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FEMME ÎLIENNE

                 

à la mangue martiniquaise, parfumée,
qui crut aimer le vent et n'en éprouva que le frisson.

 

Je suis entré dans la ronde
De ta vie malgré le temps
Je t'accorde le temps de vivre
Et le temps d'avoir vécu
Tu m'accordes le temps d'être
Avec toi comme un enfant

Paul Eluard

 

 

 

 

Du jeu des corps elle était ignorante,
de l'onde même qui parcourt l'échine
la gazelle ne savait le frisson,
gardait les yeux lourds des nuits tropicales,
les sens en éveil pour la fuite, seule,
sauvage au premier danger, et pour sa suite.
Elle avait les yeux las le soir au bord du fleuve,
mais ne pouvait fixer le temps, ses gestes répétés,
inutiles soleils qui mortifiaient ses rêves,
pourtant indistincts, un appel des bois,
mystérieux, hors des savanes sèches,
loin du temps inutile, lente caresse
à sa beauté lassée. Car elle
ignorait même l'harmonie des formes,
la courbe et le muscle, rêves d'athlète,
dont elle tenait les secrets. Statue d'ébène,
bois précieux pour l'aveugle, tourment
du chasseur amoureux de la beauté muette,
hanches sculptées pour la capture,
la lance hésiterait pourtant. Son repos, ses pas
comme le vol des grands rapaces,
étaient de majesté. Élégante lenteur
de sa démarche hautaine, saluée par
un peuple d'insectes bourdonnants et soumis.
Ignorante des mots, des ruses du chasseur
elle tournait un visage inquiet vers la forêt,
aux pièges et aux sèves sans fin.

Comme une mort à venir, doucement certaine,
elle attendait, les yeux las, le chasseur...

 

Thierry Caille

 

Photo du logo : Arearea par Paul Gauguin.

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