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Les littératures haïtienne et antillaise au Québec

MAXIMILIEN LAROCHE

{{1. Vous avez été longtemps professeur de littérature à l’Université Laval et responsable du GRELCA (Groupe d’études et de recherches sur les Littératures de la Caraïbe), qu’est-ce qui vous a poussé à quitter Haïti pour travailler dans «la Belle province» ?}}

En septembre 1960, je suis venu faire une licence en lettres à l’Université de Montréal parce que le Conseil des Arts du Canada m’avait accordé une bourse d’études. Je ne suis donc pas parti d’Haïti en tant qu’exilé politique. Mais si la littérature m’a amené au Québec, la politique m’y a retenu parce que la situation d’Haïti, sous le régime de Duvalier père, n’encourageait guère à revenir au pays quand on était déjà à l’extérieur.
Par contraste, le Québec commençait vers 1960 sa «Révolution tranquille» et cela se traduisait par de grands changements dans le système d’éducation. On recrutait des professeurs de français un peu partout dans le monde et l’ambiance était très favorable à la poursuite des études sur les littératures des pays francophones. À preuve j’ai publié en 1963, mon premier livre, Haïti et sa littérature, après avoir fait paraître une série d’articles sur ce sujet dans le quotidien Le Devoir de Montréal. Des collègues étudiants de l’Université de Montréal qui venaient de fonder une coopérative d’édition m’ont demandé alors de reprendre ces textes en un volume. Par la suite, ils auraient voulu que j’écrive un autre essai sur les littératures africaines. Mais ce projet ne se réalisa pas.
J’ai donc été toujours encouragé à enseigner et à écrire sur les littératures francophones et à faire des comparaisons entre celles-ci et la littérature québécoise ainsi qu’avec d’autres littératures. La création du GRELCA, dans le but d’entraîner mes étudiants à la recherche sur les littératures de la Caraïbe francophone, m’a permis de continuer à publier sur les littératures d’Haïti, des Antilles et de l’Amérique latine.

{{2. Est-ce que la littérature haïtienne et plus largement antillaise sont désormais bien implantées dans les universités du Québec?}}

