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EXPERTS OU FAUX-AIRS ?

Trop c’est vraiment trop. Un étron de trop dans le cloaque qui tient lieu de fraternité à l’intelligentsia martiniquaise, et s’impose l’urgente nécessité d’une mise au point collective. Mes propos visent bien sûr l’insensée sortie de MM. Lucrèce et Ozier-Lafontaine, comme suite à la tribune d’E. Glissant et P. Chamoiseau dans le cadre des réactions au cyclone Dean. Je ne me fais ici l’avocat de personne, mais ayant -il y a près de 10 ans- contribué aux travaux du ‘groupe de réflexion pour une Martinique biologique’ initié par Glissant, il me faut résolument saisir l’opportunité de cette polémique pour avancer la question de fond que pose l’attitude de ces messieurs : de quel émergence culturelle, de quel lieu de pouvoir revendiquent-ils une telle capacité à exclure, de quelle autorité (pouvant se targuer de résultats probants) s’arrogent-ils le monopole de l’expertise et la légitimité de la connaissance ???

S’agissant de la démarche « Martinique pays bio », la malhonnêteté intellectuelle consiste à réduire un « projet global » (ainsi que l’avions baptisé) à une réflexion sur l’agriculture biologique. En réalité ce dernier point n’a retenu qu’une attention secondaire dans le cadre nos analyses. L’essentiel portait sur la dynamique humaine, sociale, culturelle et économique qui pourrait découler d’une volonté générale de tout conditionner ici à la recherche d’une qualité de vie optimum. Mobiliser la Martinique autour d’un art de vivre naturel et humaniste. On peut nous taxer d’utopisme (mais nous revendiquions précisément ce droit à l’utopie), on peut railler notre « naïveté » et notre propension à mêler ingénierie et visions partagées, prospective et poésie… mais à l’aune de notre actualité, on ne peut nier que cette démarche organisait préventivement une contre-offensive radicale face à la réalité des empoisonnements qui affectait déjà concrètement le peuple et le pays.

Ceci dit, me concernant, le dékalaj malveillant d’un idéal désintéressé n’est que le relais déclencheur pour une interrogation plus décisive : si -comme l’affirme à juste titre ces auteurs- tout propos est révélateur « des univers sociaux d’où il(s) émerge(nt), une parole n’étant jamais dépourvue de sens », sur quelle réalité intellectuelle opérationnelle se dresse la posture d’expert qu’ils affectent d’opposer aux « émigrés » de la pensée du Tout Monde?

Lorsqu’en 1994 André Lucrèce présente au JT de RFO son essai « Société et modernité. Essai d’interprétation de la société martiniquaise » (éd. L’Autre mer), il précise que l’ouvrage est particulièrement destiné à offrir aux parents et aux institutions des clefs pour mieux comprendre et décoder les enjeux sociétaux du moment, au premier rang desquels, la jeunesse. Mais lorsqu’on lit (p. 74) que les expressions du parler rasta des « ghettos » ne sont en fait que des éléments d’un « patois collégien et lycéen » (sic) on se dit en riant jaune que ces gens ne trouvent en réalité que ce qu’ils veulent bien chercher… Plus fondamentalement cet « expert » est-il vraiment qualifié pour traiter la réalité des jeunes urbains de notre modernité ? Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’un lecteur mette en parallèle la violence de ses propos écrits avec celle d’une jeunesse que ces thérapeutes se proposent de traiter (FA du 25/09). Car partant d’une telle erreur de diagnostic, quelle pertinence les préconisations proposées peuvent-elles offrir ? Lorsque Louis-Félix Ozier-Lafontaine assimile (p.194 de son essai, Martinique, la société vulnérable, Gondwana 1999) le mouvement rasta/ragga à une « mode » (sic) a-t-il véritablement assimilé les outils conceptuels qui autoriseraient l’approche « clinique » qu’il prétend effectuer sur le grand corps malade de notre société ? On pourrait en douter lorsqu’on découvre le bricolage qu’il impose à la définition que donnent Raveau et Galap (qu’il ne cite pas) de l’ethnicité, pour produire à contre emploi sa propre définition de l’identité (p. 212). Il est important de rappeler que l’ethnicité est un concept formaté pour analyser les unités constitutives de la diversité culturelle interne inhérente à toute société ; mais sous la plume d’Ozier-Lafontaine il devient le vecteur d’une vision unidimensionnelle de l’identité, disqualifiant les pratiques discursives privilégiant un ancrage différent. Car il appartient à ces hérauts de la pensée régionale, autochtone et patriotique, de produire la vulgate de l’unité culturelle nationale (ramenée à la dimension totalitaire de l’île) en niant toute pertinence décisive aux minorités affranchies de la pensée unique. Le dernier opus de Francis Affergan (Martinique, les identités remarquables ; PUF 2006) oppose la plus brillante des réfutations à cette impasse idéologique, notamment en ses chapitres 3 et 4. Hélas pour nous (anticipons l’anathème) c’est un zorèy qui démont(r)e. Je concède qu’à tout prendre, je préfère encore l’expérience de la vie et l’honnêteté de Glissant qui se réfère logiquement aux humanités, au pluriel…

