rien n'a changé aujourd'hui, mon vieux, nous avons intériorisé les phantasmes des békés. »

Dans le personnage de Henri Salin du Bercy, l'avatar de la classe békée dans L'Allée des Soupirs, on discerne l'érotisme hyperbolique, politique et amèrement comique du grotesque créole. Cet homme jouit presque du droit ius primae nocis du noble médiéval: «Le seigneur de Lareinty dévirgina de la sorte la plupart des capistrelles du Lamentin, de Trou-au-Chat, de Rivière-Salée et des alentours avec la bénédiction de leurs génitrices, assez fières de savoir qu'un jour elles pourraient promener un petit-fils à la peau sauvée de la noirceur»). Quelques détails intimes ajoutent des touches grotesques qui soulignent la nature idéologique de ces pratiques : Salin du Bercy exige que ses fillettes soient non-lavées et qu'elles sentent «la sueur à trois pas» ; et, au moment de jouir, il brame «rituellement» «Mi an tjou'w! (Attrape!)» (121), la même chose qu'il crie quand il punit les coupeurs de canne dans ses champs. La dimension politique de l'acte sexuel est bien évidente aussi dans la haine ancestrale entre Salin du Bercy et le nègre-marron Petit Jules-César. Ce dernier, trahi par une femme, avait quitté l'habitation et fui vers les mornes, mais il garde des rapports semblables à ceux du maître avec les femmes qui y vivent. Un jour il surprend Salin du Bercy sur la grande route, et le tenant en joue, lui ordonne: «Du Bercy, je ne veux plus que tu touches à mes femmes. Plus jamais! Toutes les négresses, les mulâtresses, les chabines et les coulies de ce pays sont la propriété de Petit Jules-César et de lui seul». Le béké doit accepter ces termes pour le moment, mais rompt sa parole et organise une poursuite nocturne du marron dans les mornes. Finalement, épuisés et seuls au fond de la forêt, loin de la civilisation, les deux se confrontent une deuxième fois. Au lieu de s'entre-tuer, ils éclatent de rire lorsque chacun reconnaît dans son ennemi traditionnel «un homme qui mérite le titre d'homme». En fin de compte, en dépit de l'obsession érotique qui semble parcourir L'Allée des Soupirs, il est difficile de parler d'un «chant du koké». Si le grotesque créole de Confiant révèle le rabaissement et le rire qui caractérisent le réalisme grotesque de Rabelais, il faut admettre que sa troisième qualité, l'excès joyeux et l'affirmation du corps, manque. L'éros est peut-être le moteur de l'histoire chez Confiant, mais il n'est pas son corps.

À la fin de L'Allée des Soupirs, Ancinelle Bertrand, déçue par l'échec des manifestations de décembre 1959, compare l'existence martiniquaise «à une tragédie grecque qui serait jouée par des clowns» (372). En effet, toutes les possibilités créées par «cette immense cacophonie de rires, de sang, de sueur» (378) se sont écroulées. En plus, les forces de l'opposition semblent définitivement dispersées: Chartier parti, Malaba disparu, monsieur Jean disgracié, le camarade Angel suicidé, Grands Z'Ongles pendu, Ancinelle l'épouse d'un fonctionnaire... À la conclusion du roman règne la voix du bourgeois gentilhomme Fréderic Saint-Amand, champion de l'assimilisme: «le général de Gaulle nous a promis, au Conseil Général, que la Martinique demeurerait jusqu'à l'éternité un 'lambeau de la France palpitant sous d'autres cieux'» (404). Bref, défaite totale pour la révolution. Mais monsieur Jean voit les événements de décembre 1959 autrement: «c'est notre rire qui nous a une fois de plus sauvés» (371). Oui, sauvé, mais sauvé de quoi exactement? De la révolution même peut-être. Le rire créole parsème les textes de Confiant; ce rire est, prétend-il, un aspect essentiel de l'identité créole. Finalement on se demande si la vision de révolution du camarade Angel n'a pas été elle-même victime du rire et du rabaissement du grotesque créole. Après tout, la Révolution n'est qu'une autre forme de ce discours officiel moqué par le grotesque; comme dit Jean-François Lyotard, la Révolution est le métarécit fondamental du dogme de notre temps, le Nationalisme. Le camarade Angel se tire une balle dans la tête parce qu'il n'a pas pu maîtriser, ou organiser, «l'errance et la folie» de la vie martiniquaise. En d'autres mots, il n'a pas pu imposer le schéma du métarécit sur toute l'énergie populaire déchaînée. La révolution à Fort-de-France en décembre 1959 a échoué, c'est-à-dire, elle a été postmoderne. Le vrai meneur du jeu pendant les manifestations est Malaba, l'homme du peuple, l'homme de force et de tendresse qui ne vient de nulle part, qui n'a ni objectif ni position, et qui s'évanouit avec son tambour comme un fantôme; il est l'emblème de «la cacophonie créole» (379) que le discours officiel ne domptera jamais.

Le grotesque créole de Raphaël Confiant est donc la célébration de la cacophonie de la vie créole. On voit ce mode dans son langage (invention diglossique), dans sa structure narrative (manque de conséquence chronologique, polyfocalisation, hyperbolisme digressif) aussi bien que dans ses sujets et dans «l'ombre» idéologique de ses textes.

On a remarqué que Confiant se tait curieusement sur le rôle de la politique dans la recherche de l'identité créole. Une lecture d'Eloge de la créolité, par exemple, donne l'impression que cette quête est entièrement individuelle ou psychologique, sans dimension collective ou politique. L'Allée des Soupirs montre que la vie débordera toujours les contraintes de l'idéologie. Ce refus de la politique est une autre forme du grotesque créole.

Roy Chandler Caldwell, Jr.

St. Lawrence University

Résumé : Très peu de choses à dire puisqu'il s'agit d'une réelle critique littéraire. Le critique, chose rare, a réellement lu le roman. Il effectue un travail sans flagornerie, ni intention subliminale, ni passion sous-jacente, toutes choses également rares. Pas d'amateurisme, ni de travail bâclé.

 

6_Si la langue est bien le fondement de toute littérature, elle n’en devient que plus importante lorsqu’elle concerne la littérature antillaise, empreinte d’une double culture et d’un double langage, créole et français. Pour un auteur martiniquais, en butte à une diglossie avérée, la complexité du choix de l’écriture est d’autant plus difficile qu’elle se double d’une dichotomie entre l’oral et l’écrit. C’est pourtant dans cette langue créole, initialement refusée aux Noirs des Antilles1, ensuite rejetée dans les cales d’un oubli volontaire en faveur de l’acquisition d’une langue française porteuse d’espoir d’une meilleure condition sociale, que Raphaël Confiant a longtemps écrit. Mais, confronté à un lectorat restreint car nécessairement créolophone, l’auteur martiniquais, dans son désir légitime de toucher un public plus large, publie en 1988 son premier roman en français, Le Nègre et l’amiral, un succès de librairie couronné du prix Antigone.

A la Martinique il est vrai, la littérature romanesque des années quatre-vingts s’affirme grâce à une forme linguistique différente du créole et du français, notamment au travers de l’émergence du concept de la Créolité dont Confiant, et ses co-auteurs tenteront de définir l’identité dans leur essai commun : Éloge de la Créolité. Tirant parti des potentialités offertes par l’ensemble des cultures dont il est issu, Confiant associe une langue française purement classique à la richesse vernaculaire d’une langue créole plus populaire. Avec audace et créativité, il compose et construit alors des œuvres structurées entre réalité pragmatique et inventivité fertile et imagée. Ainsi, à travers l’écriture en français, Confiant transcrit ses particularités linguistiques, culturelles, sociales et même ethniques.

La créativité langagière n’est pourtant pas le seul fait de Confiant. Dès les années 1930, le mouvement de la Négritude, puis le concept de l’Antillanité, avaient déjà jugé l’hybridation des deux langues, français et créole, nécessaire et fondamentale pour pouvoir créer, produire et générer un langage propre aux Antillais. Ces revendications en faveur de l’émancipation du créole sont également celles du G.E.R.E.C., le groupe d’études de l’Université des Antilles-Guyane, auquel Confiant participe en tant que membre, et lequel, depuis son origine, a pour but, outre le développement du créole écrit, la production d’un vocabulaire innovant. Tout comme le créole, la langue française ne peut alors selon lui, ignorer la nécessité d’élargir, d’intégrer, de retrouver ou de créer de nouvelles entités lexicales, lesquelles, loin de dénaturer une langue de qualité qui reste une base structurelle fondamentale et reconnue, offrent au français un enrichissement et une vitalité judicieux, une complémentarité énergique et rationnelle, inhérents à la diversité des peuples francophones :« Il nous faut donc tout faire en même temps : placer notre écriture dans l’allant des forces progressistes qui s’activent pour notre libération, et ne point délaisser la recherche d’une esthétique neuve sans laquelle il n’est point d’art, encore moins de littérature […] Il nous faut être ancrés au pays, dans ses difficultés, dans ses problèmes, dans sa réalité la plus terre à terre, sans pour autant délaisser les bouillonnements où la modernité actionne le monde. »

Le français se révélant d’une part inapte à exprimer la réalité insulaire et à représenter les sensations de l’écrivain, et le créole, n’étant pas, d’autre part, une langue suffisamment constituée, un nouveau langage, une nouvelle inventivité se sont alors mis en place. Ainsi les créolistes bénéficient-ils à la fois de la langue française, écrite et parlée, et de la conversation, des syntagmes créoles. Ainsi les obstacles linguistiques liés à l’écriture en langue créole sont-ils contournés de même que ceux, plus subjectifs et personnels, relatifs à l’écriture en langue française. En effet, intimement liée à la question identitaire, la langue créole dans laquelle Confiant s’est longtemps exprimé est parlée, comprise et partagée par chaque Antillais qui subit cependant une situation paradoxale où deux langues aux statuts inégaux, le créole et le français, cohabitent. Et pour des auteurs, tel Confiant, le désir de loyauté vis-à-vis de la langue créole s’est heurté à la réalité objective d’un lectorat limité. L’appropriation du français par le créole permet alors la création d’une parlure – plus – conforme à l’identité plurielle et au métissage culturel revendiqués par Confiant et les créolistes. Tout en écrivant en français, l’auteur souhaite aussi faire vivre le créole. Ce métissage linguistique est même revendiqué comme un impératif, indispensable à l’auteur et aux écrivains de la Créolité « afin de pouvoir trouver/construire leur propre langage ». « ... la première leçon que nous enseigne l’expérience antillaise est que le français doit être acclimaté aux nouvelles régions où il s’est installé, il doit s’adapter à de nouvelles cultures, à de nouveaux imaginaires. Il doit surtout ne pas résister à un certain métissage avec des langues déjà installées qu’il est journellement amené à côtoyer ». Les linguistes qualifient ce phénomène de « nativisation du français » et la racine de ce mot, « naître », renvoie à celle du mot « créole » qui est « créer ». Un nouveau français doit naître, doit se créer, partout où la langue de Molière a trouvé à s’installer. Non pas une langue entièrement différente mais une variété de français qui a sa propre couleur, sa propre odeur, ses propres élans et qui, par ricochet, a vocation à enrichir la langue de l’ancienne métropole.

Ce besoin, cette « urgence » ne sont toutefois pas une idée nouvelle. L’appropriation et le mixage, le renouvellement de la langue et la création lexicale font partie intégrante du langage et des générations successives de locuteurs.

Bien auparavant, au XVIe siècle, un groupe nommé Brigade avait déjà souhaité définir de nouvelles règles poétiques avec la publication d’un manifeste, rédigé en 1549 par Joachim du Bellay : « La Deffense et illustration de la langue françoyse ». Cette proclamation résumait déjà les intentions du groupe qui devint la future Pléiade, et définissait son objectif : donner à la langue française le lustre et la grandeur de la langue antique, à la fois par l’imitation des Anciens et des Italiens, mais aussi par l’enrichissement de la langue et de son style. Et parmi les différentes orientations du manifeste, la réforme du lexique impliquait la revalorisation des termes dialectaux, des mots issus des techniques diverses, et la création de vocables s’appuyant sur l’imitation des langues grecque et latine.

Destiné à devenir l’acte de fondation de la poésie française, ce manifeste nourrissait aussi, intelligemment et avec une certaine ironie, une réflexion déjà moderne sur l’aspect temporaire de toutes les civilisations. La Pléiade se caractérisait donc par la volonté d’une certaine diversité dans l’inspiration, et par l’exploration de genres divers. Tout en imitant librement les Anciens et en revisitant les mythes antiques, les poètes souhaitaient enrichir leurs œuvres d’influences modernes, mises au service d’une langue renouvelée.

Plus de quinze années avant la rédaction de « La Deffense et illustration de la langue françoyse », le « grand illusionniste du verbe » qu’est Rabelais, avait de son côté déjà initié un renouvellement du langage. Avec la publication de Pantagruel en 1532 et de Gargantua en 1534, l’auteur humaniste, au-delà du développement utopique d’une éducation libérée, exposait alors sa volonté de renouveler un langage en toute liberté. Ainsi préconisait-il aussi bien l’étude du Grec, langue ancienne, que la variété langagière, stimulant selon lui l’appétit du savoir. Mais le souvenir le plus flagrant retenu par les contemporains est assurément la profusion lexicale avec laquelle l’auteur avait pris, de toute évidence, plaisir à écrire. Emprunts de langues anciennes, vocabulaire empruntant et exploitant les langages techniques : agriculture, commerce, navigation, médecine, littérature, guerres ou religion, dialectes provinciaux ; l’œuvre de Rabelais, était à la fois novatrice en raison de son style varié et divers, de sa créativité lexicale, et imposante par sa réception ultérieure, malgré la quantité relativement restreinte du nombre de ses ouvrages.

