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Le « Festival Kréol » des Seychelles

Invitée en tant que présidente de l’association « Bannzil Kréyol-Matinik », Carine Gendrey, a participé, en fin octobre dernier au traditionnel « Festival Kréol » des Seychelles dont c’était le 20è anniversaire…

Nul ne débarque aux Seychelles sans avoir en tête tout un lot d’images toutes faites, fabriquées par les journaux et la télévision : celle d’un petit paradis terrestre, niché au cœur de l’océan indien, qui n’accepte que des touristes milliardaires sur ses plages couleur d’opale, bordées de rochers granitiques du plus bel effet. Ces images sont à la fois vraies et fausses. Fausses s’agissant de l’île principale, Mahé, où se trouve la capitale de la république, Victoria. Vraies s’agissant d’une dizaines d’autres îles plus petites sur les quatre-vingt dix que compte l’archipel seychellois. En fait, à Mahé, on se croirait dans une Marie-Galante teintée de Barbade, c’est-à-dire qu’on y trouve un heureux mélange de vie traditionnelle créole et de modernité occidentale. La ville de Victoria est incroyablement arborée et, même si la circulation y est dense, un système de transport par autobus remarquable permet de se rendre dans n’importe quel endroit de l’île. De Beau Vallon, où nous sommes logés, nous les invités étrangers de « Lenstiti Kreol » seychellois, on n’attend jamais plus de dix minutes le passage d’un bus.

Le pays fête un événement majeur en cette fin octobre 2005 : le vingtième anniversaire du « Festival Kréol », la plus importante manifestation de valorisation de la langue et de la culture créole dans le monde. Des musiciens (Jackito d’Haïti), des universitaires et enseignants (Marie-Line Dijoux de la Réunion, Daniella Police de l’Ile Maurice), des écrivains (Raphaël Confiant, Dany Lafférière), des cinéastes (Guy Deslauriers venu présenter « Biguine »), des militants (George Lamvohee rodriguais de la diaspora d’Australie, Nolan Melonson, créole des Etats-Unis) de tout le monde créole y ont été conviés car les Seychelles ont toujours eu une vision pan-créole de leur combat. Le pays, en effet, revient de loin : à l’indépendance, ceux qui en avaient les commandes entre leurs mains voulaient en faire un gigantesque « Club Méditerranée » au détriment de la population locale, transformée en serveurs et en barmaids. Un coup d’état__celui d’Albert René, qui demeura président une quinzaine d’années__mit fin à ce cauchemar tropical. S’inspirant de l’exemple cubain, René s’employa, avec un réel succès, à développer les services publics (santé, transport etc.) et à alphabétiser massivement la population. C’est à cet instant que se posa la question de la langue. Cette alphabétisation était impossible à réaliser sans prendre en compte le créole d’où un puissant effort de standardisation de cette langue qui devint langue officielle du pays aux côtés de l’anglais et du français. Tout était à faire : définir une orthographe, faire une grammaire et un dictionnaire, publier des textes pédagogiques et littéraires. C’est « Lenstiti Kreol » sous l’impulsion de Marie-Thérèse Choppy qui réalisa ce formidable travail avec feue Danielle de Saint-Jorre. Modestes, les Seychellois ont organisé, vingt ans durant, un colloque linguistique à l’intérieur du « Festival Kreol » afin d’apprendre des créolistes étrangers. Annégret Bollée, spécialiste allemande du créole seychellois, Jean Bernabé, Raphaël Confiant, Vinesh Hookoomsingh de l’Université de l’île Maurice et bien d’autres sont régulièrement venus dans le pays pour y porter leurs lumières. Aujourd’hui, « Lenstiti Kreol » est dirigée par Penda Choppy et, en cette 20è édition, compte se pencher sur la question de la « fonctionnalité de la langue créole ».

