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LE PREFET ET LE TRICOT ROUGE

Quelques minutes après la signature du protocole de fin de conflit signé le samedi 14 mars dernier entre le Collectif du 5 février, les socioprofessionnels, les élus et le représentant de l’Etat français, chacun a pu voir ce dernier, à savoir le préfet, endosser le tricot rouge du Collectif, au dos duquel est inscrit en créole « Sé pou laviktwa nou ka alé » tout en serrant la main du leader dudit Collectif.

Cette image étonnante a suscité deux types de réprobation :

. celle des réactionnaires et des assimilationnistes de tous poils qui y voyaient la preuve que l’Etat avait capitulé devant les grévistes, ce même état qu’ils n’ont cessé de critiquer durant tout le mois de février parce qu’à les entendre, il n’aurait pas pris ses responsabilités quant aux barrages, blocages et autres émeutes.

. celle d’une frange des « nationalistes » qui y ont vu, je cite, « une honte ».
Le rôle d’un intellectuel, ou de qui se prétend tel, surtout quand il s’agit d’un intellectuel militant, n’étant pas de se fondre systématiquement dans la pensée dominante, ni de flatter les puissants du moment, mais de dire ce qu’il croit être la vérité, quitte à se tromper et surtout à être vilipendé, je suis au regret de dire que si je comprends tout à fait la première réprobation, que je ne comprends pas du tout la seconde.

Mais alors là, pas du tout !

En effet, si j’étais un farouche partisan de la « francité » de la Martinique, du système départementalo-régional, bref du statu quo, j’aurais quelques motifs à me plaindre de l’attitude de l’Etat et de son représentant. Je n’aurais pas admis que le pays soit pris en otage, que les magasins soient fermés de force, que l’essence ne soit plus livrée, bref que je ne puisse plus vivre tranquillement ma petite vie de bon petit Gaulois tropical. Et logiquement, j’aurais enragé de voir « mon » préfet endossé le tricot rouge de ceux qui m’en ont empêché.

La réprobation des assimilationistes est donc tout ce qu’il y a de plus logique (pour ceux qui sont toujours prompts à la mauvaise foi, je précise, même s’il y a des dictionnaires pour cela, que « logique » ne veut absolument pas dire « justifiée »).

Par contre, j’avoue être fort perplexe devant la réprobation exprimée par certains « nationalistes-autonomistes » et « nationalistes-indépendantistes ». En effet :

. les discussions entre les parties prenantes ne se sont-elles pas déroulées à la Préfecture, siège local de l’Etat français ?

. cette Préfecture n’est-elle pas surmontée du drapeau bleu-blanc-rouge français ?

. le préfet français et ses collaborateurs n’ont-ils pas joué, à l’instar des élus, un rôle de médiateur entre les grévistes et le patronat ?

. les différents accords sur la baisse des prix et le protocole de fin de conflit n’ont-ils pas été co-signés par le représentant de l’Etat français ?

. l’Etat français n’a-t-il pas mis sa quote-part dans les 200 euros ?
Etc…etc…

Qu’y a-t-il donc de « honteux » à ce que le représentant de l’Etat arbore le tricot du Collectif puisqu’il s’agit, qu’on le veuille ou, qu’on le désapprouve ou pas, une victoire écrasante des grévistes ? Au moins cet Etat, par ailleurs colonialiste, a-t-il eu l’honnêteté, par ce geste symbolique, de reconnaître sa défaite. Et le leader du Collectif n’a pas, que l’on sache, laissé pendre la main du préfet…

Je crois que certains « nationalistes » ou « indépendantistes » gagneraient à faire preuve d’un minimum de logique et d’arrêter de jouer sur tous les tableaux. Si on trouve honteux que le représentant de l’Etat français arbore le tricot rouge, alors on doit aussi trouver honteux qu’il prête sa demeure aux négociations, qu’il joue le rôle d’intermédiaire et surtout qu’il paraphe les accords, d’autant que chacun sait que ce faisant, il est automatiquement le garant des accords en question. Au yeux du peuple en tout cas…

En bonne logique, si on ne veut pas voir la gueule du représentant de l’Etat français, la chose est fort simple : nous avons deux portes à franchir.

D’abord une petite, une toute petite porte grâce à un tout petit article, un articulet appelé « Article 74 » : celle de l’Autonomie.
Ensuite, une grande, une très grande porte, grâce à un référendum : celle de l’Indépendance.

Un poète bien connu appelait ça, si mes souvenirs sont exacts, « sortir hors des jours étrangers »….

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