A l’instar de Rabelais qui, à la différence d’autres humanistes de son temps, avait fait le choix de s’exprimer en français au lieu d’écrire en latin, et comme les poètes de La Pléiade lesquels, conscients de la nécessité d’enrichir la langue française, trouvaient dans l’imitation des Anciens une possibilité d’intégrer des formes nobles délaissées par le Moyen Age et d’enrichir le vocabulaire, Raphaël Confiant, par l’affirmation de sa créativité langagière, la fantaisie verbale dont il fait preuve a, il est vrai, une démarche qui peut être apparentée à celle de ces auteurs du XVIe siècle. Il n’est cependant pas le seul à revendiquer sa volonté d’affranchissement verbal, d’autres écrivains créolistes, tels Chamoiseau – co-auteur de l’Éloge de la Créolité – ou le Haïtien Frankétienne, bousculant aussi le langage et modelant leur écriture sur un modèle qui pourrait s’apparenter à l’écriture rabelaisienne, avec une abondance de créations lexicales, ou des procédés de création du matériau verbal.

Bien entendu, l’engagement personnel des auteurs franco-créoles comme Raphaël Confiant était d’écrire en créole. Rédiger dans cette langue était pour l’auteur une nécessité, un besoin, une évidence, assumés durant douze années. Cependant, ces écrits ne rencontrant pas un lectorat suffisant, Confiant a fait le choix de s’exprimer en français. Mais, la langue française ne pouvant exprimer ou représenter parfaitement le monde antillais, et le créole n’étant pas suffisamment structuré, un langage, mixte et nouveau, s’est donc constitué. Confiant, comme les défenseurs de la Créolité, a ainsi créé son propre langage en s’appropriant la langue française, sans se départir toutefois de la rhétorique, mais en utilisant ses capacités et ses possibilités séculaires. Ainsi, faute de pouvoir utiliser la langue créole comme langue d’écriture romanesque, l’auteur a « habité » la langue française de façon créole. L’appropriation et le mixage des idiomes lui permettent alors de forger une langue à la fois nouvelle et classique où le traditionnel côtoie l’inédit, et Confiant il est vrai, s’affranchit volontairement d’une contingence lexicale qu’il désire adapter à sa parole mise en écriture.

« L’écriture en français est un plaisir, assure Confiant ; l’écriture en créole est un travail », car l’auteur créolophone est obligé de construire son outil, ce que n’a pas à faire l’auteur francophone qui dispose d’un outil patiné par des siècles d’usage. Pour l’écrivain, la langue – française – n’est pas, n’est plus, source de conflits. « Ce n’est déjà plus un butin de guerre, ni une langue adoptive, c’est une deuxième langue maternelle ». Sa prose littéraire diffuse alors un français modelé par une inventivité aussi libre que maîtrisée. En effet, affirme t-il, en accord avec les co-auteurs de l’Éloge de la Créolité : « Nous nous déclarons Créoles. Nous déclarons que la Créolité est le ciment de notre culture et qu’elle doit régir les fondements de notre antillanité. La Créolité est l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol […] Notre Histoire est une tresse d’histoires. Nous avons goûté à toutes les langues, à toutes les parlures […] La Créolité, c’est « le monde diffracté mais recomposé » […] Bref, nous fabriquerons une littérature qui ne déroge en rien aux exigences modernes de l’écrit tout en s’enracinant dans les configurations traditionnelles de notre oralité ».

Antérieurement, la guadeloupéenne Simone Schwarz Bart avait déjà illustré une créolisation relativement affirmée dans les années 1970 avec ses romans Pluie et vent sur Télumée Miracle ou Ti-Jean L’Horizon. Cette créolisation littéraire était symptomatique de la situation particulière vécue à cette période, à la fois par les écrivains antillais mais également par les lecteurs français qui ont accueilli favorablement cette nouvelle forme de langage littéraire. S’agissait-il d’une attirance magnétique pour leur propre langue renouvelée, découverte et enrichie au travers du prisme de la Créolité, ou de l’émergence d’une forme de sensibilité conceptuelle et esthétique qui semble avoir été présente en Europe à certaines époques que l’on pourrait qualifier de « baroques » en les liant à la période précédant le classicisme ?

Pour Confiant, les règles fixées par l’Académie, rétive selon lui à toute modification, semblent contraires à l’idée de création et à l’avancée du monde et de sa diversité. Au-delà de l’attachement à la langue, la liberté scripturale et l’inventivité sont présentes dans l’ensemble de son œuvre. La volonté délibérée de Confiant de créer un vocabulaire capable d’exprimer la totalité de ses ressentis semble donc s’inscrire dans une démarche naturelle de l’individu. Son écriture toutefois, intègre presque plus d’ancien français que de créolismes. Et un regard plus détaillé permet de discerner la provenance d’une grande partie de ce lexique dont l’origine trouve ses sources dans l’ancien et le moyen français, comme dans les dialectes provinciaux, montrant à quel point le champ lexical et littéraire français envahit la production littéraire martiniquaise.

Léopold Sédar Senghor présentait le français comme « une langue à vocation universelle », langue séculaire, enseignée et transmise, valorisée et reconnue, rigidifiée également par l’Académie qui contrôlera et évaluera dès le XVIIe siècle toute créativité lexicale et linguistique. Confiant, dans son écriture en langue française, puisera donc avec jubilation dans son lexique pour faire renaître des termes oubliés.

Quatre-vingt-dix pour cent environ en moyenne du lexique des différents dialectes créoles ont été formés à partir du lexique français de façon quasi-certaine, et le créole, comme le souligne René Depestre est « une langue romane ; par français interposé il vient du latin ». Le lien entre ces deux variétés linguistiques qui, dans une large mesure partagent, outre des assises grammaticales, un fonds lexical commun, est donc réel.

L’intérêt des écrits de Raphaël Confiant ne semble donc pas se limiter à l’alliance souvent réussie de jonctions syntaxiques ou d’assemblages lexicaux au service d’une imagination plurielle. L’auteur ne cache pas son goût, son penchant même, pour les écrits rabelaisiens et adapte la stratégie de Rabelais à ses romans ancrés dans l’époque moderne. Grâce aux ressources langagières de l’ancien français, l’auteur s’empare du patrimoine lexical médiéval et régional pour enrichir ses textes, réunir des sommes linguistiques diversifiées, s’affranchir des rigidités conventionnelles et inventer un monde esthétique aussi réaliste que fantasmé.

L’inventivité de Confiant peut parfois paraître excessive, même si elle est loin de la démesure ou de certaines outrances rabelaisiennes, mais la diversité des parlures affirme sa volonté d’affranchissement, de liberté, face au conformisme de la langue française à laquelle il est pourtant attaché. Bien sûr, l’écriture se mêle à l’oralité, le français le plus conventionnel au créole le plus commun, le lexique le plus académique aux néologismes les plus surprenants. Et la passion de nommer, de raconter va de pair chez Confiant avec son effervescence langagière.

Ainsi peut-on trouver certains termes dont l’origine remonte aux XIIe, XIIIe, et XIVe siècles : enroidir, enfançon, noireté, ribauderie, dévalée, truandaille, ou aux XVIe, XVIIe, voire XVIIIe siècles : accouardir, besogner, cousinage, assommeiller, craniométrie, courtisanerie. D’autres sont issus des dialectes des provinces françaises : corporance, désagrémenter, membrature, mais aussi racontage (langue d’Oïl), chiquenauder (Provence), califourchonner (Bretagne), ou étrangères : écolage (Suisse), entièreté, méconduite, réciproquer (Belgique), braquemart (origine néerlandaise), tambourinaire, cadeauter, enceinter (origine africaine). D’autres correspondent à des termes spécifiques à certains métiers, souvent marins : désamarrer, désemparement, embauchée, mais aussi liés à la fabrication du rhum : usinier, purgerie.

Au mélange des langues s’ajoute le mélange des registres de langues. Confiant fait autant appel à un vocabulaire populaire : s’accointer, bavasser, bistrotier, disputaillerie, esbrouffeur, jaserie, valetaille, que plus rare et cultivé : aïeuls, courroucer, chambrière, désamour, diaprure, mésestime, vastitude, oublieux. Il n’hésite donc pas à revisiter et faire renaître des mots endormis ou oubliés dans des encyclopédies antérieures à notre époque contemporaine. Et sous couvert d’explications relatives à la langue créole, le lecteur peut trouver au cœur des récits des précisions linguistiques sur l’utilisation de certains termes. Ainsi, dans son roman L’Allée des soupirs : « Je m’y connais un peu en matière de langues et je vous assure que la vôtre est… comment dirais-je… succulente. Elle a conservé précieusement tout un lot de vieux mots français des 16e et 17e siècles : « bréhaigne », « hallier », « falle », « bailler », « fiole » sans compter les parlures normandes qui y foisonnent. Mélangez-moi ça avec des sonorités et des formes africaines et vous obtenez cet élixir verbal qu’est le créole ».

D’autres indications confirment et légitiment l’utilisation précise de certains mots. « On ployait sous la rigoladerie et ces couillons-là n’ont rien trouvé de mieux que de se gausser de notre façon de parler le français. Tu sais combien nous, les Martiniquais, sommes chatouilleux sur ce point, vu qu’on le parle depuis trois siècles et eux, les Blancs algériens depuis hier seulement […] Un jour, même Romule Casoar, le journaliste prétentieux avait dû leur rabattre le caquet bien qu’il fût le bon zigue de certains d’entre eux. « Messieurs, avait-il écrit, sachez que ces mots qui soi-disant écorchent vos douces oreilles : « couillon, capon, se gourmer […] proviennent du pur terroir français. De Normandie, de l’Anjou, du Poitou…»

Des commentaires explicatifs justifiant la profusion lexicale sont donc également mis en avant. Uni au corps même du récit, le mélange des tons s’exprime et se traduit ici librement par un choix verbal (se gausser) et une conjugaison (qu’il fût, imparfait du subjonctif) des plus classiques, mêlés à un vocabulaire (couillon, bon zigue) des plus familiers. « Il fallait à tout prix dérisionner l’habitude qu’avait Chartier de parler comme un perroquet-répéteur. Un soir plein de fraîcheur, on se réunit donc Place de l’Abbé Grégoire et l’on mit son intelligence en commun afin de le sobriqueter. Chacun eut son mot à proposer que l’on examina avec le plus grand soin [..] jaspineur […] hâbleur […] baragouineur […] bavardeur […] paroleur […] jargonneur […] jacoteur […] bagoulard […] brimborioneur […] plaidoyeur […] et puis clapotier, caquetier, et des mots par grappes, des dévalaisons de mots à dormir dehors – car le Martiniquais est un grand fabriqueur de mots, oui ! »

L’écriture de Confiant dépend bien d’un langage volontairement mis en liberté. Mais, malgré les apparences, l’intention et la réflexion ne sont jamais occultées. Rarement explicitée mais pourtant intégrée au cœur même de l’identité des personnages, l’insertion de références historiques, voire mythologiques est présente. Ainsi des personnages se réunissent-ils dans le roman L’Allée des soupirs, « Place de l’Abbé Grégoire », afin de trouver et d’inventer des mots pour se moquer d’un Blanc, en guerre selon eux, contre un instituteur mulâtre quant à la manière de parler le français. Comme certains noms de lieux, un grand nombre de prénoms de personnages font référence à l’Histoire, révélant des traits de caractère, ou imprégnant un destin à celui qui le porte. Ainsi Philomène la prostituée au grand cœur, personnage récurrent, signifie-t-elle « aimée » en grec, au sens passif, quand Romule Beausoleil, combattant de damier, dont le prénom d’origine grecque signifie « force », meurt assassiné dans la nuit du Samedi-Gloria comme le saint martyr homonyme. Amédée, de son côté, dont le nom vient du latin « aimé de Dieu » est adoré par Philomène, tandis que le commandeur Firmin possède la fermeté et les convictions à l’origine de son prénom également latin. Rigobert, autre personnage récurrent, est à sa façon un « fier à bras » brillant et illustre comme son homonyme germanique, quand Doriane est représentée par son amant comme « un don de dieu », définition même de son prénom d’origine grecque.

La créativité de Confiant n’est pas surprenante. Les termes inventés ou réinventés, conçus et produits, renouvelés ou transformés permettent d’habiter et de colorer un texte qui peut être lu, mais surtout vécu par le lecteur, même non créolophone. Il est toutefois surprenant et paradoxal de constater que les termes dont la compréhension s’avère la plus difficile pour le lecteur métropolitain moderne, sont des mots issus du patrimoine français du Moyen Âge ou des XVIe et XVIIe siècles, contrairement aux néologismes par suffixation ou au français dit « banane » dont l’expression, généralement très imagée, facilite l’interprétation.

Les mots anciens, repris et rendus dans leur authenticité sémantique côtoient librement et parfois avec insolence des termes retrouvés, ébranlés par une adaptation audacieuse, ou de réels néologismes dont le choix peut, il est vrai, être parfois discutable. L’utilisation souvent intensive de préfixes ou de suffixes permet une vaste création lexicale dont l’ampleur n’est pas toujours synonyme de variété ou de nécessité. Pour autant, les créations de Confiant sont le plus souvent non seulement acceptables, mais elles permettent à l’auteur d’exprimer une déviance en s’affranchissant d’un usage trop rigide de la langue française, comme elles offrent au lecteur la possibilité de ressentir le plaisir de l’écrivain et cette forme de bavarde jubilation qui colore ses écrits malgré la rudesse fréquente du contenu exposé.

