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Chronique du temps présent

LE SECRET DU COSTA-RICA

Le Costa-Rica, pays d’Amérique centrale réputé pour sa stabilité, vient d’élire une femme, Laura Chinchilla, présidente de la République. Invité à la Foire du Livre de San José, R. Confiant se souvient d’un voyage dans ce pays en 2004…

San José ne paye pas de mine. C’est la capitale modeste d’un pays modeste. Pas de grandes avenues, pas de monuments spectaculaires, par d’arcs de triomphe et autres symboles de la gloire nationale, hormis l’étonnant Teatro Nacional. C’est aussi une ville étalée, sans buildings à l’américaine comme Panama-city ou Santo-Domingo. Je suis invité à la «Feria del Libro», la foire du livre qui s’y tient annuellement et qui, je le découvrirai, attire les foules. A l’aéroport, pas clinquant pour un sou non plus, mon ami  Alder Senor, professeur de littérature française à l’Université de San José, est venu me chercher. C’est un Noir de la côte caraïbe. Cette dernière est, en effet, peuplée de descendants d’immigrés jamaïcains venus y couper la canne à sucre et la langue maternelle y est encore l’anglais caribéen même si tout le monde y connait l’espagnol. Alder parle un français stupéfiant: sans accent et fluide. Or, il n’a pris l’avion que…deux fois dans sa vie. Par peur panique de cet engin à bord duquel, moi aussi, je ne suis jamais tranquille. La première fois, pour un séjour linguistique en France. La seconde pour un voyage aux Etats-Unis.

«Mais je suis revenu en bus» me fait-il en souriant «Cela m’a pris cinq bons jours!»

Le Costa-Rica est réputé seul pays peuplé de Blancs» d’Amérique du Sud. La grande presse a coutume de le surnommer la «Suisse tropicale» parce qu’il a aboli l’armée en 1949 et s’est depuis déclaré pays neutre. A entendre cette presse, la stabilité politique et le développement du pays seraient dus au fait qu’il soit peuplé très majoritairement de descendants d’Européens. L’anti-Haïti, quoi! Je m’applique donc à scruter les visages tandis que nous roulons vers la capitale. Pour m’apercevoir très vite que cette assertion est fausse. Ou plutôt que s’il est vrai qu’à vue d’œil, le pourcentage de «Blancs» est supérieur à celui des autres pays sud-américains que j’ai pu visiter, il n’en demeure pas moins que ce sont les métis qui sont les plus nombreux. J’interroge Adler sur la question:

«Vois-tu, ce qui différencie nos Blancs des autres Blancs Sud-Américains» me dit-il avec cette placidité peu latine qui est la sienne «C’est qu’au moins, ceux d’entre eux qui sont racistes ont honte de l’être…»

À l’hôtel, de style colonial espagnol, de vieux messieurs vêtus en costume-cravate lisent leur journal ou sirotent un café, le regard perdu dans le vide. Une musique inidentifiable joue en sourdine. La foire du livre commence le lendemain. J’ai donc une journée devant moi que je préfère utiliser à ma guise comme chaque fois que j’arrive en pays inconnu. Je refuse toujours toute proposition d’être guidé ou voituré le premier jour. Je déambule à travers la ville sans carte, y cherchant comme instinctivement les rares visages noirs. Je note le très petit nombre de mendiants ou de personnes errantes. D’ailleurs, la police est invisible. Inévitablement, un taxi s’arrête à côté de l’étranger en goguette que je suis et le chauffeur – un moustachu à la mexicaine – me lance:

«Hey, you looking for girls? Girls?» (Hé, vous cherchez des filles? Des filles?)

Je lui réponds en rigolant et dans mon espagnol très appliqué, et donc pas du tout naturel, qu’à onze heures du matin, il me semble qu’il fait un peu trop chaud pour chercher des filles. Il s’esclaffe et me demande si je suis Portoricain avant de s’apercevoir très vite de sa méprise. J’embarque. Il n’y a rien à voir à San José. Aucun monument remarquable dans la ville même ni ruine de cité maya à la périphérie. Alors, il tourne en rond et nous bavardons. J’ignore combien va me coûter cette petite comédie. Je lui dis que je suis de la Martinique et il comprend «Jamaïque». Je ne le détrompe pas. Il dit s’appeler Federico, être marié et avoir quatre filles, chose qui n’a pas l’air de le chagriner. À l’entendre, la vie est rude au Costa-Rica pour la majorité des gens, «mais en travaillant, on arrive à tenir le coup». Il est très fier que son pays ne soit pas victime de coups d’état ou de guerres civiles comme ses voisins. Je finis par lui demander le secret de ce qui est une sorte de miracle.

«Notre secret?...Quand il y a une élection présidentielle, il n’y a pas 100 candidats qui cherchent à poser leur candidature comme en Haïti!»

Un peu vexé qu’il connaisse Haïti et pas la Martinique, je me tais. Il me ramène à mon hôtel. Cette balade ne m’aura coûté qu’une poignée de «colones», la monnaie nationale...

