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LA JARRE D'OR AU CAFE LITTERAIRE

La bibliothèque Universitaire de l’Université Antilles Guyane, en Martinique, a été la première, le mardi 12 octobre, à déterrer « La Jarre d’Or » de Raphaël Confiant.

Il est vrai que le dernier roman de l’écrivain martiniquais, le plus prolifique des Antilles Guyane est un bon cru.

Du début à la fin des deux cent soixante douze pages, coule de sa plume un mélange épicé, à souhait. Les mélanges qui font la richesse de la société martiniquaise. Le roman narre l’histoire d’Augustin Valbon, un fils de bonne famille, aspirant écrivain au grand désespoir de sa famille mulâtre.

Comme pour couvrir de déception ses parents, Augustin s’installe aux Terres-Sainville, un quartier plébéien de l’enville. Un choix expliqué par l’auteur, aux nombreux invités du café littéraire : « {Je ne sais pas si tous les petits bourgeois ont ce fantasme, mais c’est un fantasme qui m’a toujours traversé. Je ne n’ai jamais eu le courage évidemment de le mettre en application, (rires) donc je le mets en application dans mes livres. Cela correspond aussi à notre culture. Comme on vit dans une double culture, le petit bourgeois a le sentiment non seulement que la vie est plus vraie dans le quartier populaire, mais elle correspond plus à l’identité antillaise, à l’identité créole. Mon terreau c’est la réalité créole, c’est la vie créole et cette vie créole, elle n’est pas dans les milieux petits bourgeois. Quand je dis petit bourgeois, ça n’a rien de racial, parce que je peux parler du béké. Ce n’est pas une question d’argent, mais une question d’enracinement dans la culture créole. Le vieux nègre et le béké sont paradoxalement enracinés dans la culture créole. Alors que celui qui est au milieu, je ne dirai pas qu’il est déraciné, mais… (rires). Valbon correspond à ça. La littérature sert aussi à réaliser ses fantasmes}. »

Si Augustin Valbon est plus préoccupé par sa quête d’écriture, il a de quoi assouvir ses fantasmes. Avec la douce Lisette, dactylo chez un avocat le jour, qui se transforme « {en femme-vampire la nuit, au Tango-Bar, où ses déhanchements lubriques, entre deux tangos sublimement exécutés, provoquaient des demi-arrêts cardiaques chez les plus blasés.} »

Généreuse Lisette qui lui offre les machines à écrire usagées du cabinet d’avocat. Bertine, la voisine du dessus qui « {sans doute espérait-elle secrètement que j’accepte de concubiner avec elle. Tu n’auras rien à payer m’avait-elle assuré sur un ton de chatte-pouchine..»}

Aux Terres-Sainville, Augustin sait apprécier tous les évènements. Même quand dans la nuit, l’écho d’une violente altercation qui oppose Bec-en-or à Fils-du-Diable-en-personne le réveille, il écoute ravi la vie du quartier.

« {De la rue fusaient des cris et des injuriés. Des « Patate de ta mère! » et des « Le cul de ta marraine ! » accompagnés de bruits secs caractéristiques des coups de plat de coutelas donnés sur le dos de l’adversaire. Aussitôt notre rue fut en proie à un grand émoi. Portes et fenêtres s’ouvrirent dans un même ballant, chacun essayant de percer la noirceur pour pouvoir distinguer qui se gourmait de la sorte. Comme toujours, les becs des deux poteaux électriques avaient été fracassés par des gamins emmerdants dès le lendemain de leur pose par les services municipaux. Man Edourdise s’écria :

- Tous les saints du Ciel, vous ne voyez pas que ce n’est pas une heure pour que deux chrétiens règlent leurs comptes ? Il est onze heures et plus, tonnerre de Dieu !} »

Mais pour valbon, « t{out ce charivari plaisait beaucoup, car certains soirs, on s’ennuyait ferme dans le quartier, surtout en période d’hivernage lorsque le Tango-bar se trouvait dans l’obligation de faire relâche, les rues étant partiellement impraticables à cause du canal Levassor qui débordait, qu’il n’y avait pas de film intéressant au Bataclan.} »

C’était le bon temps où la ville n’avait pas cette particularité d’être une capitale sans un seul cinéma. Mais revenons au Café littéraire où l’auteur a parlé de ce quartier où on ne passera pas avec indifférence, mais avec un sourire, après avoir lu « La Jarre d’Or ».