La quantité de termes utilisée par Confiant démontre également l’ampleur de l’abondance lexicale dans son écriture. Un recensement, non exhaustif, peut témoigner de la richesse du vocabulaire de Confiant, qui emprunte à tous les langages. Familier : s’acagnarder, canaillerie, coquiner, clinquaille, curaille, gueusaille, technique ou commercial : réfectionner, déchiffrement, débanquer, désachanlander, agricole : feuillir, froidure, semailler, médical : désauvager, apothicairerie, maritime : échouage, affraîchir, accorer/accorage anguiller, religieux : prêtraille, processionner, compassionner, sacrificateur, ou littéraire : écriveuse, professeuse, verbiager, comme aux langues étrangères et aux dialectes provinciaux oubliés : venvole, taiseur, ribaudaille, enceinter…

Quant à l’invention verbale, Confiant forge, déforme et crée un lexique d’une extraordinaire fécondité. Il reprend aussi et fait sienne une partie du lexique rabelaisien : ahan, anathémisé, babouinerie, barytoniser, bénévolence, empantouflé, génitoires, maléficier, tambourinée, dans ses romans où des protagonistes populaires comme les sorbonagres ou les sorbonicoles, dans le réel ou en songeailles tiennent des propos cochonniers, osent des menteries sur leurs braquemarts, et se débraguettent dans l’intention de fretinfretailler avec des femmes qui s’enjuponnent.

A partir d’une racine lexicale, française mais aussi créole, Confiant modèle, sculpte et patine chaque terme pour en produire un plus grand nombre. Les mots français accorer et accorage entraînent chez lui la création d’accoreur, comme la maudition, ceux de maudissement ou mauditionner. Les termes créoles boissonner et boissonnier permettent à l’écrivain la création de boissonnement et boissonneur et celui de crasserie engendre le néologisme crassitude, de même que dérespecter génère l’invention du terme dérespectation. Bien évidemment, cette profusion créatrice, si elle engendre un authentique enrichissement lexical – même s’il n’est pas reconnu – produit parfois des créations moins heureuses et moins nécessaires, comme le néologisme serpillothérapeuthe, ou des termes « doublés » dont l’utilisation ne paraît pas indispensable : dormailler, dormasser.

Il est un fait avéré que le créole, langue orale, dispose de moyens nettement plus réduits que le français quant à son écriture et son lexique. Dans un tel cadre, la création littéraire s’avère difficile. La réalité qui doit être exprimée est toujours multiple, mobile, et implique l’adaptation aux inévitables changements lexicaux d’une langue, qu’ils soient enrichissants ou appauvrissants. Inexorablement, tout langage, s’il ne disparaît pas, évolue, les modifications – immanquables – permettant d’assurer la continuité de la communication entre les générations de locuteurs d’une communauté. Confiant pour sa part ne se présente pas comme un créateur néologique. Si l’Éloge de la Créolité affirme que « l’écrivain est un renifleur d’existence », il est précisé que « plus que tout autre, il a vocation d’identifier ce qui, dans notre quotidien, détermine les comportements et structure l’imaginaire ». La complémentarité linguistique semble donc toutefois une nécessité pour exprimer le réel antillais vécu et ressenti, et retranscrire l’inévitable compromis entre l’expérience des sensations primaires et leur transcription dans le langage. Chez certains se manifeste le besoin de recourir à un vocabulaire supplétif de celui qui existe. Chez d’autres, la création d’un terme nouveau est souvent liée à un manque qui réside dans l’absence de concordance entre un vocabulaire existant dans le lexique et un contenu à exprimer. La création néologique n’est donc pas exceptionnelle mais chez Raphaël Confiant, la quantité des termes, rares, inusités ou insolites est considérable dans l’ensemble de son œuvre.

Comme il paraît manifestement impossible de recenser la totalité des mots – et de leurs emplois ! – ayant existé au cours de l’histoire de la langue, – un recensement diachronique ne pouvant être exhaustif –, il est particulièrement difficile d’affirmer de façon certaine et péremptoire que l’utilisation d’un vocabulaire inattendu est à considérer comme une création néologique. Cependant, des termes originaux et récurrents, créés à partir de mots créoles ou français, parsèment l’ensemble des œuvres de Confiant. L’auteur utilise surtout la dérivation du français comme procédé de formation des termes, en ajoutant un, voire deux affixes : macaque/rie, vieillard/erie, dés/ennuager, voltige/age, in/consolation, in/consolab/ilité dé/plébéi/sation. Ce procédé de création apparaît fréquemment et les termes peuvent alors relever de la néologie. Le lexique de Confiant relève de composantes appartenant au créole et – ou – au français, réunies dans ce système linguistique.

Bien évidemment, les formes néologiques qui procèdent de la volonté délibérée d’un locuteur de créer un mot qui lui soit propre, par opposition à une forme linguistique existant déjà dans le lexique, relèvent de la fantaisie verbale. Mais tout écrivain est en lui-même un créateur linguistique éventuel : c’est un droit que lui reconnaissait Vaugelas lui-même.

Ainsi peut-on trouver des termes inventés, dérivés de mots créoles : coqueur, macaquerie, crassitude, drivailleur, ou même djobailler. Qu’ils soient ou non d’origine créole, l’auteur les francise par la morphologie en utilisant les suffixes -eur, -rie, -ude, ou -ailler par exemple.

Les images et l’expérience antillaise sont appuyées par l’emploi d’exclamations et d’onomatopées : Hon ! Tchip ! Blip ! Flap-flap, francisées par leur fonction dans la phrase et parfois librement substantivées : le platatac ou le clo-co-toc des carrioles, mais aussi le gliginding ou le bligidip.

Dans les ouvrages de l’auteur, les rimes en -eur ou homéotéleuthes, introduites dans une proposition par un ensemble de néologismes construits à l’aide du suffixe en -eur, permettent de pointer de manière fantaisiste mais non dénuée d’une certaine connotation péjorative, l’aspect peu spécialisé du travail diversifié, mais non professionnel de certains personnages : réparateur-cloueur-raboteur-maçonneur-peintureur.

Chez Confiant, les créations, la résurgence de termes anciens, comme les néologismes, qui correspondent à diverses catégories de langues, permettent pour un certain nombre une pluralité d’emploi. Certains termes, relatifs à la banalité d’une existence humaine permettent, donc, grâce à l’utilisation d’affixes, qu’il s’agisse de préfixes ou de suffixes – parfois des deux – mais également de suffixes superlatifs supplétifs (-asse,-aille), de transmettre de manière plus précise le sentiment que l’auteur cherche à communiquer au lecteur.

Certains substantifs deviennent verbes : assauter, autrucher, débagager, camarader, intérimer, doléancer, dulciner, ou même adverbes : matamoresquement, provocativement, mais aussi adjectifs : civilisationnel, concubinal, courrouçable, grisailleux.

Des adjectifs deviennent librement adverbes : gentillement, longvillant, usagément, substantifs : grotesquerie, hautaineté, illusoireté, jalouseté, ou verbes : permanentiser, propreter.

Certains adverbes se transforment en noms : glorieuseté, de même que des adjectifs : ablanchie, abrunie, affreuseté, amicalité, délicieuseté, fainéantiseur, et des termes habituellement masculins osent le genre féminin : agresseuse, célibatrice, tandis que des préfixes de négation engendrent aussi des termes nouveaux : désangoisser, déquiétude, dérespectation, incoutumière, indisable.

Sous un aspect qui peut surprendre, voire déconcerter, l’appropriation de la langue, qu’elle soit créole ou française, mais aussi parfois – quoique bien plus rarement – anglaise ou espagnole, indienne ou arabe, semble pour Raphaël Confiant naturelle et enrichissante, supplétive, évidente même, nécessairement complémentaire pour exprimer le réel et l’imaginaire des diversités antillaises. Dans cette langue plurielle, académique et imagée, classique et populaire, aux accents français et créoles, les situations comme les personnages expriment alors leur pluralité et leurs particularités, imprimant aux récits l’expression d’une multitude d’humanités insulaires.

Les conventions de signes orthographiques ne sont toutefois pas toujours respectées chez Confiant. Les néologismes de l’auteur ne correspondent pas plus à l’écriture du G.E.R.E.C. qu’à celle de son récent Dictionnaire des néologismes créoles. Ainsi, le terme kouli, qui représente en langue créole les personnes d’origine indienne aux Antilles françaises, est toujours écrit couli par Confiant et accordé, en fonction de sa position dans la proposition dans laquelle il se trouve. Il en est de même pour la plupart des néologismes créoles, francisés par l’orthographe dans les romans de l’auteur. Ainsi des termes créoles tels anchouké, balivernaj, sériézité, hayisans ou bravté deviennent-ils : enchouquer, balivernage, sérieusité, haïssance ou braveté dans ses récits écrits en français. Les fantaisies orthographiques – même si Confiant n’est pas le seul auteur à procéder de la sorte, de telles initiatives étant repérables chez d’autres écrivains (Chamoiseau, Glissant…) –, semblent donc relever d’un choix d’affranchissement volontaire et délibéré, qui tend à la fois à la « créolisation » et à la francisation de bien des termes. Et selon les œuvres, certains mots sont même écrits avec ou sans majuscule, en un, deux, voire trois mots : Bondieu, bondieu, ou Bon Dieu, grand-diseur ou grandiseur, radio-bois-patate ou radio-bois-patate ou radio-Bois-patate ou encore radio bois-patate. Certains éludent une voyelle : bouleversade ou boulversade, geingeoler ou geingôler, quand d’autres doublent des consonnes : couillonade ou couillonnade, chienaille ou chiennaille, innumérable ou inumérable, caponerie ou caponnerie, violoneur ou violonneur, quand d’autres encore en suppriment : djob ou job. La plus grande liberté est toutefois prise avec le terme et cetera/ et caetera que Confiant orthographie également suivant ses récits : ET coetera, Etcétéra, Et cetera ou etcetera. Quant à certaines expressions nécessitant l’emploi – ou pas – de tirets, l’auteur déploie alors une multiplicité de possibilités orthographiques avec une liberté et une légèreté discutables : Deux-francs-quatre-sous ou deux-francs et quatre sous ou deux francs et quatre sous ou Deux-francs-et-quatre-sous ou Deux francs quatre sous.

Enfin l’écriture du nom de certains personnages est aussi librement et volontairement modifiée, comme en témoigne l’orthographe du personnage Syparis dans le roman Nuée ardente, seul survivant à Saint Pierre en 1902 lors de l’éruption de la montagne Pelée et dont l’histoire est similaire à celle du véritable Louis Cyparis, miraculé lors de cette catastrophe à la Martinique. Madame Sina, le personnage de boutiquière dans Le Nègre et l’amiral est de son côté appelé et orthographié Man Cinna dans Le Meurtre du Samedi-Gloria, Chimères d’En-Ville ou Mamzelle Libellule.

Quant aux compositions, même si elles ne sont pas spécifiques à l’écriture de Confiant et correspondent au processus de création lexicale le plus important en créole, elles sont également fréquentes : vieux corps, petites bandes, chien fer, femme matador.

La volonté de déviance par rapport à la langue française se manifeste chez Confiant de manière encore plus nette dans le choix fait par l’auteur de termes ayant un équivalent français à la place de ces mots français. Ainsi, des mots créoles tels que coquer, cycloner, douciner, sont francisés par la syntaxe, et leur place dans la phrase se situe et se francise en présence d’éléments grammaticaux français.

L’accroissement lexical est aussi chez Confiant inhérent à l’utilisation fréquente et récurrente de préfixes dans ses néologismes : - dé : déconfort, - en : entafiaté, envieuseté, - in : inconsolabilité, imprécautionneux, intranquillité.

L’abondante quantité de suffixes utilisée amplifie également le nombre de termes déviés de leur morphologie : - able : inumérable, inidentifiable, insouffrable, - ade : chavirade, cravachade, - age : coquinage, marrainage, mendiannage- aille : badaudaille, toufaille – al : concubinal, - ance : affriolance, chatoyance, ennuyance - ante : tambourinante - ard : disputard, farfouillard, - asse : créolasse, - ation : chagrination, comportation, dévergondation, - ement : égraphignement, émotionnement, dénantissement, - ence : bénéficence, grandipotence, - erie : bêtiserie, brigandagerie, - esque : géantesque, maréchalesque, - eté : affreuseté, audaceté, insolenceté, - eur : dévergondeur, bêtiseur, contempleur, audienceur - ière : badaudière, foutinièr(e), lecturière, -ise : couillontise, malfeintise, saoulardise, - isme : racialisme, ité : dangeureusité, complosité, - logue : blaguologue, - oire : divagatoire, fornicatoire, mouscoutoire, - otte : chabinotte, - tique : automobilistique, - tude : aigritude, craintitude, esclavitude, - ure : grinçure.

Bien des termes sont également ornés de deux affixes, un préfixe et un suffixe : débagagement, dévergondation, démantibulement, (s’) enmaladir, mais aussi d’un préfixe et d’une terminaison verbale : débagager, décaleconner, défâcherie, démaisonner, déregarder.

Des substantifs sont quant à eux transformés en verbes : braguetter, circonvolutionner, équationner, expériencer, exutoirer, suspicionner et certains verbes métamorphosés en noms : une déshonorance.

