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GUADELOUPE-MARTINIQUE : LE CRÉOLE, ENTRE DÉCRÉOLISATION ET RECRÉOLISATION ?

Par CaraibCreoleNews
GUADELOUPE-MARTINIQUE : LE CRÉOLE, ENTRE DÉCRÉOLISATION ET RECRÉOLISATION ?

A l’occasion des vingt ans de la parution de « l’Eloge de la créolité », CCN a décidé de donner la parole à ses 3 co-auteurs .(R. Confiant J.Bernabé, P. Chamoiseau) .Après R. Confiant, c’est au tour du professeur des universités Jean Bernabé, fondateur du GEREC de répondre à nos questions.

CaraibCreoleNews.com Jean Bernabé, 20 ans après la publication de l'Eloge de la créolité » quel est l'état des langues créoles dans nos pays... recréolisation ou décréolisation?

Jean Bernabé : En l’occurrence, on peut parler des créoles, car le phénomène est structurel et touche l’ensemble des langues créoles à des degrés divers. Il s’agit bien d’un phénomène de décréolisation, c'est-à-dire d’élimination progressive des traits spécifiques qui ont présidé à la genèse des créoles. Ce processus peut aboutir soit à la disparition d’un créole (mécanisme presque achevé à Trinidad et déjà abouti à Grenade) par disparition de ses locuteurs (décréolisation quantitative), soit au rapprochement avec la langue ou les langues dominantes de contact. Ce rapprochement peut aboutir à l’absorption du créole dans la langue de contact (français et/ou anglais). Il s’agit là de décréolisation qualitative. Mais le rapprochement peut être asymptotique, c'est-à-dire ne jamais déboucher sur une confusion totale avec le français. Dans ce dernier cas, le créole peut, quoique très décréolisé, garder des marques qui le distinguent du français ( par exemple, des éléments comme ka, ké etc.). Cela nous amène à penser que la décréolisation ne réside pas seulement dans la proximité du créole par rapport au français, mais aussi dans la manière dont le locuteur s’enracine dans la langue, que cette dernière soit proche ou éloignée du français. Il y a des locuteurs qui parlent une langue créole très francisée et qui habitent souverainement leur parole, et des locuteurs qui parlent une langue créole plus « roots» mais qui n’habitent pas leur parole. Il y a donc une décréolisation objective et une décréolisation subjective. Quand on a affaire à un locuteur très performant du point de vue de son ancrage dans la langue créole, on ne fait pas attention à la qualité objective de son créole.Cette complexité de la décréolisation tend à obscurcir les jugements qui sont portés sur le degré de décréolisation de tel ou tel créole. Cela dit, je peux affirmer que la décréolisation objective s’amplifie chaque jour davantage, parce que le créole est de plus dépendant de la langue dominante, chaque fois qu’il s’aventure sur des domaines d’emploi auxquels il n’est pas habitué. C’est pourquoi, dans la plupart des radios en créole, la pression des circonstances font que la langue est de plus en plus décréolisée. Seuls certains journalistes, parce qu’ils sont créolistes, arrivent à présenter une langue qui résiste à ce phénomène, et cela notamment quand ils ont pu préparer leur papier. Dans le cas d’énonciation immédiate, la performance peut être moins bonne. J’entends le dimanche sur la radio martiniquaise APAL, un intervenant extérieur à la Martinique qui a un souci de résistance à la décréolisation objective. Dans des émissions impliquant une certaine spontanéité, ce n’est pas facile de mettre en œuvre la même résistance, surtout si le but visé est la communication réussie avec les auditeurs. Il y a conflit entre la ,nécessité pédagogique et le souci d’efficacité du message.

CCN : Dans un récent article, R. Confiant parle de " langue orpheline "

