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LES NOCES BARBARES

Par Thierry Caille




Un griot antillais, un quimboiseur des mornes

m'a dit que je devais céans prendre une femme,

jeune vierge créole ou vieille maritorne,

qu'importe la beauté pour préparer l'igname.



Car l'homme n'est pas né pour demeurer infâme,

siphon de vieux Clément, joueur de dominos,

coureur de cotillon, fornicateur sans âme,

parieur au pitt dément, carpe de marigot.



Il faut donner un nom à la vaste manmaille

dont tu as gratifié un peu partout sur l'île,

les douces femmes-fleurs, farouches et dociles,

que tu as fécondées, vieux coq, vieille canaille.



Je m'étais établi dans un pur célibat,

pour éviter lucide, les cris, les coups de trique

quand je rentrais le soir épris d'une barrique,

d'une femme âcre, jalouse de mes ébats.



Le mariage a du bon, pour laver les chemises,

préparer le manioc, la case décrotter,

pour les allocations et paraître à l'église,

une ou deux fois par jour pour se faire éreinter.



Pour la fornication, ce serait faire insulte

à la diversité des femmes antillaises,

rester fidèle à l'une ou vivre dans l'ascèse

c'est mépriser les autres. Il faut être juste.



Sommé de prendre femme ou quelque créature

devant l'état civil, j'ai cherché âprement

une âme pour m'unir dans un vrai sacrement,

faire un pieux serment, honnête et sans parjure.



Non, pas une femme. Ce serait ennoblir

que de garder toujours, altière et désirable

loin des tristes fourneaux, des tâches misérables

l'épouse qui pâlit attendant de vieillir.



J'aimais avec passion un zébu bon et roux,

l'œil doux, soumis, la bosse sensuelle.

On se mit en ménage, en filant l'amour fou.

Je fus las de ses ruminations éternelles.



Quoi de plus séduisant, subtil, qu'un manicou,

élégant, raffiné, pour la vie maritale.

Pour aller dans le monde et porter le licou

rien ne vaut l'opossum, les amours marsupiales.



J'ai accroché mon cœur à la pince d'un crabe

poète et suceur d'os, de crâne au cimetière.

Quand j'ai su qu'il avait dîné de mon grand-père,

entre nous ce fut la rupture irrémédiable.



J'ai rêvé d'un harem de douces écrevisses

odalisques soumises en voiles argentés.

Il faut être galant car ces dames rougissent

pour peu que dans la poêle on les fasse sauter.



Mes notoires ébats dans les bras d'un rhum blanc,

amante fidèle et qui toujours vieillit bien

m'ont valu l'oukase d'un obscur sacristain.

Seul le vin de messe est toléré comme amant.



J'ai voulu épouser un pauvre chien errant,

famélique et galeux. Mais il m'a dit, va-t-en !

Ma liberté vaut mieux que toutes les femelles,

mille fois je préfère une vide écuelle.



Mon esprit était là dans un bakoulélé

de pensées confuses sur une trace humide

de l'épaisse forêt où l'oriole hululait,

dans les fougères bleus, sous les ombres perfides



des châtaigniers-pays, gommiers blancs, bois-rivière,

sucés d'épiphytes, sous les tamis de pluie,

ombrelles des houppiers, sur les fraîches litières

où pourrit la verdeur, où s'étouffe tout bruit.



Je pensais fatigué à quelque union barbare

qui fût digne de racheter ma vie coupable

avec un être doux qui me laisserait boire,

loin des désillusions des amours périssables.



Quand soudain, je compris qu'il n'y avait enfin,

plus délicate amie, plus tendre et plus humaine

câline et dévouée, à la voix de sirène,

sur cet îlot lascif, que le doux lamantin.



Mais j'ai eu beau chercher, du soir jusqu'au matin,

de mangrove en forêt et de morne en savane,

des sables du Carbet aux sables de Tartane,

je n'ai jamais trouvé trace du lamantin












Thierry CAILLE