L’explosion lexicale de Confiant s’apparente aussi en partie aux écrits de Rabelais avec la présence de l’oralité : biberonneur, boit-sans-soif, des nécessités du corps : pisser, cacarelle, et du sexe : braquemarder, coucoune, coquer. Les événements corporels portent d’ailleurs parfois les traces du grotesque rabelaisien avec, dans la plupart des récits des personnages féminins enceintes gros-boudin ou des buveurs de rhum présentés comme des grangousiers.

Les insultes utilisées aux Antilles sont parfois considérées comme du créole ou du fransé bannann (français banane), du français en quelque sorte fautif, produit de l’insécurité linguistique d’un locuteur mais considéré comme une sorte de français créolisé ou du moins une version francisée par l’acte littéraire, même si leur existence lexicale n’est pas « académiquement » attestée. Un « français banane » qui selon les auteurs de l’Éloge de la Créolité « est au français standard ce que le latin macaronique est au latin classique », qui n’exprime pas systématiquement des insultes : balivernage, baliverneur, bâtimenter, frissonnade, mais qui s’est adapté aux habitudes langagières de la communauté créole. Ainsi, emmerdation et son dérivé emmerdationner, salopé et salopeté, souvent considérés comme des néologismes, sont des insultes employées et connues comme relevant respectivement du français banane et du créole parlé.

Confiant s’aligne cependant sur une syntaxe qu’il ne malmène que fort peu, même s’il prend quelques libertés avec certaines règles syntaxiques : débâillonner les dents, dérailler son esprit, folle dans la calebasse de sa tête. Contrairement au vocabulaire, la syntaxe, produit du travail inconscient de plusieurs générations a quelque chose d’impersonnel. Le lexique d’une langue n’étant jamais complet, un écrivain peut créer des mots, en faire accepter, mais établir de nouvelles règles est autrement plus difficile. Et Confiant, malgré son affirmation « Nous sommes les premiers à vraiment bouleverser le français », ne semble pas ressentir le besoin d’ébranler avec l’hardiesse qu’il sait pourtant montrer, une syntaxe qui lui permet de s’exprimer. Ainsi il ne s’agit peut-être pas tant d’une volonté délibérée de bousculer un ordre établi, que d’octroyer à certains mots de son lexique, diverses possibilités de signification qui amplifient et multiplient leurs définitions premières.

Raphaël Confiant n’hésite donc pas à revisiter et faire renaître des mots endormis ou oubliés. L’appropriation du français lui permet de composer un lexique dont le système linguistique est à la fois proche et différent du français, comme du créole. Face à cette créativité lexicale, généralement créole par le sens, le lecteur semble percevoir une langue vernaculaire qu’il ne possède pourtant généralement pas. Mais l’attachement de l’auteur à la langue française est bien visible, presque palpable. La connaissance des exigences du français est donc évidente chez Raphaël Confiant même s’il revendique le droit à une utilisation libre et diversifiée d’un lexique qu’il souhaite à l’image de la diversité culturelle prônée dans l’Éloge de la Créolité. Le jeu des mots, l’esthétique de la construction et la liberté syntaxique ne peuvent en effet se forger que sur une connaissance profonde et solide de la langue modelée. Et si Confiant manifeste sa Créolité à travers sa manière d’utiliser le français, s’il permet au créole d’habiter ce même français, il traduit sa langue créole dans une langue française, maîtrisée et enrichie.

Le créole étant issu en très grande partie du français, doit-on en conclure hâtivement que l’écriture créolisée de Confiant reste en réalité une écriture d’origine franco-française ? Une telle affirmation serait aussi prématurée qu’inexacte. Le français classique sert bien de base et de fondement sémantique et syntaxique à l’auteur, mais l’esthétisme de son écriture doit beaucoup à l’inventivité dont il sait faire preuve, inventivité soutenue par une assise classique et un respect des lois de la rhétorique française.

Issu d’un univers singulier historiquement et culturellement, vivant une situation de diglossie dans son pays, Raphaël Confiant, s’il veut témoigner « à la fois de la Créolité et de l’humaine condition » est condamné à trouver son propre langage. Pour autant, l’écart entre la langue dite maternelle et la langue dite coloniale n’est pas aussi rigide que l’on serait tenté d’imaginer. Les esclaves déjà s’étaient emparés de la langue en constituant le créole. Et Confiant affirme et revendique sa Créolité, cette identité culturelle commune, qui peut aussi bien s’exprimer dans un français académique que dans une langue métropolitaine « habitée » par l’expression antillaise.

D’aucuns diront que l’écriture de Confiant est due à son caractère de chabin acariâtre et que l’on doit toujours à ce caractère l’acidité de ses textes riches, emplis d’humour, de force, mais aussi de grande détresse et de pudique poésie. Rien n’est figé, défini ou fixé pour l’éternité, pense Confiant. Et si cette utilisation artistique des éléments scripturaux, cette inventivité littéraire, issues de cultures, de pensées et de races diversifiées semblent en adéquation avec ses pensées et ses exigences de multiplicité, de « multiculturalité », elles participent également au charme de l’écriture et au développement comme à la richesse des littératures francophones. A travers un langage empreint d’une réelle volonté d’affranchissement et de liberté linguistique, Raphaël Confiant témoigne parallèlement de son attachement intense à la langue française. Écartelé entre deux langues en situation inégales, Confiant, s’il affirme sa volonté d’affranchissement, témoigne également de sa capacité d’adaptation face à un monde divers qui bouge et évolue. Et c’est peut-être en cela qu’il représente aussi le mieux un des exemples de la littérature insulaire martiniquaise qui, entre attachement et liberté, donne la mesure de la réelle créativité romanesque antillaise contemporaine.

 

Résumé : je regrette de ne pouvoir citer l'auteur de ce réel travail sur l'écriture de Raphaël Confiant. Un travail, patient, élaboré, sur la langage et le lexique du romancier qui démontre les ressources infinies de l'inventivité d'une langue libre, qui authentifie, immédiatement son auteur. Son style et l'étendue de son registre lexical sont tout aussi marqués, dans la créativité, que ceux de Céline qui bouscula, en son temps, tous les dogmes de l'écriture.

7_Aimé Césaire une traversée paradoxale du siècle

Du Cahier d’un retour au pays natal (1939) jusqu’à son dernier recueil poétique (1983), Aimé Césaire n’aura de cesse de restituer à la Martinique sa part de nègre et de dénoncer le fait colonial jusque dans l’Hémicycle. En raison de son règne sans partage sur les Lettres antillaises, il fut longtemps tabou de dresser l’inventaire littéraire et politique de son legs. Césaire, en somme, était à prendre ou à laisser. Or cette prééminence reposait sur un malentendu. En quoi le verbe du Rimbaud noir était-il plus nègre qu’héritier des humanités classiques ? Pourquoi l’interprète des « malheurs qui n’ont pas de bouche » restait-il sourd aux griefs indépendantistes ? Et quel obscur ressentiment nourrissait-il pour son île natale, « terre stérile et muette », comme pour sa langue, le créole ?

Longtemps, Raphaël Confiant, l’un des chefs de file de la Créolité, a porté en lui la parole libératoire de « l’accoucheur de cyclones » avant d’envisager le sacrilège. Dans cette étude iconoclaste, il souligne les paradoxes du « leader fondamental », maire de Fort-de-France de 1945 à 2001. Mais de quels méfaits le roi Césaire s’est-il rendu coupable ? Principalement, en exaltant « le vieil amadou déposé par l’Afrique » au cœur des Antilles, d’avoir occulté « l’identité mosaïque » du monde créole, réduit à la seule couleur nègre de son spectre. Mais aussi, de n’avoir conçu pour la Martinique que « un avenir de province française », décourageant toute application du véhément Discours sur le colonialisme (1950).

« Fils de Césaire à jamais », Raphaël Confiant reste le premier à avoir commis le meurtre symbolique de « Papa Césaire », tout en lui rendant l’hommage d’un essai magistral. Récusant à la fois les leçons de l’Europe et de l’Afrique, révoquant le paternalisme blanc tout autant que le remords nègre, son réquisitoire inspiré est un autre « éloge de la créolité », laquelle se refusera toujours à n’être qu’ « un département de la négritude ».

Les Martiniquais sont un peuple résultant de l‘amalgame forcé (et forcené) d’une multitude de peuples : autochtones caraïbes, européens, esclaves venant d’Afrique, Chinois, Hindous et Levantins.

Aimé Césaire est un fruit de la dérive des cultures, lointain descendant d’Africain, élevé en Amérique, baignant dans un foisonnement créole et nourri, dès la tendre enfance, de culture judéo-chrétienne et gréco-latine. Cet homme, Aimé Césaire, a tenté toute sa vie, commencée à l’orée du XXe siècle, d’exorciser son quadruple exil, en s’aidant des deux seules armes qui furent à sa disposition : les « armes miraculeuses » de la poésie et celles plus prosaïques, plus ingrates, du combat politique. Il y fit montre d’un génie (le mot n’est pas trop fort), d’une détermination et d’un courage qui sont à l’exacte mesure du retentissant et pathétique échec qu’il connaît au soir de sa vie.

L’assimilation, le péché originel ...

Au lieu d’amarrer son peuple au formidable mouvement de métissage et de créolisation qui n’a cessé d’affecter le Nouveau Monde depuis trois cents ans, n’a-t-il pas fantasmé sur une seule de ses composantes, certes la plus bafouée, la plus dénigrée, à savoir la composante noire.

Les Antilles françaises d’aujourd’hui souffrent d’un péché originel ; celui de l’assimilation. Celui qui a, non pas commis mais légitimé ce péché, en présentant la loi dite d’assimilation de 1949, est Aimé Césaire, le père de l’idée de la négritude.

Fort de France, ville coloniale originale, souvent décriée dans « Cahier d’un retour au pays natal » et dans la revue Tropiques (« la très stupide savane de Fort-de-France prit feu à la bougie enfin réveillée de ses palmiers », y écrit Césaire), finit par ressembler à une sous-préfecture française sous « un sacré soleil vénérien ».

L’acte II du drame de l’assimilation a été la grève de soixante-cinq jours menée en 1949 par les fonctionnaires antillo-guyanais afin d’obtenir « la prime de vie chère » (équivalant à un supplément de 40 % par rapport au salaire hexagonal) que le gouvernement venait d’accorder aux fonctionnaires métropolitains en poste aux Antilles. Cette image usurpée du Nègre fondamental est à mettre en relation directe avec l’hypertrophie de l’ego qui a toujours caractérisé Césaire. Cet homme est incapable de dire « nous ».

Et de fait, du « Cahier d’un retour au pays natal » publié en 1939 à « Moi, laminaire » publié en 1982, le poète ne consent pas s’écarter ou s’évader un instant de son moi, lui le chantre de la négritude, c’est-à-dire d’une collectivité.

Par ailleurs, on a peine à croire que le même personnage qui publia un incisif et fulgurant Discours sur le colonialisme s’écria, en accueillant M. André Malraux dans son île : « Tout ira bien, tant que la France permettra que se rencontrent en Martinique un poète comme Césaire et un romancier comme Malraux ! ». (Eve Dessare, Cauchemar antillais, François Maspero, 1965). Césaire se citant à la troisième personne…

Défiant envers une culture créole qui souffre à ses yeux de la tare indélébile qu’est la bâtardise, Césaire ne s’en est point servi pour édifier son œuvre poétique et théâtrale. Il était en faveur d’une prétendue négrification de la langue française. Il était entre deux langues et trois pays.

La négritude césairienne repose sur le postulat selon lequel dans les profondeurs de tout Nègre martiniquais, dans son inconscient, survit une parcelle, un gisement d’africanité que trois siècles d’esclavage ont refoulée, mais qu’il peut, qu’il doit retrouver par un long effort de plongée en soi.

En puisant dans « le vieil Amadou » déposé en lui par l’Afrique, Césaire, bien qu’il use d’une langue européenne, parvient à renouer avec la rythmique de l’oralité africaine proférée bien évidemment en langue vernaculaire. C’est du moins la thèse que soutiennent la plupart des césairologues africains tels B. Zadi Zaoura ou Gloria Nne Onyeoziri. Le « nègre fondamental » est une notion ethnoculturelle : elle renvoie à l’idée que le poète de la négritude a plongé en lui-même afin de retrouver l’Afrique mère. Le « nègre fondamental » est aussi une notion politique qui découle logiquement de la première. Tout premier Nègre à avoir effectué cette reconquête de la « race », Césaire devenait du même coup celui qui était le plus à même de conduire son peuple sur la route de l‘émancipation totale.

Raphaël Confiant se livre à un essai de périodisation de l’œuvre littéraire et de l’œuvre politique.

Quatre grandes périodes peuvent être distinguées : la découverte de la négritude (1931, date de son arrivée à Paris), la période surréaliste (1941, date de rencontre à Fort-de-France avec André Breton, l’explosion théâtrale (1963, date de la publication de La Tragédie du Roi Christophe), le testament littéraire : Moi, laminaire en 1982.

On peut discerner quatre grandes étapes dans le parcours politique du député-maire de Fort-de-France : la revendication de l’assimilation (1946-1958), la revendication de l’autonomie (1958-1973), la tentation nationaliste (1974-1980), le Moratoire (1981-1992).

Fils à jamais de Césaire, Raphaël Confiant n’hésite pas un seul moment pour parler de l’échec d’Aimé Césaire.

Il existe trois formes d’allégeance à Aimé Césaire en Martinique : celle des césairiens, celle des césairolâtres et celle des césairistes. Le césairolâtre est une variante pathologique du césairiste et fait partie, en général, de la pseuso-élite intellectuelle ou la nomenklatura de gauche foyalaise (L’ancien nom de Fort-de-France était Fort-Royal. Par contraction, la ville fut surnommée Foyal et ses habitants, les Foyalais).
Lui, a lu le Maître et ne supporte pas la moindre critique. Ce livre écrit dans une belle langue est plein de réflexions pertinentes sur la personnalité et l’œuvre d’Aimé Césaire.