L’enseignement des littératures francophones est certainement bien implanté dans les universités du Québec. Mais la situation a évolué au cours du temps. Elle varie de plus selon les institutions et selon leur histoire particulière ou leur localisation. Car la ville de Montréal où se regroupe la moitié de la population du Québec constitue un point stratégique pour à peu près tout. Mais ailleurs, à Québec, à Sherbrooke, selon les époques, l’enseignement et la recherche sur les littératures francophone ont connu des moments forts.
Ainsi l’Université de Sherbrooke fut un temps, avec Antoine Naaman, professeur et directeur d’une maison d’édition (Les éditions Naaman) un centre assez dynamique de diffusion et de recherche dans le domaine des littératures africaine, antillaise et libanaise. L’université Laval, par la suite, devint le pôle principal de ces études avec une double orientation : l’une, vers l’Afrique subsaharienne et l’autre, vers la Caraïbe. Actuellement, il existe à l’Université Laval une Chaire de recherche du Canada en littératures africaines et francophonie. À l’Université de Montréal, l’enseignement des littératures francophones de l’Afrique, au sud comme au nord du Sahara, ainsi que celle des Antilles est dans le moment fort bien assuré par un ensemble de professeurs ayant chacun leur spécialisation. Cependant c’est dans le contexte général dans lequel se déroulent maintenant ces études que l’on observe certains changements.
Autrefois, certains pionniers des études de littératures francophones comme Auguste Viatte ou Michel Tétu, à l’Université Laval, ou encore Réginald Hamel, à l’Université de Montréal, entretenaient des rapports étroits avec les Antilles et Haïti. En 1944, Auguste Viatte à fait partie d’une mission qui travailla à la mise sur pied de l’Université d’état d’Haïti et entre 1960 et 1980, Michel Tétu, entre autres activités à l’AUPELF et comme fondateur de L’Année francophone internationale, a été un animateur du Cirrecca qui organisait des stages à la Martinique pour les professeurs de français de l’Amérique latine et de la Caraïbe. À l’Université de Montréal, l’anthropologue Jean Benoist avait créé un Centre d’études caraïbes qui comportait une antenne à Fort Saint Jacques, en Martinique. Ce centre était avant tout consacré à la recherche en anthropologie. Il fournissait néanmoins à des spécialistes de différents domaines un moyen de faire de la recherche de terrain dans les Antilles.
Par ailleurs de 1960 à 2000, des poètes comme Gaston Miron et Paul Chamberland, des intellectuels du groupe Parti-pris, animés de l’idéal indépendantiste qu’ils percevaient comme une forme de décolonisation, lisaient avec ferveur les œuvres d’écrivains comme Aimé Césaire ou Frantz Fanon. Cela créait un grand courant d’intérêt pour la Caraïbe en particulier et le Tiers-monde en général.
Enfin les écrivains haïtiens qui fuyaient la dictature de Duvalier, par leur littérature engagée, trouvaient auprès de ces intellectuels québécois un écho à leurs revendications.
Mais les mouvements d’opinion ont changé depuis. L’attention du public est désormais polarisée par le problème de l’intégration des immigrants au Québec. Dans ce nouveau contexte, les écrivains haïtiens, établis depuis quelque temps au Québec, sont devenus plus intéressants aux yeux du public que ceux qui écrivent en Haïti même ou qui écrirait avant tout sur d’Haïti. Ces écrivains venus d’ailleurs mais qui publient au Québec, sont caractérisés comme écrivains migrants ou nomades. Ils sont lus désormais dans l’optique de leur intégration à la société québécoise et leurs textes sont perçus comme un reflet de cette intégration ou des problèmes d’identité ou de métissage dont ils témoigneraient.
Il faut dire aussi que c’est là un courant de pensée que la critique parisienne des auteurs francophones tend à imposer. On connait le débat sur la question de savoir ce qu’est un écrivain francophone puisque l’on se demande si les écrivains français sont aussi des écrivains francophones.
Or d’une certaine façon, l’absence de recherche sur les lieux d’origine des écrivains francophones, et dans le cas qui nous concerne, en Haïti ou aux Antilles, tend à conduire à une restriction du point de vue puisque les écrivains venus du dehors sont vus dans la seule optique de leur intégration à la société d’accueil. Or nul n’est nomade ou migrant de façon exclusive ou permanente.
Il faut souligner alors des initiatives, prises, depuis quelque temps, dans des cadres autres qu’académiques, qui, pour le moment, sont sans doute les moyens les plus évidents de maintenir l’attention sur ce qui constitue l’originalité intrinsèque des écrivains d’Haïti et des Antilles.
Le poète et éditeur, d’origine haïtienne, Rodney Saint-Éloi, en plus de publier des auteurs de diverses régions de la Francophonie, réserve dans le catalogue de sa maison d’édition une place privilégiée aux auteurs de la Caraïbe. Il a surtout organisé la tenue d’événements fort réussis : les cabarets littéraires. Un Cabaret Césaire a été tenu, à l’occasion du décès du grand poète martiniquais et un Cabaret Roumain a souligné le centième anniversaire de la naissance du romancier haïtien, en 2007.Ces cabarets ont permis de marquer des moments importants de l’histoire des littératures haïtienne et antillaise. En canalisant l’attention du public québécois sur des auteurs déjà reconnus, ces cabarets ont aussi contribué à remettre l’éclairage sur des œuvres marquantes qui ne se recommandent pas uniquement par la nouveauté de leur publication.
Le contexte d’Haïti n’est plus lointain pour le public québécois mais il est désormais réduit à sa dimension de pays chaotique et déliquescent. Et quand il se rapproche, dans les œuvres des écrivains d’origine haïtienne publiées au Québec, il se ramène à la situation des fils d’immigrants haïtiens habitant certains quartiers de Montréal qui font la manchette des journaux, à l’occasion d’affrontements entre la police et des «gangs de rue».
L’attention est monopolisée par ces faits divers au point que l’on ne songe plus à chercher dans la littérature dite migrante ou nomade que le reflet de ces tensions urbaines et les solutions possibles aux problèmes d’intégration des immigrants.
D’un autre côté, la réception des auteurs antillais de la créolité est trop liée à la lecture qu’en donnent les critiques parisiens. Et comme les méthodes de lecture, dans les mémoires et les thèses universitaires se font généralement l’écho des théories en vogue en France on peut souhaiter que l’analyse des textes antillais s’appuie davantage sur une connaissance de la réalité des pays antillais
Sans recherche sur le terrain, sans des échanges constants entre ici et là-bas, les études de littératures francophones, et en particulier celles des littératures d’Haïti et des Antilles, ne peuvent qu’être amoindries dans leur perception et leur interprétation. Il n’y a, à cet égard qu’à revoir de quel œil, vers 1940, des écrivains québécois, comme Rina Lasnier, et Reine Malouin, considéraient les écrivains d’Haïti qu’ils commençaient à découvrir ou encore il suffit de relire L’Histoire littéraire de l’Amérique française d’Auguste Viatte pour voir le chemin parcouru et par les littératures qu’il étudiait alors et par la réception qui leur est réservée aujourd’hui.

