Accueil
Aimé CESAIRE
Frantz FANON
Paulette NARDAL
René MENIL
Edouard GLISSANT
Suzanne CESAIRE
Jean BERNABE
Guy CABORT MASSON
Vincent PLACOLY
Derek WALCOTT
Price MARS
Jacques ROUMAIN
Guy TIROLIEN
Jacques-Stephen ALEXIS
Sonny RUPAIRE
Georges GRATIANT
Marie VIEUX-CHAUVET
Léon-Gontran DAMAS
Firmin ANTENOR
Edouard Jacques MAUNICK
Saint-John PERSE
Maximilien LAROCHE
Aude-Emmanuelle HOAREAU
Georges MAUVOIS
Marcel MANVILLE
Daniel HONORE
Alain ANSELIN
Jacques COURSIL

LES AVENTURES DE DAMIDA, LA PETITE CREOLE

Première partie : La clocharde créole et la bonne-manman créole

“Notre histoire est une tresse d'histoires.
“ Éloge de la créolité - in praise of creolness - Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant. (
Édition bilingue Gallimard )

{{{La clocharde créole}}}

La terre, bouc émissaire des problèmes familiaux a toujours engendré des excès de voracité chez l'être humain. Les grands malheurs, les guerres et les misères du monde viennent de cette rapacité. Posséder une portion de l'écorce terrestre est un métier difficile. Les aventures des terres guadakériennes sont tout un programme.

-L'homme de la terre est celui qui décèle le secret de l'univers à la racine de ses racines, répétait l'exilé Guadeloupéen Démosthène Démissien.

Charlise Brodin dite Sourit' car transformée en cet animal rongeur après un repas chez ses frères employés à la préfecture qui voulaient s'accaparer de son héritage, dérivait sur le macadam de la Belle-Terre en ruminant :

- Agoulou, yo tout agoulou. (Des voraces, tous des voraces.) Les gens d'ici gourment à cause des terres. Si un jour le volcan venait à péter, à quoi toutes ces terres serviraient ? Dites le moi un peu ! Dites le moi un peu ! Agoulou que vous êtes ! Agoulou, agoulou, agoulou... “

Charlise, plutôt jolie femme rouge aux yeux gris dans un beau visage illuminé de belles lèvres naturellement roses, ne ressemblait pas du tout à une souris, mais en avait paraît-il le cerveau. Le jour des fiançailles d'un de ses frères, l'amalgame d'excréments de rats et d'éléments vénéneux, tels que de la poussière des os d'un chat noir mort un vendredi 13, une plume de pigeon voyageur, de la racine de barbadine, des feuilles de pet du diable (Hura crepitans) et du lait d'épine du Christ (Euphorbia milii) macérés dans de l'eau d'un cadavre dont le nom commence par C comme Charlise, puis mélangé au bébélé (plat antillais), qu'elle mangea innocemment de bon appétit y avait paraît-il contribué. Le bébélé est un plat délicieux composé de tripes à la mode de la Martinique, de figues vertes, de petits dombrés (boules de farine), de fruits-à-pain à moitié mûre... tout cela bien pimenté au citron. Personne ne sait de quelle région venait la recette de la mixture dévastatrice.

Empoisonner quelqu'un à cause de terres, qui en fait n'appartiendraient jamais à l'être humain. Quelle cruauté ! De nouveau, l'ignorance de Damida empestait à l'émanation de cette bassesse. “Il y a des gens qui font du mal par méchanceté.” disait-on sournoisement.

Ce jour là, on avait crié la mort de Sourit' dans les rues. Par chance, l'antidote de feuilles de Pois d'Angole, écrasé dans du citron vert et des graines d'aloès, rapidement concocté par cousine Amboise, une frotteuse pleine de présence d'esprit et connaisseuse de plantes, la dégorgea. Ce dégueulis avait freiné les dommages sans intérêt. Désormais, reléguée avec la harde de chiens errants dans la rue, Charlise par temps de pluie, vent et marée, parfois nue la coucoune (vagin) au vent, déguenillée, la tête chenue, les yeux hagards, les pieds enflés de callosités, divaguait à petit pas sans but en bougonnant " Agoulou ! Yo tout agoulou. Agoulou ! Yo tout agoulou. Agoulou ! Yo tout agoulou." En la voyant son frère traversait la rue ventre à terre. Si la présence d'un tiers l'obligeait à lui donner un petit sou, il se jactait. "An pa on mové boug. Gadé ! An bay on lajan an men a-y. (Je ne suis pas un mauvais bougre. Regardez ! Je lui ai donné un peu d'argent dans ses mains.)"

- Ils ont réussi à mettre Charlise dans la rue. Une fille si intelligente, murmuraient certains subitement éclairés.