                                                                                                                      Amady Aly DIENG

Résumé : « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle », est le seul livre de Confiant, que j'ai trouvé en Afrique. Régicide, déicide, parricide, iconoclaste et tout ce que l'on veut, cet essai est l'écrit d'un homme libre et la liberté ne se mesure pas. Un point c'est tout. Raphaël Confiant a certainement mieux connu, davantage lu et beaucoup plus respecté Aimé Césaire que son peuple idolâtre,  fanatique et servile comme l'histoire l'a prouvé. Et cela, Aimé Césaire le savait de son vivant. Donc, no comment ! Quant à cette courte critique, probablement étrangère à la Martinique, elle rend justice à l'ouvrage et à son auteur.

Voilà donc, un court florilège, totalement biscornu, de ce qu'a dit Raphaël Confiant et de ce qu'on a dit sur lui. Inutile de préciser, qu'il s'agit d'une infime partie des textes que j'ai pu lire où figure son nom. L'homme, l'idéologue, le romancier se confondent dans l'esprit du plus grand nombre, ce nombre qui s'exprime sans la moindre rigueur et bien souvent sans le moindre respect ni pour l'homme, ni pour l'idéologue ni pour le romancier. Alors pour achever, dans l'hilarité, ce texte sur la critique littéraire, je vais vous servir, une analyse inouïe, qui vous autorise de trouver dans Confiant, une partition de Schöenberg ou de  Bela Bartok, une longue prescription d'un éminent Professeur d'obstétrique et finalement tout ou n'importe quoi, ce qui revient au même. Voici le chef d'œuvre de la critique littéraire que j'ai déniché.

La littérature en miroir

Création, critique et intertextualité

Intertextualité et métadiscours : la figure de l’écrivain. Présentant en 1972 un numéro spécial de la revue Diogène consacré à la littérature africaine, Roger Caillois salue l’avènement de la critique africaine comme un signe de sa maturité. Il est vrai que la constitution d’une critique est partie prenante de la reconnaissance d’une littérature : elle circonscrit l’existence d’un corpus ayant profondeur et matière à l’étude, elle propose un champ construit. Elle signe (assigne ?) par ricochet une forme de reconnaissance. Dans l’optique de la contribution qui est la nôtre, on pourrait ajouter par capillarité que l’émergence d’une littérature qui se met en scène témoigne bien d’une certaine plénitude mais souligne également des affinités électives et revendique une certaine inscription dans le champ littéraire. Quelles cibles et quelles affiliations ? Quels discours tenus, et tissés sur quels arrière-fonds ? Les années 80 signalent une époque où le jeu intertextuel s’intensifie, avec, en particulier Le Temps de Tamango de Boris Boubacar Diop, qui, par sa réécriture de la nouvelle de Prosper Mérimée, apparaît comme un roman charnière dans l’histoire de la littérature africaine. Cependant, si l’on s’intéresse au discours critique en littérature, un des lieux de prédilection de celui-ci peut prendre forme dans la mise en scène de la figure de l’auteur : la mise en abyme est alors réflexion sur le rôle de l’écrivain et de son œuvre. Le Pleurer-Rire d’Henri Lopes pense la littérature à travers un jeu épistolaire entre l’ancien directeur de cabinet du dictateur Bwakamabé, partisan d’une littérature engagée, et le narrateur, adepte d’une écriture éminemment subversive et par ailleurs auteur d’un discours sarcastique à l’égard de Matapalé, romancier dont il estime la notoriété surfaite par l’Occident. Cette mise en question de la littérature par la littérature est plus éloquente encore dans « Le Lys et le Flamboyant », roman que Victor-Augagneur Houang consacre à une diva africaine, Simone Fragonard, alias Kolélé. En réalité une réécriture de sa biographie publiée à Kinshasa par un certain Henri Lopes, puis traduite en anglais par Marcia Wilkinson. « Lopes a transformé en roman des souvenirs dérobés à Simone Fragonard. Moi, c’est la vie réelle de cette femme que je vais vous raconter ». À coup sûr, il n’est plus question ici de simple réécriture, et le texte tient un discours critique sur une certaine conception de la littérature : celle de la biographie comme genre littéraire, et qui devient par dérision littérature dans son acception la plus péjorative. Pendant ce temps, la fiction s’arroge le droit de dire la vérité. Ce que Mario Vargas Llosa appelle joliment la vérité par le mensonge. L’avènement de la critique africaine comme un signe de la maturité de la littérature. La mise en scène de la figure de l’auteur. Une mise en question de la littérature par la littérature. Les conceptions et doctrines réalistes sont ici prises à rebours, dans une sorte de Défense et illustration des droits de l’imaginaire, appliquées dans le corps du texte même. Cependant, la littérature comme topos littéraire n’est pas le propre de l’Afrique. Lydie Moudileno a analysé dans son essai les diverses mises en scène de l’écrivain antillais, allant du conteur traditionnel à Aimé Césaire. Cette apparition récurrente du personnage de l’écrivain dans les récits trace une ligne de démarcation notable entre Africains et Antillais. De manière générale, les écrivains africains pratiquent, nous le verrons, l’intertextualité et la citation alors que les romanciers antillais mettent en scène le personnage de l’écrivain avec une prédilection pour Aimé Césaire, le père fondateur. Dans cette théâtralisation du poète, deux tendances : les fils légitimes et les rebelles, même si la réalité est plus complexe que les discours. Pour faire vite, on retrouverait du côté des légitimistes les Guadeloupéens Simone Schwartz-Bart et Daniel Maximin. Il s’agit là d’une manière fine d’évoquer « l’art et la loi des pères » aux Antilles. Du côté des hérétiques, on rencontrerait bien entendu Raphaël Confiant, son roman « Le Négre et l’Amiral », revisitant la célèbre rencontre entre Aimé Césaire et André Breton à Fort-de-France, en faisant du poète antillais « le double absent de cette rencontre » entre le pape du surréalisme et Lévi-Strauss. Manière d’instruire à la fois le procès de Césaire et le paternalisme de la métropole ainsi que de ses instances de légitimations littéraire et culturelle. De ce point de vue, la mise en scène, dans « La baignoire de Joséphine », d’un sorbonnard ignorant, incapable d’établir un lien entre les néologismes créolistes et l’écriture rabelaisienne, prolonge dans une certaine mesure « le Nègre de l’Amiral ». Quant à Patrick Chamoiseau, il ne cesse, depuis « Chroniques des sept misères » en passant par « Texaco », de renvoyer son lecteur au « Cahier d’un retour d’un pays Natal » et à son auteur dans son double statut de maire et de poète. Mais c’est surtout dans « Bibliques des derniers gestes » que l’on assiste à une véritable théâtralisation de Césaire.

Boniface MONGO-MBOUSSA

Permettez-moi quelque diagnostic médical sur le sus-nommé Boniface. Paludisme, sans doute, dysenterie et choléra, peut-être, mais, outre des syndromes liés à une forte consommation de substances hallucinogènes, troubles psychiques liés à une altération grave du cortex cérébral et du bulbe rachidien, une hypertrophie anormale de l'hypophyse entrainant des comportements confusionnels et un dérèglement des fonctions cognitives et analytiques. Bref ! Internement dans l'intérêt des familles !

Et ça n'est pas fini ...

 

Les versets païens: intertextualité biblique et idolâtrie dans « La Vierge du Grand Retour » de Raphaël Confiant.

 

Lire la Bible en littérature, quelle que soit la valence de son intrusion dans les belles lettres n’a jamais vraiment paru problématique en Occident, pour des raisons historiques qui font que l’Occident -que l’on s’est parfois empressé de dire chrétien du fait de son rôle historique de vecteur de la foi chrétienne- s’est approprié la Bible, l’acclimatant à ses préoccupations majeures, la lisant selon l’optique de l’heure qui rendrait le moins floue la notion de « bien ». Ainsi, tout un pan de la littérature produite en Occident a suivi le chemin historique de l’art antique qui glissait du sacré vers le profane. Les postcolonialités diverses étant des champs d’intersection de la croyance refoulée ou écrasée et de la foi imposée, dire le sacré dans les pays dominés ne va pas sans risque. C’est dire combien est signifiante l’ambivalence des textes sacrés dans ces pays où la sacralité de l’écrit scripturaire a souvent assez curieusement comblé la case vide du fétiche dénigré et désémantisé. Aussi curieusement qu’on puisse le constater, les pays dominés qui portent la dynamique chrétienne aujourd’hui n’ont pas encore sécrété dans leur production littéraire du moins, une infime partie de ce que l’Occident a produit, des dramaturges chrétiens du moyen âge aux catholiques questionneurs du début du vingtième siècle.

« La Vierge du grand retour » roman de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant semble par son titre faire partie d’une production littéraire hantée par la dynamique chrétienne. On ne doit pourtant pas s’étonner des outrances de cet auteur qui historicise à loisir son rapport à la Bible. Le sujet du roman est le passage de la statue de Notre Dame de Boulogne à la Martinique en 1948, le tout avec le masque carnavalesque d’une structure qui singe la Bible, la questionne, et l’apostrophe, comme le ferait n’importe quel carnavalier d’une institution qui lui pose problème hors du temps béni de libre paillardise du carnaval.

L’historicité triomphante de l’écrit de Confiant contribue à cette « hérésie symbolique » dont parle Chamoiseau dans « Écrire en pays dominé », lequel voit là un « devoir de violence » contre la dictature du Même. Le Même, avec sa Bible, sa religion, sa conception du monde… La dérision touche précisément ici une forme d’universalité qui porte le manteau étriqué de la catholicité qui fut érigé en dogme aux colonies, puisque restait en vigueur dans les lois du royaume de France et dans les esprits même les plus rebelles, le scélérat article 2 du Code noir(1685).

En empruntant à la Bible sa structure, pour la dérisionner et pour montrer du doigt un instrument de ferrement mental du peuple martiniquais, Raphaël Confiant reconnaît l’autorité de la Grande Bibliothèque chrétienne au sein de laquelle il cueille les champignons adventices et vénéneux de l’allusion au nègre, allusion qu’il se charge d’amplifier, en faisant résonner sous son verset créole iconoclaste les cris de la dépossession, de la domination, de l’étrangeté à soi-même et d’une nouvelle naissance qui est non pas spirituelle comme l’enseignait Jésus à Nicodème (Jean , III,1-7), mais anthropologique, comme celle d’un peuple neuf, somme de tous les peuples issus d’une des modalités de la Relation.

Il reste qu’une des composantes du maelström martiniquais a été l’objet d’un profond traumatisme, celui de la traite, souvent perpétrée avec des arguments tirés de la Bible. Le mythe, qui se construit autour d’un épisode post-diluvien et qui enferme une partie de l’humanité restaurée dans une malédiction sans fin, est celui de Cham le réprouvé. Pour mémoire, il faut rappeler que dans le livre de la Genèse, chapitre 9, versets 10 à 27, Cham, le second fils de Noé commet une abomination à l’encontre de son père qui, l’apprenant, le maudit dans sa descendance : Canaan. Les frères de Cham, eux, récoltent des bénédictions : Sem et Japhet seraient dans leurs descendances maîtres des esclaves Canaanites. Le mythe chamitique, qui fait fond sur le récit génésiaque réoriente la malédiction à l’esclavage sur Cham, tout en faisant de celui-ci le premier ascendant des populations noires d’Afrique. Bien des esclavagistes firent leurs choux gras de ce mythe et firent accroire aux Africains dans les fers que leur destinée était gravée en lettres de sang dans la Bible qui dit les commencements et les fins dernières. Attachons-nous donc dans un premier temps à saisir les tenants et aboutissants de la parodie de la Bible dans La Vierge du Grand Retour, puis dans un deuxième temps, arpentons les sentes rugueuses d’une amplification qui a d’autres mobiles que l’inculturation.

Une large importance est accordée au mythe de Cham dans la bible foyalaise de Confiant. Ce mythe a même son prophète et une doctrine enseignée. Peu d’auteurs issus de la postcolonie à forte composante noire ont à ce point réinvesti les thèses du mythe chamitique pour en débusquer la fumisterie et en démonter la scélératesse. Le fin mot de l’histoire, nous montre Confiant, est la manipulation.

Le paratexte du roman nous renseigne amplement sur le détournement que l’église catholique savait pouvoir faire des textes bibliques : deux passages, tirés du Nouveau Testament font office de support pour le pacte littéraire. Le premier, extrait de l’évangile de Jean est une déclaration de Jésus sur son retour ; le deuxième est une mise en garde de l’apôtre des gentils, Paul de Tarse, à son fils spirituel Timothée, sur le déclin moral qui poussera les hommes aux dernières extrémités dans les derniers jours. Ainsi, la mise en scène du retour de la Vierge ne serait que la manifestation des travers des hommes avides.

« Je reviendrai et vous prendrai avec moi afin que là où je suis vous y soyez aussi. Et vous connaissez le chemin où je vais. »
Évangile selon saint Jean, 14. 3

« Sache que dans les derniers jours, il y aura des temps difficiles. Car les hommes seront égoïstes, amis de l’argent, fanfarons, hautains, blasphémateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, irréligieux, insensibles, déloyaux, calomniateurs, intempérants, cruels, ennemis des gens de bien, traîtres, emportés, enflés d'orgueil, aimant le plaisir plus que Dieu. »
11 Tim., 3 : 1-4.