JB : Tout dépend du sens que l’on donne à « orpheline » ! En tout cas, le créole est en position d’être assisté par le français, qui est son pourvoyeur. Chaque fois qu’un mot n’existe pas dans le créole spontané, le français sert de filet. Cette situation linguistique d’osmose entre français et créole est une situation d’assistanat, le créole étant sous perfusion. Cela ne choque pas beaucoup de gens, car le fait que nous ayons deux langues parfaitement légitime, permet cette osmose, qui devient un mode antillais d’expression. C’est une des raisons pour lesquelles, les créolophones dans leur grande masse ne sont pas du tout conscients de la décréolisation objective du créole qui chaque jour est plus grande. La Guadeloupe est moins avancée dans cette dynamique que la Martinique, mais elle est en train de la rejoindre. Ce qui freine les représentations que les Guadeloupéens ont de la décréolisation, c’est le fait que leur ancrage dans la langue est d’une manière générale beaucoup plus fort que celui des Martiniquais. La prise conscience du phénomène de décréolisation par les Martiniquais est, de ce fait, plus grande. Pour autant, ils ne se mobilisent pas davantage là contre. Probablement parce qu’ils ne disposent pas (encore) des moyens glottopolitiques adéquats pour le faire. Beaucoup de gens trouve normal que le créole se francise : pour eux, il s’enrichit. L’ennui est que le phénomène se produit à sens unique. Le français n’a guère besoin du créole pour s’enrichir !

CCN : Partagez vous cette opinion?

JB : Le créole est peut-être orphelin. En tout cas, il a un tuteur, qui pourvoit à ses besoins, qui l’alimente et répond à tous ses besoins. Je le verrais mieux dans le statut de « pupille de la nation ».

CCN : où en est on du débat autour de la graphie du créole ?

JB : le débat n’existe pas vraiment. On peut le regretter. On n’établit pas un système graphique pour se faire plaisir, par narcissisme, mais pour que les usagers puissent l’utiliser. C’est pourquoi, j’ai été amené à perfectionner le système GEREC, dans un sens que beaucoup ne comprennent pas, parce qu’ils ont accrochés à des positions idéologiques. Je conseille de lire un roman Ti Anglé –a, du Martiniquais Hugues Barthéléry. Ecrit dans la graphie version 2 du GEREC, ce livre est d’une facilité extraordinaire de lecture. Il faut continuer à s’adapter à la réalité de lecture des créolophones, avant que les choses ne se fixent dans des formes inamovibles.

CCN : Donc toujours des crispations?

JB : Oui, notamment chez ceux qui prennent un système graphique comme l’expression pure et simple d’une idéologie ou d’un acquis à préserver. Ce fétichisme-là est non pas facteur de progrès, mais d’immobilisme, voire de régression.

CCN : Que pensez-vous de la glottopolitique ( ou politique de la langue) dans les pays créolophones indépendants : Dominique, Haiti, St Lucie, Seychelles, Maurice…?

JB: Les Seychelles ont pris des orientations très volontaristes. Toute glottopolitique est liée à des objectifs et des enjeux symboliques. J’avoue ne pas être assez familier de la réalité de ce pays pour en juger. Il y a une cohérence et une ténacité remarquable dans ce pays qui sait utiliser ses ressources intellectuelles au profit d’une insertion du créole dans le secteur officiel. Cela dit, on ne développe pas une langue comme on développe une économie. Les problèmes relevant de l’écologie de l’esprit (en l’occurrence, écolinguistiques) diffèrent des problèmes écologiques concernant le monde physique. Il faudrait plus de temps pour répondre à cette question. Une langue ne se manipule pas n’importe comment !

Pour ce qui est de Sainte-Lucie et Dominique, la situation glottopolitique repose sur le non interventionnisme (le laissez-faire) qui aboutit au renforcement de l’anglais, le créole étant amené à devenir résiduel, si rien n’est fait. Ces îles sont sur la voie de Grenade et Trinidad. En Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion, la politique linguistique diffère de celles des ces îles anglophones, en ce qu’il existe des concours pour l’enseignement du créole au primaire, au secondaire et à l’université. Mais ces enseignements ne sont pas vraiment connectés avec la réalité linguistique et culturelle globale.

Pour ce qui est d’Haïti, la réforme Bernard des années 1980 n’a pas été vraiment appliquée et la scolarisation du créole reste en panne, en butte à de nombreuses difficultés techniques, budgétaires et aussi glottopolitiques. Les enjeux ne sont pas définis en rapport avec le développement économique et culturel du pays. Pour ce qui est enfin de Maurice, il faut noter que comme dans le cas des Seychelles, le créole se trouve être en relation avec deux langue dominantes : le français et l’anglais. Dans ce pays, on assiste à un certain consensus des intellectuels autour de la question du créole et à une attitude pragmatique et positive du gouvernement envers une langue qui est pratiquement la première en termes de volume de paroles. Je ne connais pas avec précision les enjeux mauriciens de la promotion du créole, mais je serai bientôt amené à mieux les comprendre à l’occasion d’un prochain séjour dans ce pays.

