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L'alsacien, une langue qu'on "alsacine"

Michel Feltin-Palas / L'express
L'alsacien, une langue qu'on "alsacine"

Nourri par des témoignages poignants et analysé par divers intellectuels, le livre noir du jacobinisme scolaire retrace de manière saisissante la manière dont la France a organisé le déclin la langue historique de l'Alsace.

"Quand je suis entrée à l'école maternelle, à l'âge de 3 ans, je ne parlais que l'alsacien. La directrice m'a souvent enfermée dans un local obscur. Elle considérait que j'étais une forte tête. En réalité, je vivais une forme de schizophrénie : je ne comprenais simplement pas en quoi la langue de mes parents, de ma grand-mère, de tout le monde autour de moi, pouvait être un délit."

"A l'école primaire, quiconque était surpris à s'exprimer en alsacien était puni. La sanction consistait à devoir rester debout dans un coin de la cour et à porter une grosse pierre d'environ 5 kilos à bout de bras."

"Quand j'étais à l'école maternelle, j'étais tout le temps puni quand je prononçais un mot en alsacien - quand ce n'était pas une tape sur la bouche. Un jour, ils ont dit à ma mère que, si je continuais, ils ne m'accepteraient plus à l'école, comme les enfants qui ne sont pas propres."

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Ces différents témoignages sont extraits d'un ouvrage que devraient lire tous les ministres de l'Education nationale (1). Ils ont été recueillis dans tous les territoires de l'Alsace, au nord comme au sud, dans la plaine comme sur les contreforts des Vosges, ce qui témoigne du caractère systématique des méthodes employées, comme le démontrent les auteurs qui analysent ce remarquable matériau. Ils décrivent avec quelle énergie, quelle régularité, quelle obsession "l'Ecole de la République" a entrepris de modifier les langues parlées par des enfants. A quel point le passage à la langue nationale ne fut pas, comme certains osent le prétendre, un "libre choix" des intéressés, mais bien le produit d'une politique délibérée. Et ce parfois jusqu'au début des années 1990 !

Les châtiments infligés à de tout jeunes écoliers ne furent pas le seul expédient auquel on a recouru pour parvenir à ce résultat. Il faut aussi ajouter les pressions exercées sur les parents avec des phrases du type : "Vous parlez alsacien à vos enfants ? Mais enfin, cela n'a aucune utilité". Ou bien, variante : "Un enfant ne peut apprendre deux langues à la fois". Culpabiliser des pères et des mères afin de les rendre complices de leur propre destruction culturelle : je ne suis pas certain que le procédé soit recommandé par les meilleurs pédagogues.

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J'en parle régulièrement dans cette lettre d'information : l'Alsace n'a pas été la seule région à avoir subi ce qu'il faut bien qualifier de linguicide. Mais s'y ajoute ici un élément particulier. Après 1945, Paris a utilisé les horreurs hitlériennes pour établir un parallèle entre l'alsacien et "la langue des nazis". Dans la foulée, pour la première fois depuis le Moyen Age, l'allemand a été subitement éradiqué des écoles primaires (2). En 1973, un inspecteur de l'Education nationale a même déclaré que parler alsacien aux enfants revenait à "retourner à l'homme des cavernes". Etablir une hiérarchie entre les cultures au nom de la lutte contre le nazisme : il fallait oser !

En Alsace comme ailleurs, il y aurait une solution sage, respectueuse des peuples comme de l'unité nationale : le bilinguisme. Enseigner à parité dans les écoles le français ET l'allemand (la forme écrite de l'alsacien). Au demeurant, c'est ce bilinguisme que prône la France lorsqu'il s'agit de promouvoir la francophonie au Québec, en Algérie et ailleurs. Elle serait peut-être plus convaincante si elle commençait par appliquer ce beau principe sur son propre sol...

(1) Alsace, une langue qu'on assassine, le livre noir du jacobinisme scolaire, collectif, Editions Salde, 356 pages, 18 €.

(2) On peut lire aussi Histoire de la langue régionale d'Alsace, Robert Greib, Jean-Michel Niedermeyer, François Shaffner, Editions Salde, 24 €.

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