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FADELA AMARA, SOUMISE A L'ORDRE POST COLONIAL

En acceptant un secrétariat d'État, la présidente de Ni putes ni soumises
s'inscrit dans la continuité d'un certain « féminisme » réservé au monde
musulman.

« Permettez-moi [...] de saluer votre maman, qui nous a rendu un grand
service en vous mettant au monde », avait déclaré Jacques Chirac à Fadela
Amara lors de l'inauguration de la Maison de la mixité, le 8 mars 2006.
Auparavant, le 8 octobre 2004, lors de la 2e université d'été du mouvement
Ni putes ni soumises, il lui avait déjà avoué avec emphase : « La France a
besoin de vous. » Adressés à une féministe blanche, ces messages
apparaissent surréalistes, tout autant que sa nomination, en tant que
féministe, à un secrétariat d'État. En effet, bien que le Mouvement de
libération des femmes (MLF) ait revendiqué le terme « féministe » dans les
années 1970, la connotation péjorative l'a rapidement emporté ensuite. Mais
la revue Nouvelles Questionsféministes observe que « féministe », ordinairement terme d'insulte, est
redevenu laudatif à partir du coup d'État militaire algérien « contre
l'islamisme » en 1991. Une « féministe » algérienne était une héroïne,
tandis qu'une féministe française est une salope frustrée.

Comment expliquer cette contradiction : le statut des femmes est très
important lorsqu'il s'agit de personnes venues du monde musulman, mais la
lutte contre le patriarcat est tournée en ridicule quand elle concerne la
France ? Ce qui se jouait entre les deux rives de la Méditerranée se joue
aussi ici depuis plusieurs années. Le « deux poids deux mesures » est
devenu caricatural, on s'en est aperçu avec les motivations « féministes »
de la loi contre le foulard. Les seules opprimées sont les femmes arabes
et plus largement les non-européennes ou d'origine non-européenne. C'est
ici que la grille de lecture post-coloniale est utile : comment ne pas
reconnaître dans ce clivage la fameuse et infâme distinction opérée
dans l'Algérie coloniale entre les « Français musulmans » et les « Français
de souche
européenne », les premiers étant des sujets de la République, tandis que
les seconds étaient les seuls citoyens de ce département ? Les colonies
n'existent plus, mais l'expression « Français de souche », loin de
disparaître, connaît une fortune inespérée, et désespérante.

Et le genre, comme au temps des colonies, est utilisé pour justifier le
maintien de cette ligne de clivage entre les Blancs et les « bougnoules »,
présentés comme les pires sexistes de notre pays, ou peut-être même les
seuls. Quand Nicolas Sarkozy affirme, dans son discours du 14 janvier
2007 : « La soumission de la femme, c'est le contraire de la République,
ceux qui veulent soumettre leur femme n'ont rien à faire en France »,
parle-t-il de tous les hommes violents ? Inclut-il ceux qui tuent par
amour, ou par tradition bretonne ou angevine - une femme tous les trois
jours, cela ne s'explique pas par la seule immigration -, ou parle-t-il
seulement de ceux qui tuent pour de mauvaises raisons, ou de mauvaises
traditions ? On penche pour la deuxième hypothèse : Bertrand Cantat, par
exemple, déjà gratifié d'une
peine minime pour un assassinat (comparez avec les peines des meurtriers
« culturels », c'est-à-dire pas « de souche ») et d'un régime carcéral de
faveur, va en effet bientôt sortir de prison ; et, d'autre part, si on
prenait à la lettre les rodomontades de Nicolas Sarkozy, le pays se
trouverait singulièrement dépeuplé de sa composante masculine du jour au
lendemain.

Fadela Amara a compris tout cela, et propose au groupe dominant - blanc -
une offre politique ajustée à sa demande, malgré l'effet repoussoir qu'elle
suscite chez les populations qu'elle est censée représenter. En effet,
cette offre n'est ni plus ni moins que la continuation d'une politique de
genre typique de l'ordre colonial. Elle consiste, aujourd'hui comme hier, à
« extirper » les femmes arabes et noires de leur milieu. C'est une
politique « gagnant-gagnant », car ses deux effets sont tous les deux
positifs pour l'ordre établi : l'un pour les dominants en tant que blancs,
l'autre pour les dominants en tant qu'hommes. En effet, cette politique,
d'une part, casse les solidarités internes au groupe des « issus de » en
clair des Français de souche non-européenne ; d'autre part, elle exonère
la société blanche de
son sexisme en transformant celui-ci en phénomène exotique, quasiment
« importé » (certaines délocalisations sont avantageuses).

Voilà pourquoi Fadela Amara a reçu les honneurs du PS, et voilà pourquoi
elle reçoit ceux de la droite. La petite trahison politicienne le passage
du PS à l'UMP est sans importance comparée à la continuité politique d'un
gouvernement à l'autre, depuis trente ans, à l'obstination française dans
le racisme et la misogynie, dans la capacité coloniale à lier les deux pour
faire d'une pierre deux coups.

PAR {{Christine Delphy, Houria Bouteldja}}

_ {{Houria Bouteldja}} est porte-parole du Mouvement des Indigènes de la
République (MIR).

_ {{Christine Delphy}} est directrice de Nouvelles Questions
féministes.

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