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ORPHÉE NÈGRE ET LES VOIX DES SIRÈNES

ORPHÉE NÈGRE ET LES VOIX DES SIRÈNES

Alors que, ces jours-ci, autour d’un mort tourbillonne une nuée de petit-bourgeois rapaces, par la réédition d’Orphée nègre, j’ai voulu dénoncer cette imposture, et faisant d’une pierre deux coups, avec Les voix des sirènes résonne la même dénonciation, celle du renouveau d’une pensée déviationniste dont la fondamentale fonction consiste à détourner nos consciences de la commande nationale martiniquaise pour un hypothétique retour exclusif aux sources africaines .
Ecrites et publiées il y a une quarantaine d’années, Orphée nègre et Les voix des sirènes
conservent (du moins pour ceux qui savent encore écouter-regarder) une criante actualité.

Daniel Boukman

Quatrième de couverture

Orphée nègre n’a jamais été le relevé de faits réels mais, comme l’autorise la liberté de création, cette pièce se voulait tel un lancer de sagaies symboliques.

Sa trame s’inscrit dans la légende d’Eurydice et d’Orphée dont la distorsion baroque à laquelle ce mythe grec fut soumis, signale quelques interrogations toujours en attente de réponses… Aujourd’hui comme hier, il est sain qu’au sein d’un concert de louanges, un son - comme celui-ci  - discordant, se fasse entendre.

Pièce écrite en 1962 en Algérie indépendante, publiée une première fois en 1967 aux éditions P.J Oswald, Orphée nègre, à l’occasion de la présente réédition, n’a été l’objet d’aucune modification, et c’est volontiers que je fais mien les propos d’Aldous HUXLEY qui déclare, en 1946, dans une nouvelle préface de son roman: «Et voilà pourquoi ce nouveau Meilleurdes mondes est le même que l’ancien. Ses défauts, en tant qu’oeuvre d’art, sont considérables mais pour les redresser, il m’eut fallu réécrire le livre – et, au cours de ce travail de rédaction nouvelle auquel je me serais livré en qualité de personne plus âgée, et différente, je me déferais probablement non seulement de quelques-uns des défauts du récit, mais aussi de quelques mérites qu’il a pu  posséder à l’origine.»

Page de garde

Pour beaucoup d’intellectuels de couleur, la culture européenne présente un caractère d’extériorité. De plus, dans les rapports humains, le Noir peut se sentir étranger au monde occidental. Ne voulant pas faire figure de parent pauvre, de fils adoptif, de rejeton bâtard, va-t-il tenter fébrilement de découvrir une civilisation nègre?

Que surtout l’on nous comprenne. Nous sommes convaincu qu’il y aurait un grand intérêt à entrer en contact avec une littérature ou une architectures nègres du IIIème siècle avant Jésus-Christ. Nous serions très heureux de savoir qu’il exista une correspondance entre tel philosophe nègre et Platon. Mais nous ne voyons absolument pas ce que ce fait pourrait changer dans la situation des petits gamins de huit ans qui travaillent dans les champs de canne en Martinique ou en Guadeloupe. - Frantz FANON (Peau noire masques blancs, éditions du Seuil, 1962)

Avertissement 1

Orphée nègre, publié en 1967 aux éditions L’Harmattan sous le titre générique de Chants pour hâter le temps de la mort des Orphée, j’ai voulu soumettre ce texte à  une  re-lecture afin d’en vérifier ce qui a résisté à l’érosion du Temps.

En ce qui concerne l’utilisation exclusive de la langue française, il convient de préciser qu’il ne pouvait en être autrement: je n’avais pas encore accompli ma descente aux enfers où j’allais plus tard découvrir, tout en sa force et ses beautés,  la langue  créole qui désormais, entre autres, sous-tend ma pratique littéraire.

