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LITTERATURE : LE « NOUVEAU ROMAN » A PERDU SON MAITRE (ALAIN ROBBE-GRILLET)

Par Raphaël Confiant

Alain Robbe-Grillet l’inventeur de ce que l’on a appelé, dans les années 50, « Le Nouveau Roman », vient donc de mourir à l’âge de 85 ans. Avec Claude Simon, Michel Butor et Nathalie Sarraute, il avait révolutionné les Lettres françaises, renvoyant aux oubliettes à la fois le roman classique ou balzacien et le roman engagé comme a pu en écrire Jean-Paul Sartre.

C’est avec « Les Gommes » en 1953 que s’effectua cette petite révolution romanesque. Dans ce texte, on trouve déjà tout ce que théorisera plus tard son essai intitulé « Pour un Nouveau Roman » à savoir :

. la fin du personnage en tant que créature dotée d’un nom, d’un visage et d’une psychologie.

. la fin du récit et son remplacement par une myriades de micro-récits liés entre eux non pas sur le plan des événements mais sur celui d’un imaginaire commun

. l’accès du monde matériel (notamment des objets) au même niveau de dignité, si l’on peut dire, que les personnages anthropomorphes du texte (d’où d’ailleurs le titre « Les Gommes »).

. le brouillage de la figure du narrateur, le texte semblant se dérouler de lui-même et par lui-même, cette impression étant renforcée par une description non-psychologisante et minutieuse, presque fastidieuse, du monde matériel.

La vogue du Nouveau Roman a duré une dizaine d’années environ (1953-1965) avant de s’effacer complètement. Depuis, la fortune de cette audacieuse révolution littéraire s’est déplacée du microcosme littéraro-journalistique, toujours forcément en quête de neuf, vers les départements de littérature des universités, en particulier étasuniennes et canadiennes. Si donc l’on n’écrit plus aujourd’hui comme Robbe-Grillet ou Butor, il n’en demeure pas moins que leur irruption sur la scène littéraire a définitivement transformé l’art romanesque français, du moins celui qui est animé par un minimum d’exigence, la littérature de gare continuant évidemment à faire son petit bonhomme de chemin, imperturbable.

Si Robbe-Grillet est aux antipodes de nous autres, les écrivains du Tiers-Monde sur lesquels le poids du réel historique et politique est déterminant, il n’en demeure pas moins que sa littérature a de quoi fasciner. Surtout qu’ingénieur agronome, Alain Robbe-Grillet fut en poste durant deux ans à la Martinique et qu’il y a gros à parier que l’épisode de la voiture qui quitte la route et s’enfonce dans une bananeraie que l’on trouve dans « Les Gommes » ou « La Jalousie », je ne m’en souviens plus, a dû probablement se passer chez nous. Mais évidemment, le Nouveau Roman s’il décrit les lieux à la manière d’un géomètre, ne les nomme jamais. De peur de retomber dans le réalisme.

Alain Robbe-Grillet avait la chance d’être un homme libre c’est-à-dire un écrivain délivré de tout mandat identitaire, nationaliste ou révolutionnaire. Cette chance n’est pas la nôtre, nous autres, écrivains du Tiers-Monde…

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