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JEAN-MARIE LEDEE, L’ECRIVAIN DE SAINT-BARTH, N’EST PLUS…

Dix fois, vingt fois, des années durant, cette voix à l’accent créole, mais teintée d’autre chose d’indéfinissable, m’avait appelé au téléphone me disant tout le bien qu’elle pensait de mes livres et m’invitant à venir prononcer une conférence à St-Barth sur le thème qu’il me plairait. Je ne mettais pas un visage sur cette voix. Simplement, elle était si chaleureuse, si fraternelle, surtout quand elle passait du français au créole, que j’imaginais celui dont elle émanait comme une sorte de géant débonnaire.

Cette voix était celle de Jean-Marie Lédée, écrivain saint-barth.
Jean-Marie Lédée est décédé dans la nuit du 17 au 18 mars. Il n’avait pas soixante ans.

Je n’avais pas, jusqu’en juillet dernier, répondu à son invitation par stupidité et méconnaissance. Parce que j’imaginais Saint-Bart et ses 21km2 tantôt comme un trou, peuplé de descendants de Bretons plus ou moins ignares, probablement racistes, tantôt comme un repaire de milliardaires indécents, insensibles à la misère du monde. Bref rien qui présentât le moindre intérêt à mes yeux.

Je me trompais lourdement. Stupidité et méconnaissance de ma part, je le répète. Car après avoir eu la peur de ma vie en affrontant le terrible atterrissage du minuscule aéroport de l’île alors qu’il faisait grand vent, j’ai tout de suite senti (à ma grande stupéfaction) que les St-Barth constituaient un vrai peuple et que leur pays, pour petit qu’il soit, était un vrai pays. Je l’ai senti dès l’arrivée dans le hall de l’aéroport à la kinésique des gens, à leurs gestes, à leurs mimiques, à leur voix. Jean-Marie Lédée était là, géant et débonnaire comme je l’imaginais, mal rasé, sarcastique, très « vieux nègre » dans ses manières et d’ailleurs, d’entre de jeu, il me lança :

« Nous, les Saint-Barth, on est Blancs, c’est vrai, mais on n’a rien à voir avec vos Békés. Ha-ha-ha ! »

Et de m’emmener chez lui, case créole améliorée perchée à l’en-haut d’un morne pour fêter l’événement au…champagne. Habitude très guadeloupéenne, paraît-il. Champagne qui nous fut servi par sa jeune compagne haïtienne qui préférait sourire au lieu de parler.

« Deuxième leçon : sache qu’à Saint-Barth, même s’il n’y a pas eu de canne à sucre, l’esclavage a quand même existé, une sorte d’esclavage domestique et que donc non seulement, il y a des St-Barth noirs, mais qu’en plus, beaucoup de familles saint-barth sont métissées. »

Et d’ajouter que depuis une dizaine d’années, de très nombreux Haïtiens s’étaient installés dans l’île, travaillant surtout dans le commerce, la restauration ou l’hôtellerie. Effectivement, en tentant plus ou moins de manœuvrer la petite voiture électrique que Jean-Marie m’avait louée et de ne pas me perdre dans le dédales de routes étroites de cette île très « morneuse » et donc magnifique, je constatai que la population n’était pas aussi monocolore que je l’avais imaginé. J’étais aussi stupéfait de la diversité des paysages sur un territoire aussi restreint et de l’impression qu’on n’avait de ne jamais y étouffer.

Jean-Marie Lédée était écrivain. Il avait publié de nombreux romans à compte d’auteur (cf. liste en fin d’article). Sans aucun écho ni en Guadeloupe ni en France. Un auteur saint-barth, ça ne fait pas sérieux aux yeux des éditeurs. A moins d’écrire un guide touristique, on ne vous lit pas, me dit-il un peu amer tout en me tendant le manuscrit de son sixième roman dans le secret espoir que je pourrais le faire publier. Je n’ai pas osé lui dire qu’il s’agissait là d’une mission quasi-impossible, non point eut égard à la qualité de son style ou au thème dont il traitait, mais simplement parce qu’un auteur, aussi connu, aussi bien en cour soit-il, a très peu d’influence sur son éditeur. Mais je garderai désormais ce texte vraiment manuscrit c’est-à-dire écrit à la main, et non tapé sur ordinateur, précieusement. Son écriture appliquée, faite de pleins et de déliés, me rappelle celle que nous forçait à adopter, à coups de baguette sur la pointe des doigts, nos maîtres d’école dans les années 50-60. Cette écriture me parlera toujours de celui qui devint, en peu de jours, un ami-frère. Nous nous connaissions par téléphone depuis des lustres et voici que nous nous rencontrions de visu et que nous nous découvrions des goûts communs dans pas mal de domaines.