{{3 Vous avez beaucoup travaillé sur la question de la diglossie littéraire créole/français ? À quoi renvoie ce concept et est-il encore opérationnel de nos jours ?}}

Le concept de diglossie, inventé par Ferguson, vise à décrire la situation d’une société où il y a deux langues d’usage mais où l’une occupe une position hiérarchiquement supérieure par rapport à l’autre. C’est le cas du français et de l’haïtien, en Haïti.
Ce concept, créé pour l’étude des situations linguistiques, est utile en littérature pour aider à comprendre la stratégie des écrivains dans une société comme Haïti. En effet cela permet d’abord d’analyser leur manière de se servir du vocabulaire, de la grammaire et finalement de la rhétorique des langues en contact dans leur milieu. Par là ce n’est plus seulement leur style qu’on comprend mieux mais aussi leur esthétique et leur idéologie, à tout le moins littéraire, puisque de par leur manière d’écrire, ces écrivains visent un public donné à qui ils veulent plaire et auprès de qui ils vont récolter du succès. Le cas de Justin Lhérisson, romancier qui a publié, en 1905 et 1906, deux brefs romans, La Famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa nainnaine, auxquels il a d’ailleurs plutôt donné le nom «d’audiences», un type de récit populaire en Haïti, illustre bien tout cela. Ces deux récits ont connu, dès le moment de leur publication, un succès instantané qui se maintient et même augmente depuis. Cela tient au contenu de ces deux œuvres : d’une part l’histoire des déboires d’un apprenti politicien et de l’autre, la vie picaresque d’une jeune paysanne quittant sa campagne pour aller vivre en ville mais aussi au style et à la langue de Lhérisson.
Or cela n’est pas une exception dans la littérature haïtienne. Dès le premier roman haïtien, Stella, publié en 1858, on peut constater la présence de cette diglossie par le bref glossaire des termes haïtiens que donne l’auteur pour expliquer le sens des mots utilisés. Or cette présence de la diglossie littéraire ne concerne pas seulement la forme des mots mais également leur sens et donc la signification culturelle qu’ils portent. Ainsi Stella, le premier roman haïtien, file la métaphore des jumeaux en faisant apparemment des deux héros, dénommés Romulus et Rémus, des figures de la gémellité conformément au mythe de la fondation de Rome. Mais en réalité l’auteur se réfère bien davantage au mythe vaudou des marassa, donc des jumeaux dans un sens qui est moins biologique que symbolique, comme on l’a fait pour Aristide et Préval, qui n’étaient pas frères mais qui ont été pourtant considérés comme des marassa. Et en effet Romulus et Rémus, dans le roman d’Émeric Bergeaud, ne sont pas de vrais jumeaux, à peine des demi-frères. Mais fondateurs du pays d’Haïti, selon l’intrigue de Stella, ils peuvent bien être considérés comme des jumeaux marassa, comme Toussaint et Rigaud ou Dessalines et Pétion.
Le concept de diglossie peut donc nous aider à mieux lire des œuvres où deux langues s’interpénètrent pour construire un sens bâti sur l’usage des deux langues, des deux sémantiques et des deux cultures qui cohabitent dans le discours d’un écrivain.

{{4 Votre intérêt s’est aussi porté sur la culture populaire haïtienne et le vaudou dans leur rapport avec la littérature, pourquoi ?}}