Tout cela étant dit, il faut reconnaître qu’une politique linguistique demande de l’argent et que le seul fait d’être indépendant ne fait pas de la promotion du créole une priorité budgétaire. Paradoxalement, les pays qui ont des concours du primaire et du secondaire spécialisés en créole ne sont pas des pays indépendants.

CCN : Le Conseil Général de Guadeloupe vient de consacrer un mois à la promotion du créole, n'est ce pas la un signe encourageant ?

JB: Un mois, un jour ou une année, là n’est pas le problème ! Tout dépend des contenus et enjeux de la glottopolitique mise en œuvre. Pour ma part, je préfère que les collectivités locales soient très prudentes sur cette question. L’aménagement linguistique des créoles n’a rien à voir avec l’aménagement linguistiques des langues non créoles qui, par conséquent sont dans des rapports différents avec leurs langues de contact respectives (aux niveaux sociolinguistique, génétique, typologique etc.). Cela dit, c’est encourageant que les collectivités prennent conscience de la nécessité d’ouvrir un débat visant à une glottopolitique qui ne soit ni aventureuse, ni démagogique.

CCN : En Martinique, Région et Conseil Général ont-ils une politique bien définie pour le créole? Est ce que les " 74" ont consulté le GEREC ?

JB : Bien définie, non, mais leur positionnement est plutôt favorable. Il se manifeste dans plusieurs domaines une volonté d’apporter des moyens. Définir une glottopolitique créole n’est pas chose aisée et on ne peut pas reprocher aux collectivités de ne pas en avoir une qui soit bien établie. Personnellement, je suis contre toute OPA politicienne sur le créole. Il faut laisser du temps au temps : la maturation est en train de se faire petit à petit, avec la montée en puissance des écrits et autres ressources du monde créole. Nous devons nous hâter lentement, mais agir avec perspicacité et détermination. Normal que les « 74 » n’aient pas en tant que tels pris une position particulière, qui relèverait, selon moi, des même handicaps qui pèsent sur les collectivités. Certaines municipalités, croyant bien faire, ont pris des initiatives sympathiques en matière d’aménagement (signalisation ou slogans touristiques, par exemple) mais faute d’une cohérence globale, leurs actions aboutissent à de petites catastrophes. Je pense notamment à « kontan wè zot », utilisé comme expression de bien venue aux touristes. La où d’autres langues ont un nom, en créole on a une phrase ! Pas très maniable et réutilisable comme substantif ! Que l’on réfléchisse aux enjeux cognitifs de cette formule et de ses conséquences sur les capacités d’abstractions de la langue créole. Cela dit, comment reprocher à une instance municipale ou un office du Tourisme de chercher à promouvoir le créole ? Il n’empêche que sans une action concertée et informée, on ne sortira pas de l’enfer des bonnes intentions.

CCN : Des mouvements de masse tels que ceux de Guadeloupe ou Martinique influent ils sur le créole, comme jadis l'UTA, le SPEG?

JB : Oui, mais pas de façon directe sur la langue. Plutôt sur les représentations qu’on a de la langue. Les représentations ne sont pas tout, même si elles ont déterminantes.

CCN : 2O ans après, où en est la Créolité en tant que mouvement littéraire ?

JB : Elle ne se porte pas mal, si on en juge par les œuvres qui s’en inspirent et qui sont loin de se résumer aux auteurs de l’Eloge. D’une part, il serait aberrant de ne pas voir l’expression des postulations de la créolité même dans des oeuvres d’auteurs qui ont critiqué et continuent à critiquer les auteurs de la Créolité. Ils en ont le droit, mais il leur manque une certaine possibilité de regard sur eux-mêmes et leurs œuvres. D’autre part, certains auteurs antillais stigmatisent la créolité quand ils ont aux Antilles, mais s’en réclament quand ils sont à l’étranger. Ils emblent ignorer que nous sommes à l’ère d’Internet et qu’il n’est plus possible de tenir sur un même sujet des discours différents en fonction de ses interlocuteurs du moment !

CCN : On a le sentiment, que les colloques sur le créoles sont aujourd’hui moins nombreux . Est-ce du au fait de l'institutionalisation du créole ( LCR,
Capes etc.) Ne faudrait il pas au contraire plus de rencontres?

