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« J’ai eu très tôt le goût des Amériques »

Térèz Léotin
« J’ai eu très tôt le goût des Amériques »

« J’ai eu très tôt le goût des Amériques » ainsi parle Gabriel-Mathieu d’Erchigny de Clieu, le maitre-pièce de cet ouvrage. Il voulait « aussi échapper au triste destin de la petite noblesse provinciale » tout comme ces « ruffians, malandrins, marauds, saute-ruisseau, faquins et autres bonshommes de sacs et de corde, qui se sont métamorphosés en planteurs de canne à sucre, de café, de coton, de cacao, d’indigo ou en grands éleveurs aux haciendas plus vastes que des villes du Vieux Continent. »

Nous avons vite compris que ces Amériques situées sur  ledit Nouveau Continent font rêver dans les tavernes comme tout ce qui est inconnu, au point de happer « ceux qui rêvaient de découvrir les paysages enchanteurs, autant que les créatures féminines de rêve qui disait-on  abondaient dans ces contrées. » On parlait aussi des cannibales qui pouvaient  finir avec la race des arrivants chrétiens ou encore des marauds sans foi ni loi que l’on rencontrait sur terre et sur mer, sans pouvoir réussir à « prendre la discampette ». Tout cela ne dissuada pas l’appétence de notre Gabriel-Mathieu de Clieu, seigneur de Derchigny, enseigne de vaisseau, puis lieutenant, capitaine qui sera fait chevalier de Saint-Louis, et reçu dans les appartements du roi Soleil, lui-même.

Et puisque « Nul ne choisit sa route. C’est le destin qui est le Maître, » nostrhomme fera donc sa première traversée en 1710, où nommé à la Martinique, il choisira de devenir planteur de tabac, que l’on appelait aussi pétun, lequel tabac de la Martinique était, pour l’époque assez prisé. En fin de compte « il va jeter son dévolu sur une autre plante » connue de par le monde et ce depuis le IVe siècle avant J-C parce qu’elle avait enivré des chèvres.

Par un effet-tiroir on aura des récits dans le récit ce qui nous édifiera sur cette plante des montagnes lointaines dont des chèvres qui avaient mangé les feuilles, s’étaient mises à danser. Cet arbrisseau du côté des hauts plateaux éthiopiens dans la région de Kaffa « montrait que Yahvé avait pardonné à notre mère Eve d’avoir osé goûter à celui du paradis. » On en extrait un breuvage dont on dira que  « Comme des moineaux apercevant un faucon, tous les chagrins s’enfuient devant une tasse de café ». Pour beaucoup de gens, cette plante serait originaire de notre contrée, la Martinique, tant elle fait partie du paysage. Récemment des Japonais ne se sont-ils pas déplacés, jusqu’ici,  pour en récolter et en ramener chez eux des grains pour leur nectar original ? Cette plante si heureuse dans notre environnement, on n’ose à peine croire qu’elle nous arrive du voyage périlleux de Gabriel-Mathieu de Clieu à qui le stade Desclieux ainsi que le Jardin Botanique de  Fort-de-France doivent leur nom.

Ce roman historique, cite aussi le Bréviaire des Amériques, Le journal de bord, fait un rappel historique du Gaoulé tenu au Diamant, cette révolte de békés contre leur métropole.

Au compte de ce roman, on peut ajouter le vieux français, aussi des citations du patois de Dieppe, ainsi que certains mots du  patois normand  parlés dans le créole, qui font ressurgir des mots comme discampette, brindezingue, s’accouardir, une avalasse, des boquittes, vitupérer, un sourire en bisc-en-coin, asteure, des tiaulées*, (en créole tralétjori, ou tjolé), et j’en passe. Des phrases créoles « Moin qu’a palé ba ou mait’ » (je te parle, maître !) « Mouin pas save ça ou qu’a dit là » (Je ne vois pas de quoi tu parles) sont écrites comme on les aurait peut-être écrites à l’époque, et donnent à croire que non seulement c’est Gabriel-Mathieu qui parle, mais on pense assurément que c’est aussi lui qui écrit réellement le récit de son aventure laquelle lui a valu d’être nommé gouverneur général des Isles du Vent par Louis XV.

« Tel fut donc l’aventure du Christophe Colomb du café.

 On est tant bercé par l’écriture de l’auteur Raphaël Confiant avec qui l’on fait réellement ce voyage, que l’on est surpris de lire (mai 2018-juillet 2019) au bas de la page alors que nous pensions que ce roman était réellement de la main même de Gabriel-Mathieu Clieu, seigneur de Derchigny né en 1687 à Dieppe.

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Pour connaître notre pays et son histoire, pour vivre une  belle aventure littéraire, prenez « Grand café Martinique » de Raphaël Confiant, MERCURE DE FRANCE, novembre 2019, 307 pages.

Térèz Léotin

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