Mais les festivités débutent par une impressionnante manifestation au Stade Populaire devant près de 5.000 spectateurs. Ce qui est énorme quand on sait que l’île de Mahé compte 60.000 habitants. Une bonne centaine d’enfants des écoles a préparé un spectacle son et lumière intitulé « Lavi sou lamer » qui montre une journée sous la mer avec des enfants déguisés en requins, en raies, en zourites, en crabes etc.…qui chantent et dansent dans une chorégraphie parfaite. Puis, le président de la république, James Michel, prononce un vibrant discours d’ouverture, entièrement en créole, dans lequel il réaffirme la politique de son gouvernement en faveur du développement de la créolité. Il lit son texte et n’improvise pas. James Michel fait une véritable allocution, dûment rédigée et préparée à l’avance, comme le ferait n’importe quel président à travers le monde utilisant sa langue maternelle. Rien à voir avec les improvisations hasardeuses et fautives syntaxiquement, la plupart du temps, de nos hommes politiques antillais et guyanais, lorsqu’ils parsèment leurs discours en français de quelques phrases en créole pour faire bien. Le créole n’est pas un gadget aux Seychelles. C’est une langue de travail, d’administration, de justice et d’école. Après cette cérémonie, nous sommes conduits au « Vilaz kréol », ou village créole, ensemble de stands de produits d’artisanat seychellois, de restaurants et de buvettes installés sur une place située au bord de mer. Il y a foule. Sur une estrade, Jackito et son groupe tentent de convaincre les Seychellois de se trémousser au son du compas haïtien, bientôt suivi par un groupe de « maloya » réunionnais dont les rythmes rappellent beaucoup ceux du gwo-ka ou du bèlè. Nous nous régalons de « kari zourit» (carry de chatrou) et d’autres spécialités culinaires du pays. Autour de nous, la seule langue utilisée est le créole dans cette population bigarrée au sein de laquelle le nombre de « blancs-pays » moyens ou pauvres est, à vue d’œil, considérablement plus élevé qu’aux Antilles. Les Seychellois peuvent être, en effet, noirs, blancs, mulâtres, chabins, indiens, chinois et arabes, avec un métissage entre ces différents groupes ethniques plus fort que chez nous. Les Seychelles, avec 5.000 dollars de PIB annuel, sont le pays africain au niveau de vie le plus élevé, selon les chiffres de l’ONU, devant la Libye et son pétrole ou l’Afrique du Sud et son or. Mais, tout n’y est évidemment pas rose. Au petit déjeuner, à l’hôtel de Beau Vallon, nous découvrons qu’il n’y a pas de sucre pour notre café. Explication du serveur :

« Notre pays a une pénurie de devises étrangères en ce moment. Nous ne pouvons donc acheter de sucre. Il ne faut pas croire : même au paradis, tout ne peut pas être parfait ! »

Ceci dit sans amertume. Le peuple seychellois est un peuple adulte, habitué à compter sur ses propres forces et à ne pas attendre sur l’aide étrangère. Toutefois, nous nous rendons vite compte à la lecture des journaux que l’opposition politique, anglo-americanophile et anti-créole, qui compte pas moins de 38% des sièges à l’Assemblée Nationale, mène depuis des mois une guérilla contre le gouvernement, l’accusant de corruption, de négligence et de dilapidation des deniers publics. Les somptueuses cérémonies du 20è anniversaire du « Festival Kreol » sont aussi décriées par l’opposition, quoique à mots couverts, car la cause créole est trop populaire, les avancées en faveur du créole irréversibles dans certains domaines. Deux jours après notre arrivée, nous les invités étrangers, sommes conviés à assister à une séance de l’Assemblée Nationale et là, nouvelle surprise ! Tous les débats, toutes les interventions, durant trois heures, vont se dérouler en créole et uniquement en créole. Aussi bien les élus gouvernementaux que ceux de l’opposition vont utiliser cette langue sans jamais dévier une seule fois. Tous les documents qui sont distribués et discutés au cours de la séance sont rédigés en créole. Les sténotypistes, elles, prennent des notes en créole. Pourtant, il s’agissait d’un sujet extrêmement technique ce jour-là : le ministre de l’équipement était sur la sellette et devait s’expliquer sur la politique en matière de logement du gouvernement et sur diverses expropriations pour cause d’utilité publique, tout cela cartes à la main. Nous en sommes sortis tout simplement impressionnés. Nous avons eu l’impression d’être sur une autre planète.