Dans « La Vierge du Grand Retour », l’intertextualité biblique se fait dans l’amplification, la parodie et la subversion ; elle est tout simplement carnavalesque. Sans verser dans une quelconque désacralisation gratuite du dit scripturaire, des critiques comme J-B. Vray ont obtenu un effet déparalysant certain en mettant la Bible en jeu comme intertexte. Échappant ainsi à la crispation d’une critique laïque, et mettant entre guillemets cette postulation de transcendance d’un livre qui est avant tout un texte, je voudrais continuer à considérer la Bible comme un autre texte, sans toutefois lui enlever son statut de parole révélée et agissante.

Confiant opère donc une parodie de l’hypotexte biblique dans La Vierge du Grand Retour, soulignant de la sorte sa compétence de lecteur de l’Écriture Sainte, de lecteur pas dupe pour un sou de « l’universalité » à géométrie variable du Saint Livre.

Parodie de la Bible

Contrairement aux autres romans de Confiant qui connaissent en général, sauf quelques exceptions, la division en « cercles », la « Bible » du trauma du nègre martiniquais de Confiant comporte quatre parties : l’Ancien et le Nouveau Testament, répartis respectivement en 10 et 4 livres ou chapitres, puis l’Épître au peuple créole et l’Apocalypse, ayant chacune 8 et 1 livres ou chapitres.

Ancien Testament (La Genèse, L'Exode, Le Lévitique, Les Nombres, Homélie prophétique de Philomène, Le Deutéronome, L'Ecclésiaste, Le Cantique des Cantiques, Les Proverbes, Lettre de Mgr Henri,

Nouveau Testament (L'Évangile selon sainte Philomène, L'Évangile selon le prophète Cham, Abrégé des miracles accomplis par la Vierge du Grand Retour au 32e jour de son périple, Doctrine du chamisme sur la polygamie)

Épîtres au peuple créole (Épître de Mathieu Salem, Épître d'Adelise, Le Grand Départ, Ultime méditation de Philomène, Le témoin, Doctrine du Chamisme sur la religion, La Madone reste avec nous ! , Liste des offrandes et des dons offerts à la Vierge du Grand Retour au cours de son périple en terre martiniquaise )

L'Apocalypse (Le châtiment de Babylone).

Cette organisation fort singulière du roman dénote le désir de parodier la Bible des chrétiens, laquelle a servi de cheval de Troie à tous les oppresseurs et tous les exploiteurs. La carnavalisation des récits bibliques qui ponctuent « La Vierge du Grand Retour » connote pour sa part la « dérisoireté » en contexte des absolus de l’écriture dite sainte, la fusibilité des grandes morales des livres de la philosophie et de la sagesse biblique dans les accidents de l’histoire humaine contemporaine, et la vanité d’une parole dont la prétention universalisante n’a été que trop mal servie en terre de mission.

Ce roman est à proprement parler une sorte de revanche que l’écrivain martiniquais prend sur l’Histoire officielle de la Création et de la Destinée de l’homme. Une histoire qui dit l’origine et le but de l’homme sur terre. C’est une réplique d’une ironie mordante et goguenarde au discours judéo-chrétien du Commencement, qui crée l’ordre du monde, lequel régit ce monde en raccourci, ce concentré de Monde qu’est la Martinique. Dans le moule aux formes fluentes qu’est la Bible, Confiant a voulu d’abord lire et écrire la destinée et la détresse du nègre martiniquais. L’approche de l’auteur de « Gouverneur des dés » révèle la nature profondément culturelle de la Bible, accordée aux accents d’un universalisme occidental par le diktat d’une philosophie expansionniste qui s’investissait dans la métaphysique. Autrement dit, la Bible des chrétiens est d’abord le livre d’histoire et de sagesse du peuple israélite, avant d’être celui des autres peuples du monde entier, par le fait historique de la Mission. Car, dans la Bible, le nègre est une catégorie, une fonction accessoire, voire ancillaire. En écrivant la « Bible » du Morne Pichevin et du Grand Retour, Confiant tente de faire du nègre, cet être déchu, pour une fois, le centre du monde que tout texte fondateur prétend dire, le sujet principal d’un discours qui n’est motivé par aucune élection, si ce n’est dans la damnation. « La Vierge du Grand Retour » est une tentative d’accommodation du nègre à la geste (unique) et exclusive des Hébreux, devenue de par sa vocation universalisante et unifiante, l’Histoire du tout-humain. Similitude des contextes, analogie des textes : la Bible parle du « monde » des temps anciens, celui du pourtour de la Méditerranée, avec pour centre le bassin de la Mésopotamie ; « La Vierge du Grand Retour » parle du carrefour humain martiniquais, Méditerranée de la Caraïbe, Tout-Monde relié, bien plus « diversel » que celui du peuplement circum-méditerranéen, avec pour Éden infernal, le quartier du Morne Pichevin à Fort-de-France, Martinique.

Au delà de la parodie de la macrostructure de la Bible, et de celle de son contenu, il y a une théorie d’hypothèses, d’interrogations, de problématiques qui courent le long du roman, problématiques déjà présentes dans les précédentes publications de l’auteur, et pouvant se résumer à cette sombre boutade : « et si le nègre était vraiment une créature du Dieu biblique ? ». Dans « La Vierge du Grand Retour », plusieurs histoires sont racontées, comme dans la Bible ; elles ont trait à un Commencement qui est celui de la Lumière originelle et le récit des faits et paroles de l’Éden considéré. On a un Pentateuque, des livres poétiques, des livres prophétiques, des évangiles, des épîtres, et in fine, une Apocalypse. Mais point de livre historique ; et pour cause, contrairement au peuple juif de la Bible, le « peuple » nègre n’a pas d’autre histoire que celle qu’essaient de lui construire ceux de ses écrivains qui fouillent la mémoire collective.

Une fois de plus, Raphaël Confiant situe son histoire dans les années quarante, années d’après-guerre, encore toutes chargées des échos du « temps Robert » de l’occupation vichyste de la Martinique ; plus précisément, c’est l’année du centenaire de l’Abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises. On se serait attendu à ce que l’on commémorât cet événement qui changea la vie de toute une composante de la société antillaise, son accession à la dignité d’homme. Mais la caste blanche, alliée au clergé tourne l’île en bourrique à travers une grossière escroquerie spirituelle et financière : la venue et le périple à travers la ville de Fort-de-France, les bourgs et la campagne martiniquaise, d’une statue en plâtre de la Vierge, dite du Grand Retour. Les protagonistes de l’histoire sont connus, les lieux désormais familiers aux lecteurs des précédents romans de Confiant qui traitent de la Martinique d’avant l’effondrement de l’industrie sucrière : Rigobert, le fier-à-bras du Morne Pichevin ; Philomène, la péripatéticienne émérite de la Cour des Trente-Deux couteaux au Morne Pichevin ; Adelise, la « descendue », bonne, serveuse de bar, aux fausses couches, nièce de Philomène ; Carmélise, la mère gigogne, usine à bébés ; Fils-du-Diable-en-Personne, le major des Terres-Sainvilles ; Bec-en-Or, le major du Bord de Canal ; Cicéron Nestorin, l’ancien carabin tombé en déraison ; L’Amiral Robert, « cousin » putatif du maréchal Pétain, terreur de la Martinique résistante ; Man Cinna, la boutiquière à l’éléphantiasis ; Richard, le contremaître-docker ; Amédée Mauville, le professeur de latin tombé fou amoureux de la négresse féerique Philomène et mort en dissidence ; Bertrand Mauville, le médecin et frère ou cousin (c’est selon) du précédent ; Wadi-Abdallah, le commerçant syrien ; Auguste Saint-Amand, négociant mulâtre du Bord de mer ; Henri Salin du Bercy, grand Blanc, le chef de la caste békée ; Monseigneur Varin, comte de la Brunelière, évêque de Fort-de-France, etc. qui apparaissent avec une fréquence diverse dans « L’Allée des Soupirs », « Ravines du devant-jour » (comme le premier remuement de cœur et de sens pour la négresse féerique d’un jeune chabin nommé Raphaël), « Mamzelle libellule » (l’Adelise bombardée mère du Messie Jéricho dans « La Vierge du Grand Retour » n’est que le nouvel avatar de la mamzelle libellule), Eau de Café, Le Nègre et l'Amiral.

Le périple de la Madone à travers l’île aux fleurs est l’occasion d’explorer le pays de part en part. Bien sûr, la douce France n’est pas en reste ; elle est toujours évoquée comme terre éternelle de repère, mère patrie, refuge des déçus de la vie en terre française ultramarine, pourvoyeuse de bienfaits, de symboles de civilisation et de salut. La Martinique d’après-guerre décrite dans le roman est celle que tentent d’oublier ou que veulent oublier les foyalais consommateurs du béton-roi des années fastes de la Décentralisation. Cette Martinique misérable, ex vieille colonie, ancienne terre d’esclavage porte encore les stigmates de l’époque à peine centenaire où s’achevait une ère de servitude longue de trois siècles.

Les repères chronologiques du roman sont d’amères répliques de ceux de la Bible ; le nègre antillais connut sa géhenne de Goshem dans les plantations de canne à sucre du béké, à la lisière des bourgs, dans les distilleries des Blancs-pays. Après sa « libération » du joug des maîtres/pharaons, sa Terre Promise toute désignée est l’ensemble des quartiers malfamés et insalubres de l’En-Ville, loin de la canne. Un siècle de vie en Terre Promise d’En-Ville où coulent le lait et miel a produit les cloaques du Morne Pichevin, des Terres-Sainville, de Bord de Canal, du bien nommé Calvaire, de Kerlys, de Marigot-Bellevue…

Ce siècle de libération célébré dans un sursaut général d’hyperdulie n’est donc pas l’occasion de vérifier la maturité ou la verdeur des fruits de l’arbre de la liberté que plantèrent Schœlcher et ses amis, mais plutôt un vaste test de ferveur religieuse pour savoir si les chaînes ôtées des chevilles avaient bien amarré les âmes en dérive des nègres, et autres gens de couleur. A contrario, l’année du Centenaire de l’abolition s’ouvrait tout compte fait comme celle du bilan d’un principe, celui de l’assimilation. Le nègre était-il devenu un Européen ? L’auteur ne voit dans la diaprure des races et des couleurs que des créoles, qui échappent à toutes les dictatures de l’Un, fussent-elles religieuses.

« La Vierge du Grand Retour » est une défense et illustration de la personnalité religieuse créole à un stade critique de sa gestation lente, qui n’a que faire des prétentions d’un livre, le Livre, à dire une fois pour toute la vérité du monde. L’usage de l’hypotexte biblique dans ce roman a un aspect ludique et espiègle, tant la poésie paillarde et païenne de la réalité créole jure avec les accents parfois tragiques et dramatiques de la Bible.

Pour introduire sa Genèse à lui, Confiant n’a rien moins que planté le décor d’une opérette grand-guignolesque. Maints auteurs ont brodé sur la Genèse 1-3, mais point avec un décalque aussi prosaïque de la quotidienneté. Le cloaque du Morne Pichevin avec sa cour des Trente-Deux couteaux c’est l’Éden ; au commencement, il n’y avait point de ténèbres, mais « une chaleur sans pareille », et la première réalisation du Dieu créole fut non pas la lumière, mais la fraîcheur… La première créature du Dieu créole de Confiant est, non pas un homme, mais une femme, faite à l’image de Dieu ; l’homme qui suit est solidaire avec la première femme d’une damnation qui fait de l’une une « femme de tout le monde » et de l’autre celui qui porte la misère du monde dans sa peau. Un tel ordonnancement arrive tout de même à satisfaire le créateur farceur qui pour couronner toute son œuvre offre aux nègres « la bamboche du septième jour. » (p. 14)

La parodie du livre de la Genèse se poursuit avec la séquence du fruit défendu (p. 24-25) [Genèse, III, 1-16]. Toujours en contrepoint du récit, la singerie de la Bible s’attaque à la question mythique de la servitude du peuple d’Israël en Égypte. Situant l’action du roman en 1948, Confiant se sert d’une scène qui ramène le nègre martiniquais aux temps obscurs de la servitude trois fois séculaire sur les habitations. La souffrance des travailleurs agricoles, descendants d’anciens esclaves sur l’Habitation Lajus (p. 36), offre le comparé dans le parallèle qui s’établit avec l’esclavage du peuple hébreu en Égypte [Exode, I, 9-10]. L’issue de l’épreuve des enfants d’Israël fut la sortie d’Égypte, sous l’égide d’un Libérateur, le prince tiré des eaux du Nil, Moïse, vers la Terre Promise de Canaan où coulent le lait et le miel, [Exode, III, 7-10]. Sortis de la géhenne des plantations cannières qui leur rendaient la vie amère, les nègres descendront massivement vers l’En-Ville, vers les médinas et les bidonvilles bourbeux en quête d’une vie meilleure (p. 37).

