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JE SUIS UN MARTINIQUAIS

« Ish bin ein Bearleener » disait John Fitzgerald Kennedy devant le mur de Berlin en 1963. « Je suis un Martiniquais », en 2010, pour les mêmes raisons.

Au lendemain de la dernière guerre mondiale, la ville de Berlin, capitale du Reich, a été divisée en quatre secteurs, russe, américain, anglais et français, aux accords de Yalta, une enclave occidentale dans l'Allemagne de l'est, désormais sous la coupe de Moscou. Seulement les allemands de l'est, goûtant peu la dictature communiste ont commencé à fuir, à passer à l'ouest, parfois pour rejoindre leur famille mais surtout pour se soustraire à la tutelle soviétique. Pour enrayer ce phénomène et notamment la fuite des cerveaux, Moscou a décidé de fermer les frontières avec la RFA et à Berlin de construire un mur désormais célèbre qui se devait d'être infranchissable.

J'étais à Berlin en 1980. Il y avait bien ce mur de 5 mètres de haut, mais prolongé par un espace de 100 m de long, nu, couvert de barbelés, éclairé la nuit par des projecteurs, avec des miradors tous les 200 m où officiait la « Vopo » (Volk Polizei, la police du peuple). Côté ouest, des sortes d'escaliers et de plates-formes permettaient d'observer ce sinistre dispositif, seule « création humaine », visible, paraissait-il depuis la lune. Je m'y suis souvent promené la nuit, soit à l'ouest, soit à l'est car il existait des points de passage terriblement contrôlés par la police est-allemande dont le fameux « Check Point Charlie ».  Ironie, le no man's land éclairé était traversé tranquillement par de simples lapins. J'y trouvais dans cette lumière soufrée matière à méditer sur le genre humain. Bien des allemands de l'Est on perdu la vie en tentant de franchir le mur de Berlin, même en déployant des trésors d'imagination. La rivière qui traverse Berlin faisait aussi partie du dispositif. Des filets infranchissables avaient été mis en place dans les eaux glacées de la Spree. Les « Vopos » tiraient à vue sur les fuyards courageux. C'était pendant la guerre froide vers la fin de la dictature de Léonid Brejnev. A l'est, les abords du dispositif carcéral étaient une zone interdite, dûment surveillée. Je n'en avais cure. Je suis allé voir, toujours la nuit, ce qui restait du bunker d'Hitler (rien, un carré d'herbe), dans cette zone interdite, proche du mur, suivi à distance, évidemment, par les policiers est-allemands. Je suis allé à leur rencontre pour leur parler calmement. Mais j'étais Français et je ne me suis pas gêné de leur donner mon opinion avec une leçon d'architecture métaphorique sur cette hideuse construction. Je leur ai parlé en allemand. Il n'ont pas soufflé mot. C'était çà la dictature du prolétariat, une obéissance sans conviction. Il ne m'ont pas inquiété.

Moins de deux ans après le début de l'érection de ce qu'on appela « le mur de la honte », le Président américain John Fidzgerald Kennedy, se rendit le 26 juin 1963 à Berlin-ouest et lança à l'Allemagne de l'Est son fameux « Ish bin ein Bearleener » soit « Je suis un berlinois » marquant ainsi sa conviction qu'un mur ne saurait tordre le cou à la Liberté.

Le mur de Berlin est tombé en novembre 1989 et la Nation allemande a été réunie.

Une parenthèse s'impose. Israël qui a eu maille à partir dans le passé avec le peuple allemand, lui a repris récemment l'idée de construction d'un mur. Cependant, nous n'avons, à cette heure, vu aucun Chef d'État, s'écrier, juché sur une plate-forme et en arabe : « Je suis un palestinien ». No comment !

Pourquoi un tel préambule ? Pour que vous gardiez espoir, peuple martiniquais, l'espoir d'être libres un jour. Certes, les conditions sont différentes. Pas de mur en béton encerclant la Martinique évitant une improbable fuite. Mais l'existence d'un mur psychologique bien plus infranchissable. Vous l'avez d'ailleurs massivement accepté le 10 janvier dernier. La réussite est totale. Un peuple d'esclaves, un peuple colonisé, un peuple assimilé, un peuple acheté, un peuple d'abrutis et de bourriques ne saurait correspondre à un peuple fier, courageux, épris de dignité et d'amour de la liberté. Vous en êtes si loin ! Césaire l'a dit, un jour, différemment.