Le surlendemain commence le colloque consacré à la fonctionnalité du créole dans la société, à l’Institut Créole. Il n’y a pas d’université dans ce petit pays de 90.000 habitants. Seulement une école appelée N.I.E. où sont formés, après l’équivalent du bac, professeurs des écoles primaires et secondaires. En fait, les dirigeants seychellois se sont montrés extrêmement intelligents : il y a tant de pays qui courtisent les Seychelles à cause de sa position stratégique dans l’océan indien qu’ils lui offrent chacun des bourses. Ce qui fait qu’avec, chaque année, cinq bourses anglaises, quatre américaines, trois françaises, trois indiennes, deux sud-africaines, deux cubaines etc.…, le pays peut former à peu de frais médecins, avocats, dentistes, architectes ou ingénieurs. En général, les étudiants seychellois rentrent dans leur pays une fois leurs études achevées, contrairement à la plupart de leurs alter ego d’Afrique noire. Un intellectuel du pays nous dit, cependant, son inquiétude de voir l’élite seychelloise entièrement formée à l’étranger. Il craint qu’à la longue, elle ne finisse par se couper du peuple.

Le colloque nous permettra, au bout de trois jours de communications, d’avoir une idée précise de la fonctionnalité du créole dans les différents pays créoles du monde. Nous nous rendrons compte que les situations sont très contrastées. Cela va des Seychelles où l’enseignement primaire est entièrement en créole à la Martinique où cette langue n’est enseignée qu’à partir de la classe de 4è et encore dans un tout petit nombre de collèges. Ou encore de l’île Maurice où existe un journal télévisé quotidien en créole à la Réunion où RFO l’ignore superbement. Tous les secteurs de la société des différents pays créoles seront passés au crible quant à l’utilisation du créole : éducation, justice, santé, administration, religion etc…Le point fort des rencontres de l’Institut Créole sera la restructuration de l’organisation « Bannzil Kreol », née à Sainte-Lucie en 1981, sous l’impulsion de créolistes natifs lassés de voir leur langue étudiée comme un simple cobaye et désireux de lui donner une vraie place dans la société. Hormis en Martinique et aux Seychelles, les différents branches de « Bannzil Kreol » se sont éteintes les unes après les autres au cours des vingt-cinq années écoulées. Le gouvernement seychellois, par le biais de son ministre de la culture, Sylvette Poole, se dit prêt à reprendre le flambeau à condition que les invités étrangers soient d’accord. Nous accédons sans difficulté à cette proposition et « Bannzil Kreol », d’association française de Loi 1901 déclarée à l’île de la Réunion, devient une association de droit seychellois avec comme président Albert Naty (Seychelles), vice-président Raphaël Confiant (Martinique), secrétaire Penda Choppy (Seychelles) et un bureau de six membres composé de représentants des pays créolophones de l’océan Atlantique, de l’océan Indien et des diasporas. L’absence d’Haïti est fortement regrettée, même si la présence de l’écrivain Dany Lafférière va marquer les esprits, suite à sa vibrante communication au dernier jour du colloque. Des tâches nouvelles sont fixées pour la nouvelle organisation, en premier lieu la publication des actes du colloque.

Nul ne quitte les Seychelles sans regret, surtout quand on est Antillais. Non pas pour les plages ou le paysage qui, au fond, ne sont guère différents de chez nous, mais pour l’art de vivre et la convivialité de ce peuple. Pour sa créolité si tranquillement assumée…

CARINE GENDREY (Présidente de « Bannzil Kreyol-Matinik »)