Le mythe d’Orphée (métamorphosé), aujourd’hui encore, je revendique d’en avoir fait le choix, influencé par mes lectures de jeunesse et par les réalisations cinématographiques d’un Jean Cocteau et d’un Marcel Camus.1

Mais l’essentiel réside dans le fait que cette fiction fabriquée il y a une quarantaine d’années  cède aujourd’hui la place à une implacable réalité.

Autant les chants des Orphée nègres furent longtemps tenus reclus dans un pesant silence  par les grands prêtres (français) des temples littéraires, autant aujourd’hui les mêmes (ou leurs épigones) n’ont pour ces mêmes Orphée que louanges hyperboliques au point d’avoir fini par ouvrir pour l’un d’eux les portes du Panthéon académique.2

Et regardez! Autour de la dépouille d’Orphée, que de danses obscènes que danse aujourd’hui tout un assortiment de petits bourgeois tropicaux nécrophages.

Le chant d’Orphée instrumentalisé, aux jours d’aujourd’hui, fonctionne comme autant de chants de sirènes conduisant le Navire vers un naufrage par la Mort occidentale  programmé, avec la complicité active d’une confrérie de nègres domestiques, toutes couleurs de peau confondues.

Et puis l’accentuation des problèmes - individuels, collectifs - qui nous assaillent, les drogues des grandes et petites lâchetés que, depuis toujours, l’on nous inocule et que tant d’entre nous consomment avec délice … tout cela fait qu’aujourd’hui, il n’est plus de mise d’entonner béatement les mélopées d’Orphée.

  1. S’inspirant de la légende d’Orphée, ces cinéastes français ont adapté à l’écran l’un (Jean COCTEAU) Orphée,  l’autre  (Marcel CAMUS)  Orfeo Negro .
     
  2. En 1983, Léopold Sédar SENGHOR est élu membre de l’Académie française.

    Avertissement 2

    Comme Orphée nègre, Les voix des sirènes, s’inscrit dans le prolongement de mon insoumission en octobre 1961.

    Dans un étrange tribunal un homme enfermé dans un silence obstiné sera soumis aux pressions d’un juge et de ses comparses qui vont employer toute une gamme d’arguments alliant à la menace un jeu subtil de séductions pour obtenir de l’homme l’officiel reniement de son acte signal d’une délivrance capitale.

    (Aujourd’hui, il m’est légitime de donner du sens à cette délivrance dont le jeune homme que j’étais en reçut l’onction lorsque, en pleine guerre coloniale d’Algérie, il refusa de revêtir l’uniforme militaire français.)

    Une fois affranchi de ces  premières  tentations,  l’homme sera soumis à de nouvelles voix de sirènes tel le chant charmeur du personnage du Passé et c’est en cela qu’une des thématiques  de Les voix de sirènes et d’Orphée négre se côtoient, celle de l’appel (aux jours d’aujourd’hui par certains de nouveau claironné) du voyage à rebours ramenant au bord des rivages africains.

    L’usage de la langue créole en était à ses premiers balbutiements, selon une graphie dont  je ne résiste pas  à l’envi d’en réparer la naïveté

     

    Cinquième vision

    (Dans une clairière, danse un sorcier - antillo-africain
    - au son d’un tambour au milieu d’un cercle d’esclaves fugitifs)

    Jòdi-a latè las tété san neg / bra-nou las saklé kann pou bétjé
    dépi an tan djab té tibolonm / neg té lib kon lafimen.
    An gran van vini épi chayé lafimen-an / épi chenn pann an bra neg kon kolié-chou an kou fanm.
    Jòdi-a sous mòn lanmè yich-nou kon nou yich manman-nou

    (il ouvre un sac, en tire une poignée de terre (d’Afrique)  qu’il mêle à la terre antillaise)

    Kon lariviè ka tonbé an lanmè
    latè-tala épi latè-tala
    mayé kon fanm mayé épi nonm
    kon lanmò ka rété bò lavi
    latè-tala latè-tala
    sé lariviè ka viré nan lanmè.

    Contact 
    danielboukman@hotmail.com

    Disponible 
    - en Martinique à la Librairie Alexandre
    - par internet via Harmattan

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