Augustin Beaufrère. le père d'Huguette, la manman de Damida, était un des propriétaires du Val de Manioc, une section de la commune d'Anse-Croix où d'ailleurs fut construite la première église de Guadakéra. La famille Beaufrère d'Anse-Croix était issue d'une grande famille de colons Normands. Tous s'identifiaient à leur propriété, cultivaient et transformaient la racine de manioc en poudre, en moussache, en galette, en cassave, le pain quotidien dans un grand rituel aux actions familiales.

Augustin, beau mulâtre, vieux garçon solitaire, taiseux, timide et secret, le physique mince tout en longueur, régnait sur son domaine avec sa sœur jumelle Martha en une fraternelle parité. Il ne quittait presque jamais son terrain qu'il défrichait, fouillait, bêchait, sarclait, semait, plantait et cultivait toute la sainte journée. Son petit frère, Grand-tonton-Faustinien portait sa beauté dans un sourire constant à un monde intérieur. Il avait aussi son terrain un peu plus loin au-dessus d'une pente plus élevée où il avait fait construire à la stupéfaction de toute la commune, un petit chalet avec salle de bain et douche avec deux fosses d'aisances. Faustinien ne cultivait pas du tout ses terres, mais des souvenirs d'un pays qu'il avait vaillamment combattu pour la France : l'Indochine. Par contre, Augustin, n'avait même pas été à la Belle-Terre. Morose et farouche, il avait rencontré fifille la manman d'Huguette à la fête de la commune, où pour une fois il s'était aventuré à la supervision de son commerce de cassave et de moussache. Séduite par sa taciturnité, Fifille lui avait fait du rentre-dedans vlan ! De son côté, il fût captivé par la pétulance de la belle chabine aux jupons virevoltants et son caquet de femme en chasse. Il l'installa sans un mot dans sa cabane décorée d'une seule image : un couple en recueil dans un champ près d'une charrette, un panier et une fourche piquée dans la terre, marqué en dessous " "L'Angélus", 1857-1859 Jean François Millet" au-dessus de son lit étroit en planche. La vagabonde Fifille croyait enfin avoir trouvé sa niche dans cette routine agreste. Elle se laissa engrosser presque coup sur coup sans promesse d'avenir, de quatre héritiers bien reconnus. Deux avaient trépassés à la naissance, étranglés par leur cordon ombilical. Huguette et son frère Paul restèrent les seuls enfants de Fifille et d'Augustin Beaufrère.

Martha Beaufrère-Contant la jumelle d'Augustin, une longue perche qui avait épousé son propre cousin tonton Lucien Contant, avait enfanté dix garçons l'un après l'autre. Elle disposait en impératrice sur son territoire et ne tenait pas du tout à partager sa puissance avec l'intruse Fifille qui finalement n'avait aucune ambition de trouver le trésor caché dans les terres du Val de Manioc. Une tension sans attention s'imposa entre cette paysanne austère et intransigeante et cette vagabonde qui se cherchait au-delà d'elle-même. Étouffée par cette nature stable et fraternelle de campagnards, Fifille finit par se sauver ventre à terre en laissant ses enfants aux bons soins de leur père cultivateur et continua sa voie à la recherche de Dieu. Qui cherche trouve.

{{{La bonne-manman créole.}}}

Dans son sauve-qui-peut, Fifille était resté avec ti-Emile Bandédur, un petit nègre buveur de tafia, joueur de gwoka et de sèbi qui l'avait mis en case après un bon coup de graine-dé (jeu de dé). Le couple de commandeur de dé Ti-Émile et Fifille belle matador danseuse de gwoka avaient en commun la bordée appuyée desquelles ils revenaient grainés (saouls) et en coqs de combat, s'envolaient dans les plumes. Une nuit alors que ses enfants en visite du Val de Manioc étaient seuls, le feu avait pris dans la maison. Huguette et Tonton Paul étaient saufs mais les culpabilités avaient asséchées Fifille. Assoiffée du pardon de Dieu, elle s'abreuva dans une oasis : l'Eglise millénariste fondée aux États Unis vers le milieu du XIIIe siècle par William Miller, un Américain qui a vécu de 1782 à 1849. Selon l'histoire, vétéran de la guerre de 1812 et un méthodiste, il se basa sur le verset biblique Daniel 8-9 et commença à prêcher en 1831 que 2300 ans passeraient entre le moment où l'ordre de reconstruire le temple de Jerusalem serait donné et le moment où Jésus Christ reviendrait sur terre soit le 21 Mars 1843. Après cette date, on remarqua l'absence de l'an zéro dans le calendrier Georgien. Le retour de Jésus fût cette fois pour le 22 octobre 1844. Le faux-bond du Christ ce jour-là causa un désenchantement appelé la grande déception chez les partisans du prédicateur. De ce groupe de déçus appelé Millerite naîtront plusieurs communautés. Parmi elles, une élaborée par Ellen White : les adventistes du septième jour qui jusqu'à ce jour analysent les prophéties bibliques. Pourquoi pas ?

