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La politique créole

Fabian CHARLES
La politique créole

Je n’oublierai jamais le décor martiniquais dans lequel je me trouvais lors de mon dernier passage sur cette île. Les palmiers, certes, mais surtout les personnes que j’ai croisées sur mon chemin. Les mortels, les fonctionnaires et les amis érotiques dans la chaleur. Le compas, bien sûr, la musique haïtienne s’exporte aussi. « La revendication de la créolité n’est pas seulement de nature esthétique comme nous l’avons vu, elle présente des ramifications importantes dans tous les domaines d’activités de nos sociétés et notamment dans ceux qui en sont les moteurs : Le Politique et l’Économique.[1] » C’est une autre méthode pour devenir souverain.

Qu’est-ce que la politique créole ? Nous voici dans le dernier chapitre d'Éloge de la créolité, dans son annexe. Créolité et politique, une partie du livre dont on devrait parler encore plus et dont j'aimerais contribuer à montrer l’importance philosophique. Comment dépasser l’interprétation culturelle de Marx aujourd’hui ? Cela revient à poser concrètement les bases d’une révolution économique pour les créolophones : c’est retrouver Marx là où on l’a délaissé en le réduisant à un auteur qui ne traitait que de symbolique. Autrement dit, réduire la Créolité à son interprétation esthétique, tandis qu’on peut tout aussi bien produire une interprétation politique de ce mouvement.

Nous sommes le 28 octobre, journée internationale des langues et des cultures créoles. Et ce n’est pas une ambiance cyclonique. On sent malgré tout poindre dans l’atmosphère la révolte de Rivière-Pilote. J’ai ouï dire de sa réputation sulfureuse : il n’y a aucun endroit en Martinique où la culture créole s’affirme autant. J’en ai eu la preuve tangible lors de mon passage dans cette ville du sud. Et le comble du bonheur de rencontrer l’écrivain Raphaël Confiant incarnant pour l’occasion le dieu du créole. Avec de surcroît, la surprise de l’entendre parler cette langue tout au long de l’activité. Mieux connaître Raphaël Confiant, c’est savoir que c’est aussi un défenseur notoire des langues créoles en Martinique.

Me voici Haïtien dans une activité qui se déroule intégralement en créole martiniquais alors que je l’avais peu entendu pour le reste. La qualité du créole parlé dénote le pays en dehors de la région. C’est dans la province que baigne encore la langue à son état le plus riche. Des lambis, des lectures, des percussions et les propos autobiographiques de l’écrivain racontant ses misères lorsqu’il distribuait le journal Grif an tè dans sa jeunesse, sa rencontre avec Chamoiseau et son acceptation par les grandes maisons d’éditions françaises. Pendant qu’il se passait une autre histoire dans mon esprit qui est celle de la littérature et de la linguistique créole. L’histoire de cette créolophonie qui débute avec Bannzil Kreyòl à Sainte Lucie.

L’histoire de la philosophie comparée entre le concept créole haïtien et celui des départements d’outre-mer. Entre le besoin haïtien de légitimer le créole aujourd’hui comme langue de l’enseignement, de l’administration et le besoin martiniquais de se ressourcer dans sa culture et dans sa langue qui se parle moins. La critique que m’a adressée Confiant sur la francisation de ma langue natale et la mienne sur l’importance de continuer à publier des romans en créole. Le seul moyen de s’en sortir est une politique culturelle bien organisée autour de la promotion de ces langues qui charrient avec elles toute la diversité de la culture créolophone.  Les tribulations de cette idée qui est présente depuis déjà un ou deux siècles aboutira certainement à quelque chose.

Car nous sommes non seulement créoles mais avant tout créolophones et défendre ces populations même de façon concrète, c’est faire un geste riche de significations esthétiques et éthiques. Nous ne serons sans doute pas les derniers à le faire et des évènements du type de Simenn Internasional lang kréyol la sont à reproduire en Martinique. Rien que pour permettre l’échange entre l’Haïtien que je suis et ses voisins des mêmes Antilles. Un jour viendra où les échanges entre ces îles voisines seront plus faciles que ceux avec les pays du Nord. Mieux vaut commencer par s’écouter dire nos aveux dans nos langues, entre nous, sans le diktat de ceux qui prennent plaisir à couper des terres comme on tranche des gâteaux. Vivre ou mourir libre, c’est vivre ou mourir créolophone.


Fabian Charles

 




[1] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau and Raphaël Confiant, Eloge de la créolité, Paris [Saint-Joseph] : Gallimard Presses universitaires créoles, 1989, 69 p.

 

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