Il a suffit à la France qui vous a esclavagisés, colonisés, la France qui vous méprise ou vous ignore, de vous acheter pour peu, tant seuls les plus basses aspirations humaines vous habitent, la consommation et l'hédonisme permanent. Vous n'êtes pas, dans ce confort de monoprix, des révolutionnaires dans l'âme. D'abord parce que vous ne savez pas ce qu'est une Révolution, ensuite parce que vous êtes couards enfin parce que vous n'avez pas les couilles pour faire une Révolution. Un tel peuple de bâtards serviles ne sait que se courber et flatter la mère patrie qui ricane de votre bêtise, de vos enflures, de vos hommes politiques en un mot de votre connerie incommensurable.

Pourtant à l'instar de J. F. Kennedy, je vous dis : « Je suis un martiniquais ». Je le dis en français car je ne parle créole couramment qu'au bout du 15 ème Ti-punch. Et, certes, j'ai conscience de n'être pas grand-chose, aucune fonction, aucun titre. Mais qui demandera à Hugo Chavez, par exemple, à Éva Morales, au vieux Lider Maximo de venir prononcer cette phrase et en créole à la Martinique ? Personne ! D'abord Chavez a assez d'emmerdements avec les yankees ensuite imaginez qu'il s'exprime sur les thèmes de la liberté, en séance plénière du Conseil Régional, il aurait, face à lui, un Conseil ahuri et  quelques jours après le rappel de l'ambassadeur de France au Venezuela, puis une demande d'excuses de la France pour ingérence dans les affaires intérieures françaises. Souvenez-vous du scandale provoqué par Charles de Gaulle, lorsqu'il a lancé au Canada son « Vive le Québec libre ! ». Il avait plus d'autorité ou de prestige que le Président vénézuélien, très mal vu dans le monde occidental.

Alors pourquoi aurais-je cette ambition pour la Martinique ? La nostalgie ? Détrompez-vous ! J'ai demandé un rapatriement sanitaire au bout de 5 ans vers la France que je pensais avoir quittée à la Rimbaud, pour ne jamais y revenir. Certes, il y eut ces soirées avec les Martiniquais des Anses d'Arlet, chaleureuses, entre ce pénible zouk et des flots de rhum, les cases-à-rhum où je retrouvais les vieux pêcheurs, le macadam de morue du dimanche matin, dans une bonne humeur aujourd'hui disparue. Certes, j'habitais une case au bourg de la commune, tout près de la mer, qui possédait un jardin d'arbres tropicaux et de fleurs, agencé comme une nef de cathédrale. Certes la luxuriance de la végétation du nord de l'île m'a fasciné. Certes j'ai le souvenir de ces fins d'après-midi, où j'herborisais dans les savanes, seul, dans la douceur de paysages nouveaux, accidentés. Certes la lumière tropicale qui irradie les couchants vers les 16 hures de l'après-midi, qui incendie toutes choses et qui jette des tons uniques, qui transfigure m'est restée en mémoire, à jamais.

Mais que dire des Martiniquais, moi qui n'ai pas fréquenté un métropolitain, sauf à mon travail pendant 5 ans. Et bien il m'a fallu, bien souvent, avoir la courtoisie de l'alcool. Car exerçant un regard acéré, lucide, vis-à-vis de la société martiniquaise, face à de tels analphabètes, incultes et stupides, vulgaires et cupides, avides de verroteries et de plaisirs, sans la médiation de l'alcool, j'aurais passé mon temps dans une lugubre solitude. Ce qui fut d'ailleurs souvent le cas et l'alcool est un grand facteur de dépression. Sachez que je n'épargnais pas les métropolitains avec qui je travaillais. Ils ont eu droit à la même courtoisie, un vendeur de sandwiches et de Lorraine stationnant devant nos bureaux à la Lézarde, celle de l'alcool. Au travail, ça cassait du Martiniquais du matin au soir, entre nous, à juste titre souvent. Eux vivaient dans leur logement de fonction à Didier ou en appartement défiscalisé au Diamant. Moi je m'en tapais d'avoir les yeux rouges face à ces anolis qui thésaurisaient et même d'aller à la Lézarde car je me fixais parfois une semaine dans les cases-à-rhum des Anses d'Arlet. Ils ne disaient rien. Mon Directeur m'aimait bien, à la caféteria,  pour ma culture, mon éloquence et puis j'étais son nègre. Il ne faisait pas grand-chose mais les rapports d'activité étaient bien écrits, ses rapports scientifiques très valorisants.