Jean-Marie avait la santé fragile. Lors de ma conférence, au Club-UNESCO de Gustavia, devant un parterre de personnes avides de connaître les nouvelles orientations de la littérature caribéenne (tel était le thème que j’avais choisi), je vis le géant débonnaire affaissé sur sa chaise, mais toujours très attentif. Je le soupçonnais de souffrir d’un mal quelconque, mais là encore, je n’ai pas osé, par sotte pudeur, l’interroger à ce sujet. Aujourd’hui qu’il est trop tard, je le regrette. Je l’entends encore me dire en souriant :

« Et sache aussi que nous, les St-Barth, on n’a rien à voir avec les Blancs-France. Ha-ha-ha ! D’ailleurs puisque tu dis vouloir revenir, évite surtout la haute saison, quand la baie de Gustavia est encombrée de yatchs de milliardaires. Ah, on ne crache pas sur cette manne ! Elle profite à beaucoup de St-Barth, mais on n’en devient pas pour autant milliardaires à notre tour. »

Et de fait, dans les rues de la petite capitale, à la vitrine des nombreuses bijouteries et joailleries, les montres, même à la basse saison où j’étais venu, s’affichaient à 20 ou 30.000 euros. Me frottant deux ou trois fois les yeux, j’ai dû admettre que je n’avais pas mal lu et qu’il ne s’agissait pas de 2 .000 ou 3.000 euros. Il est vrai qu’on peut y croiser, comme ce fut mon cas, au détour d’une rue, Johnny Hallyday et son épouse mais aussi Michael Moore, le célèbre activiste gauchiste nord-américain, autre géant débonnaire, arborant une casquette de base-ball, lui. En fait, à St-Barth, deux mondes se côtoient. Celui des riches étrangers et le vrai, celui des natifs, des descendants de Bretons dont une partie parle le créole guadeloupéen et l’autre une manière de patois français, énigme linguistique qui, à ma connaissance, n’a pas été résolue à ce jour. Jean-Marie m’emmène chez une vieille dame qui tient un petit musée dans sa propre maison. Là, entre photos en noir et blanc du temps-longtemps et ustensiles de cuisine et de pêche, ouvrages de broderies et images pieuses, est préservée une certaine âme saint-barth, entre nostalgie et fatalisme. C’est que les jeunes, eux, sont happés par la « modernité ». Inexorablement.

Non sans une certaine fierté, Jean-Marie m’apprend que son île s’apprête à se séparer du département de la Guadeloupe et à devenir une collectivité autonome. Il aurait voulu me faire rencontrer Bruno Magras, le principal leader politique de l’île, mais ce dernier est en visite en Suède. Saint-Barth a été suédoise pendant un siècle avant d’être rétrocédée à la France. Les liens entre la minuscule île tropicale et les froides contrées de ce pays scandinave n’ont pourtant jamais été rompus. Chacun s’en félicite aujourd’hui, au moment où St-Barth s’apprête à voler de ses propres ailes.

Je ne doute pas que les proches amis de Jean-Marie Lédée s’emploieront à faire vivre sa mémoire et surtout à republier ses livres, lui, l’écrivain de son île heureuse. J’espère que la Collectivité de St-Barth ne se contentera pas de baptiser une rue de son nom. En Martinique, il existe des rues, voire des écoles, Vincent Placoly ou Xavier Orville, mais les ouvrages de ces deux éminents auteurs sont introuvables en librairie ! Et cela depuis des années…

Bon voyage, Jean-Marie !...

{Bibliographie de Jean-Marie Lédée :}

_ Réflexions d’un papivore illettré, essai poétique, 2002.
_ Angéla l’insoumise, roman, 2004.
_ Anesta la sauvageonne, roman, 2005.
_ Le Négatif de trop, roman policier, 2005.
_ Réalités utopiques, poèmes, 2005.
_ Liaisons tumultueuses, roman, 2006.
_ Une famille respectable, roman, 2007.
_ Un nouveau souffle, poèmes, 2007.

{{Raphaël Confiant}}

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