Quand A. Lucrèce « monte » récemment à la télé pour analyser la violence sociale, donne–t-il à entendre ce qu’ ’on’ voudrait entendre (notamment la télé elle-même), est-il dans la platitude descriptive du lieu commun sans intérêt ou bien est-il dans l’échec de comprendre que les bad boys regardent -en fait- très peu la TV, et que ce sont des balles réelles qui tuent. D’où viennent ces armes ?...

Il serait temps que les institutions qui financent de tels « experts » fassent preuve d’évaluation critique et permettent que d’autres équipes de travail puissent porter leur contribution émérite à l’intervention sociale et culturelle au niveau opérationnel. Notamment ceux qui travaillent sur des hypothèses alternatives, prenant en compte les phénomènes de contre-culture dans leur permanence et leurs logiques d’évolution. Il est particulièrement affligeant que ces personnalités, tant mises en avant par les médias et institutions, ne puissent faire de différences entre économie de la banane et économie de la culture. Car ce sont là deux matières premières qui ne profitent pas aux mêmes couches sociales. Pour faire bref, la culture est potentiellement la seule matière première dont le peuple martiniquais peut réellement disposer à sa guise, en dépit de l’omni présence des pesanteurs coloniales. Subventionner la culture c’est investir (potentiellement) dans la production et l’économie d’une identité ; subventionner cette banane là c’est garantir le maintien de la mendicité pour des milliers de travailleurs ruraux exploités (ainsi que d’une structure des échanges au bénéfice des puissances d’argent et des classes moyennes fonctionnarisées)…

Il n’a pas échappé à la sagacité conservatrice de L. Monthieux (FA du 25/09) que ce texte sur l’éthique, dans sa nécessité opportuniste et sa logique discursive, n’était pas très éloigné de l’archétype des procès de Moscou. Il émane d’une Inquisition agressive et chagrine dont je ne trouve la filiation que dans l’arrogance de la pensée mulâtre à lutter historiquement pour son hégémonie méprisante et sa compromission corrompue. Car si les relents des salons parisiens parfument la prose de Glissant et de Chamoiseau, c’est bel et bien ceux des grandes dynasties coloniales de notables institutionnels qui saturent les propos de ces dignes héritiers du bissettisme (qui est pour l’illustre Bissette ce que le schoelchérisme est à V. Schoelcher). Leur lieu d’émergence discursif est cette certitude de l’esclave domestique qu’il est le mieux placé, au cœur de l’Habitation, pour être le géreur du maître. Leur posture d’expert n’est que le faux-airs de leur héritage démagogique : s’instaurer en monopole intermédiaire et stipendié entre les masses nègres du peuple et le Pouvoir blanc, d’ici et d’ailleurs.

Après la condamnation de la négritude, la pensée unique patriotique et régionale a prononcé l’exclusion du Tout Monde et réclamé de la décence en poésie : Verlaine, Rimbaud et Baudelaire ne s’en remettent toujours pas (pour ne rien dire d’Etienne Léro, René Ménil ou Salvat Etchart). Ce texte haineux et triste expose cependant de manière définitive (et c’est son principal mérite) la faiblesse pitoyable et l’extrême dangerosité de toute philosophie aux ordres. Il est salutaire du point de vue des limites de tolérance que nous nous donnons et de notre capacité à relayer un peu de respect vis-à-vis de nos aînés en intelligence. Gageons que de sa médiocrité sortira l’exigence d’une dignité sans fard. C’est ainsi que le fumier fertilise les roses de l’espérance.

Philippe Kenjah Yerro
anthropologue marron
Le Marigot

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