AMOUR DU LIVRE

Le lendemain, les choses sérieuses commencent. Au pas de charge. Rencontre-conférence à l’université avec les professeurs et les enseignants de la section de français, puis, discussion avec quatre jeunes écrivains costaricains qui chacun m’offrent leur livre qui est leur tout premier ou parfois leur second. Chez eux, une seule et même récrimination: la «madre patria» (la mère-patrie), l’Espagne, n’a d’yeux que pour la littérature du Mexique, de Colombie, de Cuba et du Pérou. Or, impossible pour un auteur sud-américain d’être connu et reconnu s’il n’est pas soit édité soit adoubé par l’ancienne métropole. Ou alors quelque grand pays européen littéraire tel que la France. Ces jeunes auteurs ont raison: je serais bien en peine de citer le nom d’un auteur vénézuélien, salvadorien, panaméen, équatorien et bien sûr costaricien. Ils me demandent comment expliquer cette discrimination. Je leur avoue que je n’en sais trop rien.

Sur le site de la foire du livre, la foule qui se presse aux guichets me rappelle que le Costa-Rica est le pays sud-américain qui a le plus fort taux d’alphabétisation. A l’intérieur, je suis abasourdi par la production littéraire locale. Je n’avais ressenti cela qu’au Québec lorsque dans une librairie, j’avais eu l’impression d’avoir le vertige tant elle contenait d’ouvrages et surtout d’auteurs totalement inconnus de moi. C’est que dans la «Belle Province», l’état subventionne les livres pour défendre la langue française, alors qu’au Costa-Rica, l’édition repose sur l’entreprise privée. Apparemment, cette activité doit être rentable si j’en juge à ce que présente la Foire. Le pays invité d’honneur de cette dernière est la France. Un imposant mulâtre originaire de Saint-Domingue et installé depuis des lustres au Costa-Rica, Armando Guttierez, préside l’Alliance française. Il entonne d’une voix de stentor «La Marseillaise» après un discours ronflant sur l’apport du pays de Molière à la littérature mondiale. Le public applaudit et se rue sur les ouvrages des quelques éditeurs français présents. Force m’est de constater qu’aucun d’eux ne présente un seul de mes livres alors même que je suis l’un des auteurs invités de la manifestation. Je ne dis rien.

Accompagné d’étudiants de français de l’Université, je parcours les allées, posant à chacun la même question : « Quel est le secret des Ticos ? », surnom affectueux que se donnent les Costariciens. «C’est parce que nous sommes l’un des rares pays au monde dont la capitale se situe presqu’au centre du pays» avance l’un d’eux en riant. Un autre me désigne la foule des visiteurs: «Non, c’est parce que nous sommes l’un des rares pays d’Amérique latine où la population lit.» Je veux bien le croire: les stands sont littéralement pris d’assaut et les acheteurs prennent plutôt deux ou trois livres qu’un seul. Un troisième s’excite: «Nous possédons 5% de la biodiversité mondiale alors que nous sommes minuscules  C’est parce que nous avons su protéger notre nature.» En effet, 25% du territoire costaricien est composé de parcs nationaux. Quoiqu’il en soit, ce pays possède un secret, j’en suis persuadé…

VERT IRAZU

«Qui vient au Costa-Rica et n’a pas contemplé l’étrange vert du cratère du Volcan Irazu n’a pas vu le Costa-Rica» me dit Patrick Dalhet, l’attaché culturel de l’ambassade de France. Il se propose de nous emmener, l’écrivain français Patrick Devret, invité lui aussi de la Foire, et moi-même, jusqu’à ce volcan mystérieux.  A bord d’une voiture bringuebalante, il nous fait traverser le pays à vive allure. Nous découvrons une masse verte incroyable : la Cordillère centrale avec forêts, parcs nationaux, lacs etc. Le fameux volcan Irazu est tout de même situé à près de 3.500 mètres d’altitude. Pourtant, curieusement, nous n’avons pas trop froid à son sommet. Des fumerolles blanches s’élèvent ici et là, tranchant sur un sol noirâtre. Et soudain le miracle! Le lac acide au fond d’un cratère étroit. Le lac aux eaux d’un vert presqu’irréel. Ni vert pomme ni vert olive ni vert foncé. Patrick Devret et moi-même n’arrivons pas à nous arracher à se spectacle qui impose le silence. Ce n’est pas tous les jours qu’on découvre une couleur jamais vue! Au retour, nous déjeunons dans un restaurant situé en pleine forêt dans lequel on sert des truites délicieuses prélevées dans une rivière toute proche. Tout cela me paraît trop beau, trop propret pour être vrai. Dans les toilettes rustiques du restaurant, j’ai un indice : un graffiti écrit au feutre rouge. Il proclame: «Vayanse al carajo, gringos!». C’est-à-dire: «Allez au diable, Yankees!».

Le très stable et pacifique Costa-Rica est devenu la deuxième Floride des Yankees. Ils sont partout, hormis la capitale. Ils squattent les magnifiques plages de la côte Pacifique, les bungalows forestiers, les gites de montagne. «Et désormais, la côte caraïbe où affluent de riches Noirs américains à bord de leurs yatchs» me confie Alder Senor. Le tourisme est l’une des principales richesses de ce pays dépourvu de pétrole, d’or, de cuivre ou de manganèse.

 Je quitte le pays sans avoir découvert son secret…

Raphaël Confiant

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