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LE JOUET SOMBRE DU CARNAVAL DES AUTRES.

par Térèz Léotin

Aujourd'hui, se tient au Palais de justice, le procès d'un chanteur qui par chanson interposée a parodié un taximan. Ce dernier deviendra la risée de tout un peuple, durant le carnaval, parce qu'il aura osé fauter en déclarant, à un groupe de touristes, dans un anglais approximatif : " How many pipo !" La traduction littérale serait : combien de Pipo.

On comprend assez vite que la cause du malheur de ce taximan, ce n'est pas tant d'avoir dans son propos, sorti "Pipo" parce que Pipo c'est le surnom du dit chanteur, mais c'est surtout que ce pauvre taximan se sera permis, par non maitrise de l'anglais, d'écorcher la langue d'Obama ou celle de Shakespeare, en avançant "Pipo" là où l'on espère "people". Voici le crime !

Et, très zélé, voilà le chanteur qui devient justicier, pour singer le taximan qui n'a pas parlé un anglais correct, et plus vite que Zorro, il vole au secours de la langue menacée. Dare-dare, l'apôtre chante son mépris dans un clip de dérision où il se moque vraiment du chauffeur de taxi.

Cependant, nous le savons tous, une langue comme l'anglais n'a besoin d'aucun secours, d'aucun gendarme, d'aucun redresseur de langage, d'aucune sorte de défenseur puisque la langue anglaise est déjà la langue des langues, autrement dit la langue de toutes les langues.

Le touriste anglophone ne se plie jamais au parler de l'autre, il exige cependant le contraire de son interlocuteur. Qu'il se trouve sur son territoire ou qu’il soit ailleurs, il parle anglais, à vous de vous débrouiller pour le comprendre et vous adapter.

Comme disait notre écrivain, "quand cesserons-nous d'être des jouets sombres au carnaval des autres" ?

Le plus ridicule des deux n'est nullement, à notre avis, le taximan auquel notre chanteur pense, et nous voulons surtout savoir quelle aurait été l'attitude de "l'homme qui chante", si ce taximan s'était exprimé en créole "tjòlòlò", autant qu'il s'exprimait en anglais "banane" ? L'attitude aurait-elle été la même ? Alors qui est le jouet sombre ?

Partant de son très bon sentiment et de ce qui paraît être une totale dévotion envers la langue anglaise, qu'il semble vouloir préserver de toute faute - et en cela, notre Pipo persifleur a parfaitement raison d'attendre qu'on la parle correctement - nous aimerions demander à cet "oiseau moqueur", ce redresseur "linguistique" qui dans son comportement si critique, envisage pour tous, un parler anglais parfait, s'il se mettrait volontiers avec le même allant au service de la langue créole, qui plus que la langue anglaise est menacée de toutes parts ? C’est nécessaire, certes, de chanter en créole mais est-ce suffisant pour le défendre ?

How many Pipo ? dit le taximan. Ils sont nombreux les autres Pipo, très nombreux à penser que la faute de créole, n'existe pas et qu’l n'y a pas de raisons qu'elle suscite des ricanements parce que pour eux l'impact de cette faute est sans importance, sans intérêt.

Or, ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières, manière aussi de dire que ce sont les bonnes intentions qui construisent et constituent mêmes les plus petites ambitions. Si une pensée reconnaissante pour Anca Bertrand, Pierre Pinalie, André Exbrayat, nous oblige, nous savons que ce ne sont, ni les francophones de France hexagonale, ni non plus les anglophones, qui viendront défendre, à notre place, notre culture et encore moins la langue créole, qui tout comme la langue française est notre langue. Si nous les locuteurs créolophones, nous trouvons ridicule, inutile et puérile de la préserver, devrons-nous attendre qu'on l'envisage pour nous ? Pourquoi mépriser ce qui nous appartient ? Pourquoi n'allions-nous pas nous occuper aussi de nos oignons, que nous abandonnons en friche, loin de nos préoccupations ? Ne répète-t-on pas que charité bien ordonnée commence par soi ? Si nous mettons les nôtres "à la fête" en les raillant lorsqu'ils n'ont pas un anglais châtié, un français pur, pourquoi sommes-nous moins vigilants quand il s'agit du créole ?

Il est vrai, dit-on, que l'herbe est beaucoup plus verte chez le voisin, kon nou pé di an kréyol : ka sanm tanbou lott la ni pli bel son ki ta nou an.

Térèz Léotin

 

 

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