Ces études entouraient bonne-manman d'un aura immaculé. La Bible, le livre sacré sur lequel on fait les serments au nom de la Justice, le seul volume sauvé par Robinson Crusoé sur l'île désert, devînt son unique source de vérité divine. Elle l'interprétait bien sûr au pied de la lettre et ne la quittait plus. Du matin jusqu'au soir, éclairée à la lueur de sa lampe à pétrole, disséquer les Évangiles était littéralement sa passion. Elle y puisait une étrange assurance qui émouvait Damida muette d'admiration devant le bagou de sa bonne-manman totalement convaincue de l'existence de son Éternel qu'elle ne voyait pas. Imaginez-vous si elle avait lu et interprété "Peau noire, masques blancs" de Frantz Fanon ! Voilà débat ! Des livres que Damida consultait dans sa cachette chez les Dugazon. Bonne-manman n'avait pas accès à la bibliothèque secrète, ce lieu où résidaient ces guides. Elle déclamait haut et fort l'Apocalypse de Jean son chapitre préféré :

"Écris à l'ange de l'Eglise d'Ephèse..."

Il est à préciser que chez les adventistes, il n'y avait à cette époque pas du tout de femme-pasteur, ce mot n'ayant pas son équivalent au féminin. Seuls les hommes étaient autorisés à la parole de Dieu en public. Farcie d'une ferveur qui la transportait sur une chaire de son imagination, bonne-manman copiait attentivement de sa belle écriture ronde chaque verset, puis les articulait, les vivait et les glosait à sa petite-fille émerveillée. Fascinée par les imperscrutables personnages de la Bible, les miracles de Jésus, la magie de Moïse, la romance de Samson et Dalila, devenaient des aventures fantastiques.

Le Dieu invisible de bonne-manman n'avait aucun rapport avec son Dieu visible blanc comme Père Noël auréolé de lumière au-dessus de la ravine Sainte-Marie à la Belle-Terre (voir Dieu est Nègre http://www.montraykreyol.org/spip.php?article1642). Elle n'avait jamais douter de sa présence puisque sa réalité etait son imaginaire. Par contre, son scepticisme au sujet de l'Éternel de sa bonne-maman fissurait sa candeur, mais à force d'écouter sa bonne-manman bien aimée et de ressentir l'affection que celle-ci lui prodiguait inconditionnellement, elle finit par se dire qu' "Il n'y a pas de fumée sans feu." L'Éternel devait exister quelque part, un jour elle le rencontrerait. Suite à la prédication, toutes les deux chantaient toutes seules des cantiques :

"Jésus, Jésus, Jésus guééééris mon cœur brisé. (Ter)"
"Je suis prêt, je suis prêt pour l'éternité."

Damida glorifiait volontiers le Seigneur en pensant au régal de dannkit (pains frits dans de l'huile) et de chocolat parfumé aux épices de vanille, cannelle et muscade qui clôturait ces cultes et que Fifille parfois partageait contre un petit sou devant sa porte avec les passants. Quoique dans sa petite maison de Dieu, sous peine d'échouer en enfer, tout ce qui représentait le plaisir, soient la musique, la danse, les jeux de cartes, les ragoûts de cochon, le boudin, le matété de crabes, les ouasssous, les bijoux et les fards étaient proscrits, tous ses complexes d'inculte se dissolvaient dans ces enseignements. Sa seule hantise était d'être appelée "alvantis-bwèt-a-pis. (adventiste boîte à urine)" par les poètes en herbe plaisantins du quartier et même cette insulte n'aurait pas surpassé la quiétude ressentie en compagnie de sa Bonne-manman. La patience de celle-ci était de lui apprendre toute la semaine les psaumes par cœur à réciter le samedi, jour du sabbat, jour sacré devant ses "sœurs" qui s'extasiaient :

-Qu'elle est éveillée votre petite fille sœur Vabis !

C'était sa fierté !

"L'éternel est mon berger, je ne manquerai de rien..." déclamait-elle sans bien saisir le sens de la prière débitée comme une récitation. À ces occasions, l'élégance de bon ton était de rigueur. Sa grand-mère lui attachait de beaux rubans de couleur dans les cheveux et lui poudrait le visage en lui lissant les cils de son index salivé.

Fifille était une ravissante chabine rose aux cocos des yeux violets. Ses cheveux précocement blanchis, régulièrement teints en "Noir-jeunesse" de Bella et retenus dans un filet de soie lui descendaient sur la nuque.

-Chivé blan pa vlé di bonsans. (Les cheveux blancs ne signifient pas la sagesse), était une de ses lignes de jouvence.