Confiant fera de Dictionneur, le plus docte de sa petite société plébéienne foyalaise, le prophète [Exode, XIX, 21] de la circonstance (p. 45) fortement inspiré par le grand prophète Cham qui énonce son Décalogue :

« Voici les dix commandements du prophète Cham! ils lui ont été dictés directement par Dieu tout-puissant:
1. Tu devras, ô nègre, où que tu te trouves sur cette terre, chercher à regagner l'Afrique-Guinée.
2. Tu n’obéiras plus au Satan blanc.
3. Tu ne travailleras plus pour le Satan blanc.
4.Tu ne laisseras plus le Satan blanc dérespecter ta femme... »

Se conformant à l’esprit et à la lettre des livres scripturaires, Confiant opérera un dénombrement (Nombres, III), pour établir les filiations dans le peuple créole. Les seuls offrant une généalogie claire seront les békés, et les Saint-Aurel auront les honneurs des tablettes généalogiques de la Bible créole (p. 58-59). Puis suivent la loi (p. 67-68) sur la femme accouchée [Lévitique, XII] Adelise, enceinte d’un présumé messie dont elle attribue la paternité à Papa De Gaulle, un nouveau dénombrement [Nombre, I, 1-5 et Nombre, XXVI, 1-4] à la sortie du désert (p. 74-75), une adresse du Moïse [Deutéromone, I, 1-10] créole à son peuple (p. 91-92), une adresse de Dieu [Exode, XX, 5] à Moïse (p. 100-101).

À la suite, les livres de l’Écclésiaste (p. 110-111), le Cantique des Cantiques (122-124), s’arrête à ces fameux vers de la Sulamite :

« Je suis noire et pourtant belle, filles du Morne Pichevin
Comme les cahutes de la Cour Fruit-à-Pain
Comme les demeures de Redoute.
Ne prenez pas garde à mon teint, couleur de malenuit
C'est le soleil qui m'a brûlée. » Ct 1, (p. 122).

Le tout est suivi des Proverbes (p. 132-133) créoles, bien du pays.

L’entrée dans le Nouveau Testament commence bien entendu par l’ascendance du Messie, rebaptisé du nom de cette première ville au delà du Jourdain, qu’aperçurent les enfants d’Israël errant à travers le désert : Jéricho. Ce Messie présumé, attendu et redouté n’est que l’enfant dont Adelise est enceinte, plus qu’à terme, et qui suscite espoir et crainte dans le peuple nègre : certains voient en cet enfant un « ange exterminateur » redresseur de torts, ou un Ti Jean des contes créoles qui grandirait en trois jours pour devenir le combattant suprême de la cause nègre et arracher ce dernier à son « destin d’esclave » : «On ne dira plus le nègre est une race qui a de la maudition dans son corps» ; d’autres, les femmes plus précisément, bouffies de jalousie, annoncent la venue d’un Antéchrist (p. 190-191).

Voici la curieuse généalogie du Messie noir, fils à naître (mort-né) d’Adelise, baptisé Jéricho : « Ascendance de Jéricho: Livre de la genèse de Jéricho, fils d'Adelise la câpresse du Morne Pichevin, fils putatif du général de Gaulle, chef de la France par la grâce de Dieu fils possible de Fils-du-Diable-en-Personne, major des Terres-Sainvilles et des quartiers circumvoisins, fils présumé de Florentin Deshauteurs, ancien combattant de la guerre 39-45 et contremaître de la plantation Lajus, au Carbet, fils probable d'Honorien Mélion de Saint-Aurel, exportateur de rhum et de sucre de canne, importateur d'outillages divers et final de compte, fils proclamé de toute une meute de gandins, de farandoleurs, de béjaunes, de grandiseurs et autres menti-menteurs. »

Abraham engendra Isaac / Isaac engendra Jacob / Jacob engendra Juda et ses frères / Juda engendra Pharès et Zara / Manassé engendra Amon / Amon engendra Josias / Josias engendra Jéchonias et ses frères. L'un de ses frères engendra Cham qui prit la route du mont Sinaï, traversa le désert d’Égypte et s'enfonça dans les marais de Nubie. Cham peupla l'Afrique entière jusqu'au couchant. Cham engendra Néfertiti / Néfertiti engendra Ramsès / Ramsès engendra Toutankhamon et ses frères.

Ces derniers furent chassés au pays de Soudan et peuplèrent les rives du Niger, les montagnes de l'Adamawa ainsi que les côtes de la Mer des Ténèbres. Prospéra Kimbo Massawa qui fonda le royaume du Sine-Salloum.

Pendant plusieurs siècles les fils des fils de Kimbo Massawa régnèrent en maître du Sahara aux confins de la grande forêt de pluie, au mitan de l'Afrique.

Puis ce fut la déportation à Babylone-Martinique.

« Sans-nom engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Ti Louis / Ti Louis engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Robert Tête-Bœuf / Robert Tête-Boeuf engendra Léon Justin / Léon Justin engendra Adelise / Adelise engendra Jéricho le lendemain même de l'arrivée de la Vierge du Grand Retour à Babylone-Martinique
Le total des générations est donc: d'Abraham à Cham, quatorze générations; de Kimbo Massawa à Sans-nom le premier quatorze générations. De Sans-nom le premier à Jéricho, on ne sait pas combien de générations. »

À la clarté et au prestige de l’ascendance du Christ qui remontait jusqu’au roi David, Confiant oppose la confortable racine unique qui va jusqu’à Abraham, s’illumine de la trace de l’ancêtre Cham, puis se brouille dans l’indistinction d’une filiation américaine issue de la Déportation, mise à mal par le babel de la traite négrière. Ni Béluse, ni Longoué, ni Kunta Kinté, mais des Sans-nom. L’inattendu dans l’ascendance de Jéricho/Jésus est cette indistinction, cet à peu près qui persiste à nommer la trace perdue. Les chaînons manquants sont si nombreux qu’une telle généalogie ne peut apparaître que grossière et folklorique.

Le Nouveau Testament se déroule ensuite avec les séquences connues :

1- Le Massacre [Mathieu, II, 16-18] des Innocents/travailleurs agricoles de l’Habitation Lajus (p. 179) par le béké de Parny ; dans la version de Confiant, le prophète annonciateur de cette iniquité n’est pas Jérémie [Jérémie, XXXI, 15], mais Cham, et la Rachel de la Bible des chrétiens prend les atours d’une négresse bleue:
« S'accomplit alors l'oracle du prophète Cham:
«Une voix dans Babylone-Martinique s'est fait entendre, pleur et longue plainte
C'est la négresse bleue pleurant ses enfants et elle ne veut pas qu'on la console, car ils ne sont plus » (p. 179) ;

2- L’avertissement aux faux dévots (p. 188) [Mathieu, VII, 21-23]

3- L’adresse aux pauvres et aux déshérités [Mathieu,V, 13-20 ; Marc, IX, 50; Luc XVI, 34-35] :
« Vous êtes, ô descendants de Cham, le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. (…) »
« Vous êtes la lumière du monde. Jusqu'à ce jour, vous avez charroyé sur l'écale de votre dos tout le poids de sa misère. Une ville ne peut se cacher qui est sise au sommet d'un mont. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux.
N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu abolir mais accomplir. Il est grand temps pour vous d'écouter les saintes paroles du prophète Cham, réincarnation du roi Kimbo Massawa au royaume du Niger, il y a quatorze générations multipliées par trois de cela. » (p. 198-199)

4- L’adresse aux scribes et Pharisiens hypocrites [Mathieu, XXXII, 33]:
« Serpents, engeance de vipères! comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne? C'est pourquoi, voici que j'envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes; vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos temples et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l'innocent Audibert jusqu'au sang de Michel Jacques, que vous avez assassiné sur le chemin de la plantation Lajus! En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération! » (p. 209)

5- Les béatitudes du prophète Cham avec le Sermon sur le Morne [Mathieu, V, 1-12]
« Voyant les foules de pèlerins qui suivaient la Vierge nautonière, le prophète gravit le Morne Acajou et quand il fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui. Et prenant la parole, il leur enseignait en disant : Heureux ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les affligés comme Philomène car ils seront consolés, Heureux les affamés et assoiffés de la justice comme Rigobert et Fils-du-Diable-en-Personne. Heureux les cœurs purs comme Manoutchy car ils obtiendront miséricorde. (…) » (p. 224-225)

6- L’avertissement [Apôtres, I, 8 et XXII, 13] à ceux qui abusent le peuple (p. 275-276) ;

7- La trahison de Judas ; ce rôle est imputé par Rigobert (qui s’arroge un moment la responsabilité de la « distribution ») à Florentin Deshauteurs. Lequel serait, dans l’opérette biblique de Confiant, l’interprète de Dathân le traître à son peuple en Égypte et le contempteur de Moïse dans la traversée du désert :«Nos vœux à nous tous seront exaucés, compère. C'est moi qui te le dis! Ne sommes-nous pas les douze apôtres qui accompagnons tous les déplacements du petit messie que porte Adelise? Mathieu Salem, Solibo, Dictionneur, Carmélise, Philomène, le docteur Mauville, le béké de Saint-Aurel, le couli Manoutchy... attends voir, on en est à combien là? huit! Ben, les quatre autres, c'est Man Cinna, Fils-du-Diable-en-Personne, Bec-en-Or et bien sûr moi-même... »
Le fusillant du regard, Rigobert éructa:
«Toi c'est Judas, oui! » (p. 269) .

En permettant à la mythologie antillaise d’aller au delà de la coupure avec le Pays d’Avant, au delà de la catastrophe de la Traite, Confiant a certainement fait un gigantesque pied de nez aux obsessions identitaires qui tiraillent le peuple martiniquais pris entre les pôles africains, européens ou indiens, faisant d’eux des exilés européens, africains ou indiens, aux prises avec le fétichisme des origines qui pousse d’aucuns à vouloir à tout prix situer le nègre dans la geste du peuple d’Israël qui est racontée dans la Bible.

L’option de dérision totale du tout biblique en Martinique, qui se manifeste dans cette incapacité à saisir la diversité foncière d’un monde certes relié, se révèle lorsque sont questionnés sur un ton iconoclaste certains mystères chrétiens -qui n’en sont pas- dès que saute le couvercle de la sacralité de l’Écriture et qui troublent le commun des nègres croyants ; à l’instar du paysan Désilus de la Montagne ensorcelée de l,écrivain haïtien Jacques Roumain, Rigobert, le damné du Morne Pichevin qui eut son instant de dévotion à l’avènement de La Vierge du Grand Retour s’interroge: «Si Dieu a créé le Blanc en premier, (…) je ne vois vraiment pas pourquoi il aurait perdu son temps à mettre le Nègre au monde tout de suite après. Quand on a accompli un si beau travail, on ne se hasarde pas à faire n'importe quoi. Qu'en penses-tu, Philomène?
- Qui t'a dit qu'Adam et Ève étaient blancs, mon ami?
- Tiens! Ouvre donc tes missels, va à l'église ou alors calcule dans ta tête et tu verras qu'ils n'ont pu qu'être blancs et bien blancs. TOUS! Depuis Abraham, depuis Moïse, depuis saint Michel, depuis Joseph jusqu'à saint Paul, ils ont tous des peaux roses de bébés. »
Dictionneur changea de pied d'appui contre le mur du magasin du Syrien et esquissa un sourire énigmatique. «Hon! finit-il par lâcher au bout d'un moment. C'est à savoir si Dieu le père lui-même n'est pas un aryen. » (p. 79)

Le délire de la câpresse Philomène (p. 88) montre ce que sont pour l’histoire des Antilles et pour les nègres « décolonisés » les conséquences d’une évangélisation au petit pied, tournée vers des délires de domination terrestre et éloignée du message de la grâce. Vue la place du catholicisme dans la société antillaise sous le Code Noir et celle qu’il occupe encore, l’héritage spirituel des lumières occidentalo-orientales ne pouvait que produire des divagations comme celles de Philomène : « Dominus Vobiscum Bondieu qui êtes aux cieux c'est la misère du nègre qui tache le monde Ora pro nobis pauvres pécheurs damnés depuis la fuite de Cham dans le désert de Nubie Kyrie Eleison la poussière de Guinée colle à nos talons, nous battons tambour aller-pour-virer et un héler sauvage grimpe dans notre tête Credo in unum deum les chaînes ont affiné nos chevilles, notre danser-envoyer-monter en l'air est plus chaud alors ils proclament «Nègre, danse! Danse et danse encore! » Ave Maria gratia plena enceinte sans coquer de Joseph et accouchée sans matrice ni douleur d'enfantement de Jésus mais il n'y a pas pire que de naître au fond de la cale d'un bateau négrier Sursum corda! Notre cœur en est devenu plus vaste (…) » (p. 88)

En contrepoint de la carnavalisation de la procession suivant la Madone, Confiant inscrit la carnavalisation de la foi religieuse en Martinique, laquelle ne pouvait que produire dissidence ou syncrétisme religieux comme l’incarne le Prophète Cham et son « chamisme ». Le personnage n’est point controuvé, comme certains des personnages de Confiant. Le Prophète Cham n’est que l’avatar romanesque éponyme d’un certain Edmond Évrard Suffrin, fondateur au Lamentin en Martinique du Dogme de Cham. Sa doctrine repose sur une vision antagonique des races humaines et sa vocation rejoint un besoin de justice pour toute une catégorie d’hommes expulsés de l’humanité. Suffrin, et son double romanesque Cham sont traumatisés par une histoire qui leur a instillé une conscience suraiguë de la race. Ils sont habités par un esprit justicier qui les a amenés à la marge d’une société dominée par le Blanc, et qui a accessoirement hypertrophié leur ego : « Un nègre longiligne, vêtu d'une imposante tunique parsemée d'inscriptions cabalistiques, coiffé d'une sorte de bicorne décoloré, brandit une croix grossière à laquelle il avait suspendu des mouchoirs rouges et jaunes en s'écriant: « Je suis Cham, le dernier prophète que Dieu tout-puissant a envoyé sur terre afin de délivrer la race des nègres. Que ce carnaval impie auquel vous vous livrez cesse sur-le-champ! La fin des temps est proche et chacun d'entre vous sera jugé. L'homme blanc, ce diable vivant, cette réincarnation de Satan, vous conte des balivernes depuis bientôt deux millénaires mais son règne est sur le point de s'achever, mes frères. Suivez Cham jusqu'à son temple et vous connaîtrez la vérité vraie! Suivez-moi! » (p. 204)

Il reste tout de même que leur référence, ils la trouvent dans la Bible blanche de la religion blanche, dans cet ancêtre putatif de la race nègre, qui fut désigné comme tel par des esprits qui n’accordaient d’ascendance biblique aux nègres que pour les mieux fixer dans la malédiction éternelle pesant sur la descendance de cet ancêtre présumé, Cham, et ce en contradiction avec la lettre de l’Écriture qui fait retomber la malédiction sur Canaan, fils de Cham. Confiant a rendu cohérent en le romançant le personnage du prophète Cham, non seulement sur le plan linguistique (le délire verbal de Suffrin), mais aussi dans l’idéologie (conséquence d’un cas clinique de délire verbal).