JB : Oui, mais la crise économique y est peut-être pour quelque chose !

CCN : Le créole dans les médias, est-ce la preuve d'une certaine vitalité, ou, au contraire, un échec?

JB : Mettre le créole dans les médias, c’est mettre la langue du peuple dans les médias. Il était donc aberrant qu’il faille tant attendre pour avoir des radios uniquement en créole. Mais cette liberté démocratique a un prix. Plus le créole étend ses domaines d’énonciation en dehors des espaces restreints dans lesquels il est né et s’est développé le monde de la plantation) plus il est soumis à la décréolisation-francisation ou à la décréolisation-anglicisation, si dans le même temps, les conditions ne sont pas réunies pour qu’il se produise une récréolisation. D’ailleurs que signifie une « recréolisation » ? Nous sommes dans le tragique paradoxe qui veut que plus de liberté pour le créole le conduit à moins de spécificité. Le créole est en situation de parasitage du français et de l’anglais et ce ne sont pas là les conditions d’une récréolisation, quel que soit le sens donné à ce terme. Le français et l’anglais sont les pourvoyeurs du créole en matière lexicale et même syntaxique. Je ne parle même pas des constructions que l’on peut trouver dans les textes des étudiants qui sont créoliste à l’UAG ! Nous en sommes arrivés à un stade dit « post-créole » qui correspond à une décréolisation et non pas à une néo-créolisation. Il aurait fallu que les journalistes (qui sont de grands passeurs de mots et de langue) prennent tous conscience, comme tel ou tel journaliste formé en créole, de la déontologie linguistique qui s’impose à lui. Mais il ne suffit pas d’avoir une déontologie, il faut avoir aussi les moyens de la respecter, de l’honorer. Un problème se pose qui est celui de la formation et, en-decà de la formation, du profil de créole médiatique optimal à mettre en place. Cela ne se réalise pas par décret. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine avant de chercher à figer les choses. On ne capitalise pas le vent. Mais quand on a capitalisé le réel, le vent peut être un excellent convoyeur ! Davantage de Zandronis, et les médias feront des progrès !

CCN : La question des programmes scolaires des LVR, en passe d'être résolue?

JB : On en est à une phase programmatique ! Mais, tout ne fait que commencer ! Ce genre de chose se résout par la pratique et dans le long terme avec des avancées et des reculs. Mais on est en bonne voie.

CCN : Au fait, pourquoi LVR plutôt que LCR?

JB : Autre désignation pas pire que la première et où le « V » signifie « vivante ». Comme on n’étudie pas une langue sans s’intéresser à la culture qu’elle véhicule, le « C » de « LCR » est inutile. En tout cas moins utile que le « V », qui rappelle que nos créoles sont bien vivants, sinon toujours aussi vivace qu’on aurait pu le souhaiter. Contrairement au breton ou à l’occitan, en passe de devenir langues mortes, faute de locuteurs !

CCN : Faut il aujourdhui rééditer, réactualiser, ou réécrire L'Eloge ? Avec Confiant et Chamoiseau, vous en discutez?

JB : Gallimard réédite chaque année sans exception l’Eloge depuis 20 ans. L’ouvrage este très demandé dans le monde entier.
Le réactualiser, le réécrire ? Vaste question ! Pour ma part, oui, sur certains points, notamment pour combattre la dérive essentialiste produite par les lecteurs et peut-être due à un manque de vigilance des auteurs ! Mais, il faudrait poser la question à mes co-auteurs. Cela peut faire l’objet d’un débat, non ?

Commentaires

maxette_beaug | 11/11/2009 - 10:00 :
M. Barnabé. J´ai toujours reconnu que je lis beaucoup mais je ne comprends pas tout. Aussi puisque j´ai fait de l´" Éloge de la créolité" un de mes livres sacrés et que je n´ai pas de spécialiste créole autour de moi, comme vous le savez ils sont rares, c´est avec beaucoup de déférence que je vous prie de m´expliquer cette phrase : " ... notamment pour combattre la dérive essentialiste produite par les lecteurs et peut-être due à un manque de vigilance des auteurs !" Vous avez d´avance mes salutations nattées de tous mes remerciements M. Barnabé ! Honneur et Respect ! Stockholm. Maxette Beaugendre-Olsson

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