«{ Les Terres-Sainville à l’époque était un quartier réputé voyou, violent mais c’était un quartier de travailleurs quand même. Il y avait des tas de métiers. D’ailleurs quand le Parti Communiste était puissant, c’est là qu’il avait son siège. Il y avait des luttes sociales très fortes. Dans mes romans, j’essaie de ne pas faire oublier cette période. C’était un quartier ouvrier d’abord, où les gens travaillaient, où ils vivaient à la dure. C’était un quartier qui recevait les gens des campagnes puisqu’à partir des années 50, la canne à sucre a commencé à péricliter et progressivement, on a eu cette lente émigration qui s’est accélérée à la fin des années 60 et qui a créé tout ces nouveaux quartiers, tels Volga Plage etc… Terres-Sainville a été le premier à accueillir ces populations, c’était un petit concentré de Martinique. Les gens faisaient du ladja, du bèlè, ce n’était pas des soirées organisées. Au quartier Au- Béraud, qui est un sous-quartier des Terres-Sainville, il y avait des cérémonies hindoues, les gens pratiquaient l’hindouisme… Valbon se dit, si je veux écrire, je ne peux pas rester dans mon milieu. Comme son ambition est d’écrire, il comprend qu’il faut qu’il change de milieu} ».

La violence qui aussi rythme la vie n’inquiète pas Augustin Valbon et l’auteur explique, toujours au Café littéraire de l’Université :
« {La violence, elle est quand même socialisée. Ce n’est pas une violence qui part dans tous les sens. Le major joue le rôle de policier, parce que la police ne fait pas son travail. Le major n’est pas quelqu’un qui va profiter des autres. D’ailleurs les rares qui le faisaient, on les appelait les « majo pwofitè ». C’est à dire qu’ils débordaient de leur rôle de contrôle social. A ce moment là, ils étaient exclus. Oui il y a une violence parce que c’était une vie violente, une vie de misère de travail, de combat.} »

L’auteur a aussi parlé du cinéma à cette époque, dont il garde la nostalgie. Le sourire qu’il affichait pendant cet instant de son intervention, révélait à quel point ces souvenirs restent encore magiques pour lui.

« {Je parle d’une époque où le cinéma existait vraiment. Quand le cinéma était une chambre noire. On entrait dans la salle et le monde extérieur n’existait plus. Aujourd’hui c’est très difficile, ne serait-ce qu’avec ces rayons lumineux au sol pour s’enfuir en cas d’incendie etc, ça casse la magie du cinéma. Je me rappelle que dans les années 60, chaque quartier avait son cinéma spécialisé dans des films. Le Parnasse, Le Pax, le Bataclan avec ses péplums, Hercule etc…On savait que chaque cinéma présentait un type de film particulier. Quand on entrait dans la salle, dans le noir, il y avait cette espèce de magie qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. Il n’y avait pas la télévision, le cinéma commençait par les actualités, ce qui se passait dans le monde. Ensuite l’entracte, ensuite les dames qui passaient vendre des glaces, ensuite le film. Il y avait tout un rituel du cinéma qui n’existe plus. J’ai essayé dans le livre de retrouver cette atmosphère. Le cinéma est quelque chose d’étranger à la culture créole, mais les gens se sont appropriés cette chose. Ils ont créolisé cette institution, dans la mesure où jamais en Europe quelqu’un n’irait deux ou trois fois voir le même film. Je me souviens qu’avant qu’une scène on on entendait « zot kay wè, misié ka fouté ta-a yon kout fisi ! » Ou encore plus comique : avant une scène de suicide, un autre dire « yè ou za jeté ko'w, ou za twé ko'w, pa fè mwen sa ! »} Rires dans la bibliothèque. Les moins jeunes ont connu ces moments où le cinéma c’était sur l’écran et dans la salle.

Augustin Valbon, au nom de l’écriture, se laissa gagner par « {cette manière de légende qui galopait sur les lèvres tuméfiées par le rhum, à travers bouches édentées et voix volontairement éraillées des conteurs créoles du temps de l’antan} » De ceux qui, au beau mitan des veillées mortuaires, quand le poids de la nuit se faisait accablant et que chacun se retirait dans sa chacunière, avaient le don de défier l’au-delà ou de le dérisionner à grandes rafales de mots forcément obscurs. Et soudain, jaillissait un morceau de parlote claire, comme nous disions dans notre parlure vieillotte … »

La parole claire qui proclamait ce qui suit :

«{ Après qu’une révolte d’esclaves eut détruit une trâlée de plantations de canne à sucre situées entre Basse-Pointe et Macouba, ravageant en partie Grand-Rivière, un vieux planteur béké décida d’enterrer son seul véritable bien. Une jarre contenant des livres interdits…} »

Augustin Valbon va fouiller la terre à la recherche de la jarre. Il fouille dans le mystère de l’écriture en pays-paroles.

Il faut lire « La Jarre d’Or ». On s’attache aux personnages, à ce quartier riche humainement où Augustin Valbon, empli des amours et désamours, avec les voix qui le hantent, cherche la voie de l’écriture. Parce que, comme le marque Raphaël Confiant, au troisième balan de ce roman qui sera parions-le, classé parmi les, sinon Le meilleur, de sa riche production littéraire, Valbon sait que « {ceux qui parient sur l’écriture ne font, sans le savoir, que philosopher sur les traces de Pascal. Soit, en effet, celle-ci vous sauve du désastre, soit elle ne résout ni ne dénoue aucun des nœuds de votre vie.
Vérité vraie oui !} »

La Jarre d’or, une invitation à la lecture, une incitation à l’écriture.

Lisa David