Bref, n'allez pas croire que je sois emporté par le souvenir d'une époque bénie. Je n'étais pas venu pour des études anthropologiques à la Martinique, mais idéaliste et naïf, j'avais, bien au contraire, des préjugés exagérément favorables. Et qu'ai-je rencontré ? Tous les défauts de la France exacerbés, multipliés par dix. C'est dire si ce fut globalement sinistre, ma sinécure martiniquaise. Quand on a pour seuls amis une bouteille de La Mauny ou de Noilly ou de Lorraine, on n'est pas loin d'être seul. Ce qui est d'ailleurs la véritable condition humaine mais j'étais jeune, point versé dans l'ascétisme mais dans la quête de l'amicalité.

Alors pourquoi ce « Je suis un martiniquais » ? « Pour motif de conscience. Parce que je suis fidèle à moi-même, à cet amour de la vérité et de la justice, que j'ai chevillé au corps depuis toujours, Monsieur l'officier des renseignements généraux. » Le bonheur m'ennuie, je n'aime pas le plaisir comme unique but de la vie. Je n'aime pas la fête. Je n'aime pas l'alcool qui trahit la réflexion, rend haineux voire violent et permet des fraternités factices. Il n'a été pour moi qu'un compagnon d'infortune et un expédient. D'ailleurs, je ne suis pas violent, je ne me suis jamais battu de ma vie et je n'ai pas, sur trois continents, fréquenté que des salons littéraires, je suis toujours allé le cœur léger partout où je voulais, même si c'était « chaud ».

Alors vis-à-vis de la Martinique, j'ai longuement analysé, tout le processus d'abrutissement du peuple martiniquais. Patrick Chamoiseau l'a dit : « On n'a pas désesclavagisé l'esprit des Martiniquais ». On ne l'a pas non plus décolonisé. Et depuis que la Martinique est un département, les jeunes Martiniquais  reçoivent une éducation française par des formateurs Français dans une langue qui véhicule nécessairement des règles civiques, une culture qui n'est en rien antillaise. Tous les postes de cadres depuis celui du Gouverneur de la colonie, le Préfet de Martinique, jusqu'à ceux des administrations martiniquaises sont tenus par des Français. Il ne restait plus qu'à fournir au peuple martiniquais du pain et des jeux. Donner à ces pauvres hères, le goût de la consommation et les moyens de consommer. Enfin pour parachever le tout, il suffisait de faire disparaître toutes références culturelles « originales » afin que l'assimilation soit parfaite. On a laissé le pouvoir politique aux Martiniquais. Mais quels pouvoirs ? Dérisoires. Et sur quel modèle ? Le modèle français. L'enflure des discours politiques, les empoignades si fréquentes masquent mal le côté illusoire de ce pouvoir. On se gargarise de mots, mais tout tourne en eau de boudin et le Gouverneur décide. D'ailleurs la France et ses relais décident de tout. Des résultats des élections ou des référendums. La France a dans la facilité corrompu le peuple martiniquais, donnant à des morts-de-faim, non pas une pitance, mais le désir et l'illusion d'être ou de pouvoir paraître riches mais naturellement selon un mode de richesse et de consommation occidental et français.

