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Bref voyage dans le passé avec les ministres français et les « héritiers » de Césaire

… OU COMMENT DECHIQUETER L’IMAGE D’UN HOMME.

Lisa David

Jean-Marc Ayraut est arrivé dans notre pays mercredi 26 juin. Il y restera deux jours, dans un climat bien plus tranquille que le celui qu’avait connu son prédécesseur socialiste Lionel Jospin. La Martinique n’avait pas vu un Premier ministre de Gauche depuis 14 ans. Lionel Jospin le socialiste, chef du gouvernement de cohabitation sous Jacques Chirac, était venu en octobre 1999 dans un climat social très tendu, et il a bien a failli se faire secouer à la Jégo. Retour sur ces visites ministérielles dans la colonie Martinique.

"Monsieur le Premier Ministre, donnez-nous un Préfet !" Roger De Jaham interpelle ainsi Lionel Jospin, Premier ministre de la France. Nous sommes le 27 octobre 1999 à l’Atrium, où le chef du gouvernement, de passage aux Antilles pour quatre jours, rencontre les chefs d’entreprise du pays.

Si Jacques Chirac est Président de la République, la Gauche gouverne et le Premier ministre n’a pas caillé, comme pouvait l’espérer celui qui se prenait pour le dernier maître de Martinique. Le temps de rougir comme un chabin, le chef du Gouvernement envoie De Jaham dans les cordes : « Ne vous trompez pas sur le sens de cette rencontre. Restez un chef d’entreprise ou un acteur de la vie économique. Je viens ici pour remplir un rôle, gardez le vôtre. Maîtrisez les problèmes sociaux avec intelligence dans votre entreprise. Faites votre travail. Créez des richesses, dirigez votre entreprise mais ne venez pas ici mettre en cause des fonctionnaires de l’Etat. »

Roger de Jaham reste KO. Il n’était pas encore entouré de ses « tous créoles » pour courir à son secours. Celui qui se voulait déjà le porte parole de la caste békés est bien seul face à un Premier Ministre qui n’est pas du genre à se prosterner devant les puissances d’argent de la colonie.

Il faut dire que le climat était au plus major depuis quelques mois. Les patrons se sentaient forts. La grève chez Toyota les avait gonflés à bloc. Ce conflit qui opposait les salariés de la marque japonaise à leur patron André Péraldi, avait démarré face au refus de ce dernier de redistribuer une partie des bénéfices réalisés par l’entreprise, sous forme d’augmentation de salaire. Le patronat local a pesé de tout son poids pour que le dirigeant de Toyota ne cède pas. Plainte a été déposée contre les grévistes postés aux abords de la concession et des nervis accompagnés de chiens d’attaque ont été envoyés dans la zone industrielle. Une opération commando a même été menée par les nervis contre les grévistes. L’ambiance était au macoutisme patronal. Une procédure de licenciement a été engagée contre les délégués du personnel.
En solidarité avec les grévistes, les syndicats se sont mobilisés. Les sections syndicales de la CGTM ont mené de nombreuses actions comme à l’EDF avec des coupures de courant. Les chauffeurs de taxis, de cars et les camionneurs membres de la CDMT avaient bloqué les axes routiers quelques jours avant la venue du Premier ministre. Il fallait faire céder les gros patrons qui soudés par le conflit Toyota, voulaient faire la loi. Ils avaient le soutien du RPR (devenu UMP en 2002) et du Président de la République issu de ses rangs du parti de Droite, Jacques Chirac.

Mais Lionel Jospin qui a envoyé Roger De Jaham « maîtriser les problèmes sociaux avec intelligence », pouvait compter sur le soutien de la Gauche locale qui était encore à gauche. Une Gauche dominée par le PPM qui n’avait pas encore recruté Daniel Robin dans ses rangs. Pas encore converti, celui-ci exprimait son ras le bol de ces syndicalistes empêcheurs de commander en paix.

Le syndicalisme n’était pour lui que « macoutisme » et il le faisait savoir dans le journal français « Les Echos » (29 octobre 1999) : « Nous ne pouvons plus travailler dans ces conditions dans ce pays où domine le macoutisme syndical », explique ainsi Daniel Robin, président de l'Union régionale des PME (URPME), qui, bien qu'étant l'une des organisations les plus modérés, dénonce la situation d'anarchie et « la violence qui tiennent lieu de dialogue social. Il faut que le Premier ministre dise clairement si oui ou non il entend faire respecter l'Etat de droit aux Antilles. Ce n'est pas le cas en Martinique en ce moment, et il est hors de propos de discourir sur le développement économique et de maintenir cette situation de laisser aller... ».

