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Marcel Khalifé: «Je suis certain que les Palestiniens vont retrouver leur terre»

Marcel Khalifé: «Je suis certain que les Palestiniens vont retrouver leur terre»

INTERVIEW - Le musicien libanais aux quarante années de carrière rend hommage, dimanche à Paris, à son ami le poète Mahmoud Darwich, mort en 2008. Il nous raconte leur exceptionnel compagnonnage.

Un bref geste de la main. Arrivé à un certain point, Marcel Khalifé ne peut pas en dire plus. L’émotion, la pudeur affaiblissent sa voix déjà douce. «Il a chanté un pays et il a chanté l’amour. Je les vois l’un et l’autre à travers ses vers», souffle le musicien libanais. Pour lui, Mahmoud Darwich, le grand poète de la cause palestinienne mort en 2008, était un père et un frère. Marcel Khalifé donnera un concert d’hommage à son compagnon, dimanche à Paris (lire ci-dessous). Adulé au Moyen-Orient, l’oudiste et chanteur de 69 ans se produit autour du monde, de la Nouvelle-Zélande au Maroc en passant par les États-Unis. On lui doit un concerto, des musiques de ballet et, bien sûr, des chansons tirées de poèmes de Darwich. Ces mélodies tiennent parmi les plus populaires du monde arabe. «Elles ne se fanent pas», se réjouit Marcel Khalifé, plissant ses yeux espiègles, pesant ses mots en Français. Après plus de quarante ans de carrière, il s’émerveille toujours des mystères de la création musicale.

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LE FIGARO. - «J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force», écrivait Mahmoud Darwich. En est-il de même de la musique?

Marcel KHALIFÉ. - Bien sûr. Sans musique, je ne pourrais pas vivre. Je n’écris d’ailleurs pas tant pour le public que pour moi-même. Bien sûr, si la musique trouve un chemin pour aller vers le spectateur, c’est tant mieux! Mais je compose avant tout parce que j’ai quelque chose à exprimer. Quand j’y parviens, je ressens une sensation qui se rapproche d’une bouffée d’oxygène.

Vous composez beaucoup. Comment trouver toujours l’inspiration?

Ce n’est pas toujours aisé. Je passe parfois des nuits entières à prendre des notes avant, le matin au réveil, de tout mettre à la poubelle une fois relues. D’autres fois, je ne parviens plus à m’arrêter d’écrire tant je suis inspiré. Il m’est difficile de définir une origine à tout cela. Une chose est sûre, musicien n’est pas un métier où l’on commencerait à 8h le matin et finirait à 4h l’après-midi. Quel que soit le moment, chez toi ou en voyage dans un avion, l’esprit fonctionne.

On ne se doute pas en France de l’importance qu’a eue Mahmoud Darwich en Palestine. Une sorte de Victor Hugo. Vous l’avez côtoyé dix ans durant à Paris. Était-il intimidant?

Oui, mais ceux qui pouvaient accéder à son cœur lui découvraient une grande part d’enfance. Il était toujours généreux. Nous nous retrouvions régulièrement dans une brasserie, place du Trocadéro. Je me souviens d’un jour où il me téléphone et me dit de venir chez lui, près de la tour Eiffel. Il me demande, plusieurs fois: «Ce poème, tu l’as mis en musique?». Il s’agissait d’Yatir el Hammam [«Les oiseaux volent», ndlr], un récit d’amour. «Pas encore», lui dis-je. Mais Mahmoud est mort et je n’ai pu composer la musique que plus tard. Lorsque son corps a été emmené depuis Houston, le convoi s’est arrêté en Jordanie. J’ai chanté pour l’occasion l’un des paragraphes. Que c’était dur...

La Palestine n’est pas que tissée de poèmes : elle est une réalité. Un pays. Je suis sûr que les accords vont s’effriter

Marcel Khalifé

Où a commencé votre compagnonnage avec Mahmoud Darwich?