Sa petite fille se délectait à l'examiner se toiletter. De son broc en émail blanc au bec souligné d'un trait bleu, elle versait dans la cuvette assortie de l'eau qu'elle charroyait de la fontaine des quatre chemins. Elle y ajoutait quelques gouttes d'eau de Cologne. Après avoir frotté son gant sur du savon héliotrope, elle frictionnait son visage hâlé par le soleil des mornes et se caressait le cou ridé en faisant des pirouettes, puis frottait énergiquement la lavette sous ses gros tétés, les oreillers moelleux de Damida, puis massait son ventre arrondi de bon mangers et terminait sur ses jambes solidifiées par les longues randonnées, jusqu'entre ses doigts de pieds. Elle se contorsionnait pour atteindre la cambrure de ses reins et ses larges fesses, puis elle remplissait ses deux mains en forme de coupe de l'eau parfumée et s'aspergeait. Après s'être séchée tous ses coins et recoins de son corps bombé, elle se talquait les dessous de bras et les entrecuisses. Elle se brossait les dents et la langue. Enivrée par la senteur fleurie de la chambre, Damida se félicitait d'avoir une grand-mère qui sentait bon. Ensuite venait la cérémonie de l'apprêt. Bonne-manman enfilait délicatement sa large culotte de coton, sa gaine par-dessus et son jupon toujours assorti à son bustier, complétés par une robe cotonnée ou soyeuse de couleurs douces et claires.

- Apa sa-w ka mété anlè-w ki ka konté mé ki jan ou ka mété-y anlè-w é épi ki lidé ou ka mété-y an lè-w. Fò-w toujou abiyé-w konsi ou kay kontré lèlmi a-w. Kivédi fò-w toujou an zafè a-w. (Ce n'est pas ce dont on se pare qui importe, mais la façon dont on se pare. Il faut toujours se parer comme si on allait rencontrer son ennemi, ce qui signifie que tu dois te parer pour te sentir bien dans ta peau.), disait-elle.

Elle se tapotait la figure avec sa houppette tamponnée dans de la poudre Ponds, s'humectait les doigts et se lissait les sourcils et de sa langue se salivait les lèvres, ajustait ses larges lunettes bordées d'écaille et jamais, au grand jamais, ne sortait pas avant d'être élégamment couverte de son chapeau. Elle en avait ornés de cerises, d'aigrettes, de rubans, de plumes, de voilettes et de petites fleurs en papier qui lui allaient à merveille. D'ailleurs, chapelière, elle s'en confectionnait en cousant et reliant des feuilles de cocotier coupées, séchées et tressées en lanières de paille serpentées qui donnaient forme à de belles capelines créoles assorties à des éventails sur lesquelles elle brodait en fil coloré des proverbes. "Fanm sé chatengn. Lè yo tonbé yo ka woupousé. (Les femmes sont comme des châtaignes. Quand elles tombent, elles repoussent.)", "Fò-w enmé moun ki raye vou. (Aimez vos ennemis.)", "Chyen pa'a fè chatt. (Tel père, tel fils.)", "Tini kouri, tini las. (Un temps pour courir, un temps pour se reposer. Tout passe. Tout casse. Tout lasse.)", "Chèf sé chèf. (Un chef est un chef.)", "Pawòl sé van, sé ékri ki ka konté. (La parole s'en va, l'écriture reste.)", pouvait-on lire sur les têtes qui portaient ses créations. Elle s'enorgueillissait d'être la seule dans la famille à parler couramment l'anglais appris en faisant du commerce. "Do-you-buy-or-not ?" baragouinaient toutes les commerçantes voyageuses entre les îles anglaises et françaises. Elle avait voyagé dans un bon un peu de pays : à la Guadeloupe, à la Martinique, à Sainte-Lucie, à Antigue... Elle maniait tout à sa guise et n'avait cure des accusations attirées par son grand appétit de liberté.

Sa conscience au beau fixe, sa conduite rachetée elle épousa... un bel homme communiste à cette époque considéré comme un diable. Ayayay ! Les débats n'ont pas manqué. Manman, manman, manman !

- Mi déba woy ! Woy ! Woy ! Woy ! (Quelle histoire ! Oh là là !) Il y a des gens qui font plein de bordées pendant leur jeunesse, et soudain parce qu'ils s'achètent une conduite dans la religion, les voilà canonisés. Regardez Fifille, soi-disant elle est adventiste, la voilà avec un communiste. Il n'y a pas son bout.”, médisaient les mal parlants et les jaloux qui ne manquaient pas à Guadakéra.

À suivre, ne râtez pas : " {Le communiste créole et
l'indépendantiste créole!}"

Connexion utilisateur

CAPTCHA
Cette question sert à vérifier si vous êtes un visiteur humain afin d'éviter les soumissions automatisées spam.

Pages