Le surgissement mythique s’opérant crescendo au fur et à mesure des romans de Confiant, on peut, au regard de la fréquence des mythèmes liés à la malédiction du nègre, postuler que le personnage du prophète Cham était latent dans les romans qui ont précédé La Vierge du Grand Retour. Dans ce roman, le personnage de Cicéron Nestorin apparaît épisodiquement, et reste très effacé, cédant en quelque sorte sa place au prophète Cham pour brandir les problématiques raciales qui agitent les consciences antillaises.

Ce faisant, l’irradiation du mythe de la malédiction du nègre éclate dans toute sa sulfureuse phosphorescence, son émergence quadrille les œuvres vives du roman, et sa flexibilité imprègne le texte dans ses couches les plus profondes.

Tout en calquant la silhouette de son roman sur la Bible, n’empruntant que quelques livres, quelques passages pour faire vrai et coller à la réalité antillaise, Confiant a pratiqué à sa manière cet art de l’amplification avec lequel Saint-Amant a magnifié dans la poésie narrative de son Moyse sauvé quelques versets empruntés au livre de l’Exode.

Amplification biblique

Si l’on mesure au caractère près, ou au mot près le volume des emprunts de Confiant à l’hypotexte biblique, force est de reconnaître que pour l’économie de son roman, l’écrivain martiniquais ne décalque qu’une infime partie de l’océan textuel que constitue la Bible. Soulignons toutefois cette amplification de la Genèse IX, 18-27.

En effet, l’évocation répétée du personnage de Cham, les considérations des uns et des autres sur la damnation qui obscurcit le destin du nègre participent de cette amplification. Ainsi, après que le prophète Cham ait fait de Dictionneur son disciple, et que ce dernier se soit mis à sa tâche de prosélytisme, le prélat qui accompagne la procession mariale fait appel à ses connaissances bibliques : « Or, depuis quelque temps, Dictionneur évoquait un certain prophète Cham à mots couverts. L'abbé crut de prime abord qu'il s'agissait du personnage biblique, le fils de Noé, frère de Sem et de Japhet, mais il dut déchanter le soir où, à la dérobée, il surprit Dictionneur qui chapitrait les pèlerins » (p. 265)

Mais en réalité, le lien que les nègres établissent entre le Cham biblique et eux est dans cette « vie de déveine qui accablait le nègre depuis que le monde était monde » (p. 50), avec un profond sentiment d’injustice sur l’ordre du monde, au point où des intrépides comme Rigobert, le fier-à-bras, ont « toujours injurié haut et fort la marraine du Bondieu, l'accusant d'avoir privilégié le Blanc au détriment du nègre lors de la Création » (p. 147) Et le sentiment de subir une malédiction originelle est tel que dans leurs suppliques à la Madone, d’aucuns oscilleront entre le singulier de leur existence, et le général de la race dominée :« Madone adorée, accorde-moi une miette d'attention, je t'en supplie! La maudition pèse sur ma tête depuis un siècle de temps, oui. » (p. 189), « Lettre déposée en la paroisse du Vauclin: « Vierge du Grand Retour, Gloire à toi! Honneur et respect sur ton front ! Hosanna! Tu as traversé les mers pour nous apporter la parole divine. C'est donc que tu as compris en quelle servitude vivent les nègres depuis des siècles. Nous sommes la douzième tribu perdue d’Israël. Nous avons droit à réparation. Je te demande de pouvoir hériter des deux maisons et de la propriété plantée en cannes de ma tante Hortense (…) » (p. 355)

Les nègres s’investiront pour beaucoup dans le périple de la Madone, essentiellement pour « désamarrer » la déveine de leur vie ; eux, les « fils de Cham » du Psaume créole (p. 249), les « descendants de Cham », « sel de la terre » et « lumière du monde » (p. 198), voulant qu’on ne dise plus «le nègre est une race qui a de la maudition dans son corps ».

Plus qu’une aventure de lecture de l’hypotexte biblique, La Vierge du Grand Retour invite à la remise en cause des absolus, d’où qu’ils viennent, afin que s’accomplissent non pas des destinées prescrites et recouvertes de l’onction biblique, mais les volontés de tous les peuples dans leur diversité. La volonté d’unir l’humanité en clamant son monogénisme ne saurait justifier l’embrigadement dans une Histoire unique, avec un ancêtre unique, que l’on prête volontiers aux Autres uniquement avec le soin de les asseoir sur des branches pourries de la généalogie qu’on propose. En construisant une ascendance confuse au messie mort-né d’Adelise, le romancier semble avoir voulu relativiser les différentes tentatives de reconstruction d’une histoire antillaise, tentatives saturées par les absolus d’une étiologie piégée. Dulie et latrie.

La Vierge du Grand Retour est une « bible » de la déconstruction qui accouche d’un Messie mort-né, Jéricho, et peine à produire l’espérance. La Bible des chrétiens quant à elle, dans son esprit et dans son corps textuel, est une longue lettre d’amour de Dieu aux hommes. Elle annonce sur plusieurs siècles la venue au monde d’un sauveur pour l’humanité en rébellion contre son créateur, elle décrit cette venue, dit les faits et gestes exemplaires, et surtout rapporte la parole de vie du Messie, conte sa passion, sa mort, sa résurrection, rapporte la saga de la continuation du Christ dans le Saint Esprit qui guide les exemples des apôtres, lesquels témoignent de la vie de l’esprit dans l’homme qui est tout sauf un parent des grands singes…

En somme, Raphaël Confiant s’est accommodé d’une dimension purement formelle de la Bible pour conter une escroquerie qui brandissait le masque de la spiritualité, puisque ses initiateurs portaient soutane, égrenaient chapelet et avaient la bouche remplie d’Ave Maria et de Pater Noster. Au fond, la ferveur populaire que déclencha la tournée de la statue de plâtre de la Vierge Marie à travers la Martinique n’était qu’un carnaval bis que Confiant a su habiller du romanesque picaresque. Le pouls spirituel d’une Martinique qui peine encore à se définir cent ans après l’abolition de l’esclavage des Noirs ne trouve dans ce roman et l’histoire qui le suscite pratiquement aucun écho biblique digne de ce nom. L’anecdote y est reine, enjolivée des fleurs d’une rhétorique religieuse qui s’étiole en folklore. Au fond, la bible foyalaise de Raphaël Confiant consigne la version populaire et fleurie d’un déviationnisme religieux qui se nourrit de confusionnisme et prospère sur des dogmes qui sont déjà en eux-mêmes des formes primitives d’amplification azimutée du récit scripturaire. La dévotion mariale qui cannibalise l’espace du récit est un épiphénomène papal daté (du Pape Sixtus V qui instaure l’Ave Maria à la fin du 16e siècle à l'Immaculée Conception de la Vierge Marie proclamée par Pie IX en 1854 et de la proclamation par le Pape Pie XII en 1950 de l'Assomption de la Vierge Marie, -ascension corporelle au ciel peu de temps après sa mort- à la proclamation de Marie Mère de l'Église, par le Pape Paul VI en 1965). La Bible, qui donne sa couleur au récit, est pourtant la grande absente de l’entreprise de redynamisation de la foi populaire. La vierge qui est célébrée dans le roman a les traits d’une déesse païenne, telle Erzulie, déesse du panthéon Vaudou, et il serait à peine polémique de dire que la Martinique, à l’instigation des dignitaires du clergé et des margoulins locaux de la caste békée nage en pleine idolâtrie. Car la Vierge qui est célébrée « sauve ». Et la quasi absence de son Christ de fils, pourtant pierre angulaire de l’édifice chrétien de qui il tient son nom, ne semble guère troubler les maîtres d’œuvre de la tournée. Un tel christianisme sans Christ n’est pas une exclusivité martiniquaise, et l’île aux fleurs ne fut pas le seul terrain d’exploration des vertus placebo du salut par la Vierge. L’une des élégances du roman de Confiant qui place haut le questionnement du symbole et manie avec maestria l’hérésie est d’avoir produit une Bible sans Messie, sans Passion, sans Cène, sans Pentecôte, sans tribulation des apôtres.

Au bout des versets païens de la bible martiniquaise de Confiant, résonnent les accents apocalyptiques des saintes écritures, réprouvant le mal et faisant triompher la justice divine. Les familles fortunées organisatrices de la tournée martiniquaise de la Vierge de plâtre ne s’en tirent pas à si bon compte, puisque leur entreprise qui heurte frontalement le deuxième commandement du Décalogue rencontre le courroux divin qui cingle comme un châtiment du jugement dernier. À l’issue de la tournée, l’hydravion qui transporte les dignitaires coupables de la vaste escroquerie vers Bordeaux explose après deux heures de vol, offrant à la faux vengeresse de l’ange les raisins de la colère divine.

On pourrait lire derrière le projet littéraire de Confiant le dessein de lézarder profondément l’édifice de l’Unicité, du Même que transporte la marche de l’Occident. L’idée tenace d’une coopération sans faille entre le sabre et le goupillon dans l’entreprise de domination, sous toutes les formes, a longtemps validé l’exigence d’opérer, à la suite de la décolonisation, une déchristianisation en règle. Cette exigence passe par une remise en perspective du texte fondateur des civilisations occidentales : la Bible. Une remise en perspective qui s’apparente souvent à jeter le bébé avec l’eau du bain ; à évacuer la foi chrétienne en reniant l’Occident dit chrétien. Lorsqu’on sait comment cette foi chrétienne a été greffée sur les populations esclavagisées du nouveau monde, force est de comprendre les outrances du premier mouvement de rejet. La démarche de Confiant ressemble davantage à un argument ad hominem, qui reprend les incohérences du discours colonial et les floueries de la mission qui s’était approprié le message de l’évangile, y opérant une inculturation si profonde que, rendue avec les a priori et autres complexes de supériorité du missionnaire, la bonne nouvelle du salut prenait des allures de faire valoir, de paravent masquant des desseins moins avouables.

Aussi, l’intertextualité biblique se retrouve-t-elle majoritairement afrocentriste ou afrocentrée dans La Vierge du Grand Retour, discours de refus, discours d’opposition qui s’agrège autour des « traces » bibliques du nègre ou présumé négroïde des Saintes écritures. Il aurait fallu une dimension réellement théologique à ce roman, avec un Christ en situation, pour poser avec acuité et sans filtre culturel trop marqué la problématique du salut ; avec peut-être un apôtre des Gentils aussi cohérent que le référent biblique, pour marquer la « créolité » de la Bible, pour laquelle il n’y aurait plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni Africain, ni Européen, ni Levantin, ni Amérindien, mais des chrétiens, tous égaux devant la transgression des commandements divins, et tous égaux devant la grâce divine.

Raphaël Confiant a su se vacciner de la dictature des identités ataviques et concevoir une création nouvelle, même si le saut spirituel est à faire pour une nouvelle naissance (ceci est affaire privée, bien entendu). Dans La panse du chacal, ce n’est plus la Bible, au centre d’un face à face pernicieux entre Blancs et Nègres, qui a les faveurs du romancier, mais bien la Loi de Manou pour dire une autre sagesse, millénaire, venue d’Inde pour accompagner les migrants tamouls qui contrairement aux Noirs ne vinrent pas nus aux Amériques. En corrigeant l’erreur de parallaxe qui fait ranger sur le même plan la Bible et les autres textes dits fondateurs, on devrait pouvoir guérir de certaines cécités.

 

Edmond MFABOUM MBIAFU

 

M'est avis que Boniface MONGO-M'BOUSSA et son compère Edmond M'FABOUM-M'BIAFU, sont deux éminents critiques africains, ex-camarades de cellule, peut-être, engoncés dans la même camisole, allez savoir (ou dans la même université) ! Par quelle stupidité ai-je lu seulement tous les romans de Raphaël Confiant, au lieu de les découvrir par le biais foldingue, loufoque, hilarant de l'analyse et de la critique. Mais j'ai un doute. L'art de la critique littéraire est peut-être comparable à celui de la critique gastronomique. On reste sur sa faim, de fait on ne mange rien surtout … En outre, j'ai l'estomac délicat ; je ne prise que peu la cuisine roborative ...

Bah ! Tant pis pour moi ! C'est juste le faire-noir ! On m'attend à la case-à-rhum des Anses d'Arlet, chez tante Pauline ! Donatien va s'inquiéter et me dérisionner, pour sûr ! Ah oui ! L'œuvre romanesque de Confiant ? J'en parlerai un autre jour, et là, tout de même je ferai plus court et plus sérieux, allons, disons plus sobre...

Thierry Caille

 

Photo du logo : lithographie de Daumier