Le vaudou n’est pas seulement une religion. On l’a d’ailleurs défini comme une religion chantée et dansée. Qui dit chant, dit forcément poésie et même fiction. Qui dit danse, pense forcément aux arts plastiques, à la peinture, à la sculpture, au théâtre a. En somme, il faut voir le vaudou comme un creuset et un coffret; une synthèse de la culture haïtienne qui n’est pas seulement répertoire mais banc d’essai; le lieu où la culture populaire, mais aussi la savante, se donnent en représentation pour la réflexion autant que pour le divertissement du public haïtien.
Ce sont ces divers usages et fonctions du vaudou qui me font croire qu’on ne peut comprendre, étudier et essayer d’interpréter les œuvres littéraires haïtiennes sans considérer l’influence du vaudou qu’on pourrait y relever.
Après tout, des écrivains comme Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis ou René Depestre, qui sont certainement bien éloignés d’être des vaudouisants, se sont servi du vaudou dans leurs œuvres. Cela montre que le vaudou peut être, par ses mythes, une source de métaphores et d’illustration de la mentalité haïtienne.
Mais en réalité l’influence du vaudou est plus profonde que cela. Il structure, jusqu'à un certain point, la mentalité de l’Haïtien. Il lui sert en tout cas de point de départ pour commencer à comprendre le monde.
M’étant trouvé dans l’obligation d’expliquer en langue haïtienne les concepts principaux de la théorie littéraire, j’ai trouvé que cela pouvait se faire aisément, c’est-à-dire logiquement et même avec un peu plus de vraisemblance qu’en français, à partir de concepts tirés de la culture haïtienne et du vaudou en particulier. Et c’est pourquoi je compte à ce sujet un essai qui s’intitulera : «Nan kalfou espastan, sa k ap pase?»
En effet le kalfou, c’est la croisée des chemins ou encore la rencontre de deux rues où se trouvent des feux de circulation. Or quand, à propos du kalfou, le vaudouisant parle d’un mèt kalfou qu’il prie de lui ouvrir la barrière, comme par exemple au début d’une cérémonie vaudou, sa prière n’est en rien la manifestation d’une foi naïve ou superstitieuse. Les feux de circulation des villes modernes qui semblent fonctionner automatiquement, au fond sont réglés par des ingénieurs, des électriciens que nous ne voyons pas mais qui peuvent être appelés à la rescousse en cas de panne. De toutes façons, quand la circulation devient si dense qu’on est obligé de faire appel à un policier pour diriger la diriger, on voit alors surgir le mèt kalfou car gare à l’automobiliste qui n’obéirait pas à son coup de sifflet. Le policier-met kalfou devient un Destinateur et un adjuvant bien plus neutre et impartial que celui de la théorie structuraliste.
L’adjuvant, serait ainsi le mounn-pa et il perdrait de son caractère péjoratif puisqu’il est bien clair que nul ne peut être un self-made man. Il nous faut toujours un mounn-pa pour nous donner, au bon moment, le coup de pouce décisif. Le sujet de la théorie littéraire qui semble être un self-made man, n’est qu’une version modernisée du Prométhée dont nous savons, chaque jour davantage, qu’il n’est qu’une illusion que peut sembler conforter le volontarisme aveugle de la civilisation industrielle et technologique.
Que l’on appelle le mounn-pa adjuvant ou auxiliaire, hasard, chance ou destin, jeitinho, suerte, baraka, cela dépendra de la lunette par laquelle, consciemment ou non, nous voyons les choses.
Écrire en haïtien, en créole si l’on préfère, me fait davantage prendre conscience de la différence non contradictoire des choses. On peut dire :« Obama se rend bien compte que les États-Unis ne peuvent changer qu’avec l’aide des autres pays.» ou affirmer :«Il s’aperçoit que la suprématie des États-Unis ne repose que sur le consentement des autres pays.» Deux facettes d’un même dilemme
On pourrait ainsi voir comment dans une perspective, mettons vaudouesque, les choses prennent un sens qui fait voir que la logique du vaudou n’est en rien contradictoire par rapport à cette logique qu’on appelle le sens commun mais qui n’est commun qu’à un groupe donné et à un moment donné. Au fond, c’est ce que Pascal signalait déjà en parlant de la vérité variant selon les deux versants des Pyrénées.
Si l’œuvre littéraire haïtienne doit être la conjonction d’une forme et d’un sens inédits, il n’y a pas d’autres voies que celle de choisir les modèles les plus proches, ceux que proposent la culture populaire et le vaudou car ils ont donné, en oraliture, ce que les écrivains veulent changer en littérature.