Élu Président de la République en 2007, Nicolas Sarkozy drague sur sa gauche. Et ça marche. Quand les ses ministres passent en Martinique, on oublie que la Gauche y est majoritaire et que la Droite est aux commandes en France.

Oublié les crachats de celui qui, ministre de l’Intérieur, avait du annuler sa visite en décembre 2005, Aimé Césaire refusant de le recevoir et des manifestations hostiles à sa venue se préparant dans le pays. Le ministre avait fait voter en février 2005, une loi qui conseillait aux enseignants de "mettre en valeur" l’aspect positif de la colonisation, particulièrement en Afrique du Nord, précisait ce texte. Aimé Césaire, maire honoraire, avait dans un communiqué évoqué des « raisons personnelles » et « parce que auteur du « Discours sur le Colonialisme », je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu. Et ne saurais paraître me rallier à l’esprit et à la lettre de la loi du 23 février 2005 ».

Les Martiniquais s’étaient justement senti visés quand Nicolas Sarkozy, dans les banlieues parisiennes, disait vouloir "nettoyer au kärcher", la « racaille. Des propos qui visaient autant les enfants de l’immigration africaine que nos frères et sœurs ghettoïsés dans les banlieues depuis que condamnés à l’exil par le chômage et le Bumidom, ils sont partis en France.

Un an plus tard le pardon, ou l’abandon des convictions ayant fait son œuvre, Nicolas Sarkozy accompagné entre autres, d’Eric Woerth est reçu par le père de la Négritude. L’histoire écrira peut-être un jour les noms des traitres, instigateurs de cette rencontre qui aura autant choqué les Martiniquais, que la loi du 23 février sur le rôle positif de la colonisation.
Ce 10 mars 2006, l’écrivain de la négritude offre son « Discours sur le colonialisme » à celui qui dira plus tard (26 juillet 2007 à Dakar) que le « drame de l'Afrique » vient du fait que « l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire » !

Une image de cette rencontre restera gravée dans les mémoires : celle du vieil homme descendant les escaliers de la mairie, soutenu tel un pantin par Nicolas Sarkozy. Et pendant qu’à la télé on regarde ce triste moment, le commentaire le du reportage de France 3 à la mairie de Fort-de-France précise : « Cette image tant attendue et patiemment négociée par le ministre de l’Intérieur, la rencontre avec Aimé Césaire, le vieux sage de la Martinique, poète de la Négritude qui avait refusé de le recevoir en décembre dernier. »

Et quelques phrases plus tard suite du commentaire : « Pour une fois Nicolas Sarkozy se tait, il écoute longuement les confidences du vieil homme et soudain ce lapsus, du à la visite de Laurent Fabius le mois dernier » et on entend Césaire de sa voix tremblante dire « nous avons Laurent Sarkozy ! ». Rires dans l’assemblée.

La journaliste, Roselyne Febvre ne semblait pas savoir ce qui se jouait en coulisse quand elle concluait ainsi son reportage : Le voyage de Nicolas Sarkozy s’achève ce soir. Un voyage qu’il redoutait, surtout en Martinique où la contestation est plus forte et la droite inexistante. » Mais la nouvelle Droite était déjà bien née ce 10 mars 2006 !

Nicolas Sarkozy, celui qui tutoie Serge Letchimy, est venu en Martinique pour les obsèques d’Aimé Césaire le 20 avril 2008. Mais ce jour là, c’est la famille qui a décidé et pas question d’utiliser encore une fois l’image du grand homme pour faire de la basse politique. La famille du défunt a refusé que Nicolas Sarkozy prononce un discours afin d'éviter toute récupération politique.

26 juin 2013, c’est au nom du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire que le Premier ministre de la France vient. Au nom de la lèche les larbins sont au rendez-vous… au nom de Césaire !

Pendant que Jean-Marc Ayrault visite le musée Césaire, à la mairie de Fort-de-France, un syndicaliste de la Poste est brutalement arrêté et trainé par des rues adjacentes, jusqu’au commissariat de Fort-de-France où il est placé en garde à vue. Il a fallu bien insister pour que ses avocats soient enfin autorisés à le voir. Mais cette arrestation arbitraire n’aura pas retenu l’attention de la presse… sauf pour affirmer que du trottoir on entendait le syndicaliste qui criait sa colère « invectiver » la police !

« Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, {{le larbinisme}}. » Aimé Césaire.

Post-scriptum: 
"Casaire livré à Sarkozy" capture d'écran