Au début de la guerre du Liban, j’étais coincé chez moi. Impossible de sortir. J’ai acheté deux de ses livres. À l’époque, j’étais très sensible au sort des réfugiés palestiniens vivant à Beyrouth. J’ai décidé d’écrire de la musique d’après ses poèmes. Je l’ai pris comme un jeu. Avant je m’occupais surtout de musiques de ballets orientaux. J’avais 23 ans. Ainsi sont nées Rita, The Passeport et Ommi [«mère», ndlr]. Celle-ci, je l’ai dédiée à ma propre mère, que j’ai perdue très tôt.

 

Marcel Khalife - Ommi مارسيل خليفه - أمي

Puis vous vous êtes enfin rencontrés...

Quatre ou cinq ans plus tard, j’ai rencontré Mahmoud dans une soirée à Beyrouth. Il y avait le poète Adonis et l’écrivain Elias Khoury. Il m’a dit: «Marcel, viens là! Dis, tu ne m’as pas demandé la permission pour les poèmes!». Je lui ai répondu: «Je pensais qu’ils appartenaient à tout le monde». Et nous sommes restés amis jusqu’à sa mort.


Marcel Khalifé et Mahmoud Darwich.

Marcel Khalifé et Mahmoud Darwich. Marcel Khalifé


Avez-vous eu l’impression, à l’annonce du «plan Trump», que l’identité palestinienne, son histoire et sa culture ont été laissés pour compte?

Bien sûr. Mais pas seulement l’identité. La Palestine n’est pas que tissée de poèmes: elle est une réalité. Un pays. Je suis sûr que les accords vont s’effriter. Puisque cette maison appartient aux Palestiniens, ils ne les accepteront pas. Je suis certain qu’ils vont retrouver leur terre. Mais cela doit venir d’eux. L’impossible devra être possible. J’y crois, moi, à l’impossible. La vie est ainsi faite que l’on brûle la terre et que le lendemain, la rose renaît. Ce ne sont pas des poèmes, c’est la réalité.

Je suis toujours en train de jouer. Je n’aime pas beaucoup la sagesse. J’accepte les fautes de grammaire et les fausses notes

Marcel Khalifé

Vous vous produisez dimanche à la Philharmonie, devant 2500 personnes. Malgré l’expérience, y a-t-il une angoisse?

J’ai donné des milliers de concerts et pourtant, avant chaque concert, je suis stressé. J’écoute le bruit du public. «Comment vais-je faire? Qu’attendent-ils?», me demandé-je. Je suis comme tous les spectateurs dans la salle: j’ai mes problèmes et ma faiblesse. Mais quand je rentre en scène, au premier pas, je deviens quelqu’un d’autre. Je ferme les yeux et je vois tout ce que j’ai à exprimer: l’amour, la joie, la résistance, la nostalgie, la souffrance.

À 69 ans, vous avez déjà plus de quarante ans de carrière derrière vous...

Mais je suis toujours un enfant! Je suis toujours en train de jouer. Je n’aime pas beaucoup la sagesse. Et encore moins les carcans. J’accepte les fautes de grammaire et les fausses notes. Je suis luthiste, je joue bien certes, mais si je glisse, ce n’est que la nature. Je suis un être humain.

» Mahmoud, Marcel et moi, concert de Marcel Khalifé et Bachar Mar-Khalifé à la Philharmonie de Paris, dimanche 1er mars à 19 heures, complet (sur liste d’attente).

Dans le cadre du week-end consacré Mahmoud Darwich, les 28, 29 février et 1er mars, la Philharmonie de Paris propose plusieurs concerts et activités. Le compositeur Franck Tortiller adapte le poème épique Et la terre se transmet comme la langue, écrit pendant la première Intifada (vendredi, 20h30, de 20 à 25 euros). Un concert-spectacle intitulé Ma valise est mon pays orchestré par le violoniste Ramzi Aburedwan (samedi 20h30, de 10 à 45 euros) est programmé à l’issue d’un débat sur la Vie musicale en Palestine (samedi, 18h30, entrée sur réservation). Le lendemain, le chœur Amwaj de Palestine joindra sa voix à celle des jeunes de l’Orchestre de Paris dans des œuvres classiques françaises et des compositions orientales (dimanche 16h30, entrée libre). Tout le week-end, des ateliers de percussions arabes et d’instruments traditionnels sont organisés pour les enfants. Informations et réservations sur le site de la Philharmonie.

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