{{5 Où en est la littérature haïtienne aujourd’hui ?}}

Une littérature, comme toutes choses, connaît des hauts et des bas. En Haïti, on peut dire que la situation, en 1950, était marquée par la volonté des intellectuels de concilier marxisme et indigénisme. On pourrait ainsi résumer les efforts de Jacques Stephen Alexis quand il formulait sa théorie du réalisme merveilleux des Haïtiens au premier congrès des écrivains et artistes noirs. La situation générale a bien changé depuis et pas dans le sens d’une amélioration des choses puisque, sur le plan des idées, le marxisme a vécu et aucune solution n’apparaît sur le front idéologique tandis que sur le plan matériel tout se dégrade en Haïti.
Sans doute l’écriture en langue haïtienne qui démarrait en 1950, avec Félix Morisseau-Leroy, paraît avoir définitivement pris son essor mais sans que soient apparus des successeurs à la génération de 1950 dans laquelle on peut inscrire bien entendu Félix Morisseau Leroy mais également Georges Castera et Frankétienne qui ont publié des œuvres marquantes en haïtien au cours de la période duvaliériste.
On attend donc de voir quels thèmes et quel style viendront illustrer cet après-Duvalier dont on peine à sortir. La réception d’une littérature témoigne des hauts et des bas de celle-ci, au miroir du regard national aussi bien qu’étranger. Du point de vue du public haïtien, on peut prendre comme baromètre Livres en folie, la foire annuelle du livre au cours de laquelle tous les prix sont coupés. Le public de Port-au-Prince s’y précipite pour y faire, dans le cas de pas mal de gens, ce que l’on peut considérer comme leur achat annuel de livres. Car tous les livres inscrits au catalogue des éditeurs et des libraires sont soldés et chacun peut ainsi s’accorder le privilège de faire toutes les lectures qu’il se promettait de faire tout au long de l’année. Les lecteurs accourent donc en grand nombre à cette foire annuelle qui, d’abord tenue seulement à Port-au-Prince, commence à se tenir aussi dans des villes de province. Il y a donc un regain de la lecture des auteurs haïtiens et cet évènement qu’est Livres en folie commence à faire figure de rentrée littéraire.
Il s’agit là d’un phénomène de distribution qui influencera certainement l’édition. À preuve ce coup d’éclat des Presses Nationales d’Haïti qui viennent de lancer d’un coup près d’une dizaine d’ouvrages en haïtien, pour la plupart des récits de fiction, mais parmi lesquels on trouve aussi une traduction de L’Étranger d’Albert Camus. Nul doute que cette visibilité et cette accessibilité des auteurs haïtiens, écrivant aussi bien en haïtien qu’en français, renforçant d’autres facteurs, redynamiseront la littérature haïtienne qui ne peut se contenter d’espérer dans la bienveillance des éditeurs et des critiques parisiens pour croître.
Un marché du livre semble se constituer. Ce sera indispensable à l’épanouissement de la littérature en Haïti. Il faudra aussi que se développe le lectorat. Mais cela relève d’autres instances que celles des libraires et des écrivains. En tout cas on ne peut que se réjouir de voir l’offre de lecture présenter une variété de plus en plus en grande. La littérature enfantine, la bande dessinée et des ouvrages savants, écrits dans les deux langues, haïtienne et française, sont désormais disponibles. Il ne manque plus que des lecteurs, pour ne pas dire des acheteurs de livres, pour stimuler l’inspiration des écrivains.
Même s’il s’agit d’un phénomène récent dont il reste à voir s’il connaîtra le développement qu’on lui souhaite, il y a en tout cas un tournant significatif que prend le livre haïtien qui doit cesser d’être un objet rare ou exotique, gardant un caractère confidentiel, sinon même élitiste. Son accessibilité pourra désormais garantir de pouvoir mesurer objectivement la côte de popularité d’une œuvre, de sonder sa pertinence, de voir se dessiner et se confirmer des tendances de lecture, des goûts, d’entrevoir en somme quelles directions prend l’écriture en un pays encore largement tributaire de l’oralité et par conséquent dépendant d’une réflexion plus consensuelle que méthodique.
Les écrivains haïtiens sont cependant confrontés à un aspect inédit de la situation diglossique du pays. Il semble s’effectuer un passage graduel du français à l’haïtien mais il appert que cela se fait dans les conditions d’une double précarité : l’haïtien est encore mal maîtrisé et le français, l’est de façon de plus en plus incertaine. Or l’acquisition d’une maîtrise de la langue, quelle qu’elle soit, est la condition de base de la capacité de créer des œuvres d’une qualité stylistique et esthétique acceptable.
Il y a tout lieu dès lors de parler sinon de renaissance mais à tout le moins d’une redéfinition en cours de la littérature haïtienne. Mais peut-être après tout cela ne fait que témoigner de la redéfinition globale qui doit s’effectuer en Haïti.

Commentaires

vava | 17/06/2009 - 07:58 :
C'est toujours un plaisir d'entendre ou de lire Maximilien Laroche. Cet érudit a l'élégance de valoriser la culture populaire de son pays, de l'illustrer et d'en tirer des leçons qui valent au-delà. Profondément haïtien, il interprète pour le meilleur Haïti et ses oeuvres, et, partant, intéresse aussi l'Autre. Monsieur Laroche vous êtes un modèle pour les intellectuels de notre Caraïbe. Merci.