 L'analyse chorématique est une méthode récente d'analyse territoriale qui consiste a schématiser un territoire et sa mise en valeur. Je me suis amusé à l'appliquer à la Martinique, figurée par un rectangle. D'autres rectangles étaient à l'intérieur, d'une surface proportionnelle à leur importance économique ou stratégique. Seulement, j'ai grisé tout ce qui m'a paru exogène à la Martinique, comme l'urbanisation défiscalisée ou grandiloquente, les lieux touristiques, les bananeraies, car que l'on m'explique en quoi la Martinique a vocation de produire de la banane. (Celle-ci, grâce au lobbying des planteurs de bananes, ces tristes békés, pollue le paysage martiniquais et pas seulement le paysage. Cette spéculation n'est pas rentable sans le secours des fonds européens concurrencée qu'elle est par la production africaine ou autre.) Et je n'ai coloré que ce qui me paraissait endogène, appartenir au patrimoine insulaire comme le massif forestier du Nord de l'île, la Pelée, l'agriculture vivrière ou florale, une partie de la canne à sucre, les savanes du Sud où déambulent de maigres zébus. Le résultat est éloquent car, dans mon rectangle, bien sombre, on ne peut que conclure que la Martinique n'appartient pas aux Martiniquais. C'est une démonstration scientifique donc implacable.

C'est la raison pour laquelle je ne veux pas jeter la pierre au peuple martiniquais aussi con soit-il. Et il en tient une couche ! C'est la raison pour laquelle je veux garder l'espoir d'une Martinique libre. Qui eût dit en 1963 que l'empire soviétique et que ce mur de la honte, fraîchement construit à Berlin, s'effondrerait en 1989 ? Personne ! D'ailleurs les dirigeants du bloc de l'Est étaient tous élus avec des scores frisant les 98 %. Qu'importe une adhésion à la France de 80 % !

Paradoxalement, j'ai eu un certain espoir en lisant le rapport alarmiste ou alarmant de Claude Lise, Président du Conseil Général, sur l'état de l'État. Marasme économique, chômage des jeunes à des taux record, crise économique, enfin de quoi refroidir. Mais ce n'est pas suffisant à mes yeux. La Martinique doit s'enfoncer bien plus bas encore, voire s'effondrer économiquement jusqu'à produire à terme des hordes de gueux. On verra qui des crocs acérés ou des bombes lacrymogènes aura raison. On verra combien de temps prendra la France pour plier bagage.

On verra un jour, surtout s'effondrer le mur psychologique de la soumission, de la démission, de la veulerie, de la cupidité et de la bêtise, ce mur de la honte érigé depuis près de 400 ans par la France, sous diverses formes. Il y aura certes du sang et des larmes. Soyons en sûr. Mais la liberté fleurira sur l'île aux fleurs, d'espèces tropicales inconnues ...

Et ce jour, quoiqu'en pensent plus d'un, ne me semble pas si lointain, ni l'utopie irréaliste d'un idéaliste invétéré ou celle d'un grand rêveur gascon …

 

Thierry Caille

 

Photo du logo : John Fitzgerald Kennedy, juché sur un plate-forme le 23 juin 1963, avant de prononcer, devant une foule immense, son fameux « Ish bin ein Bearleener »

 

Commentaires

alain__d | 20/10/2010 - 10:54 :
Juste pour vous remercier d'être clairvoyant, réaliste, n'en déplaisent à ces colonisés pour l'éternité, les éternels esclaves incapables de prendre leur responsabilité et qui sont des copies conformes de ce qu'on voit en métropole. c'est à dire la lâcheté, les coups bas, la trahison, la jalousie...
chimene | 23/10/2010 - 01:50 :
Thierry Caille, je suis d’accord avec vous. Si l’on analyse la situation avec lucidité, nous autres Martiniquais sommes devenus des larves. Il n’est certes pas facile d’accepter cette réalité, d’où le déni d’évidence que suscitera votre texte. Mais ces réactions ne changeront rien aux faits : après avoir touché le fond, loin de faire l’effort de remonter, maintenant nous creusons. Nous avons sombré dans le chaos. Seul un chaos plus grand encore nous permettra peut-être de nous en tirer. S’il n’est pas déjà trop tard.
thierry | 25/10/2010 - 21:20 :
Merci Chimène El Cid

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