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« ETRE FAITS COMME DES RATS »

Cette expression m’est venue à l’esprit en lisant la publication
récente « Parallel assessment of male reproductive function in workers
and wild rats exposed to pesticides in banana plantations in Guadeloupe »
de Luc Multigner (INSERM de Rennes) et plusieurs collaborateurs, parue dans
Environmental Health en juillet 2008 ; cette publication est accessible en
ligne : http://ehjournal.net/content/pdf/1476-069X-7-40.pdf

Une première série de travaux porte sur la comparaison de deux
populations de rats mâles. Un premier lot a été piégé dans la région
de Neuf-Château, en zones bananières du sud de la Basse-Terre de
Guadeloupe ; l’autre est originaire de l’îlet Fajou, dans le Grand
Cul-de-Sac Marin de Guadeloupe, donc dans une zone protégée et non
polluée (au moins par les pesticides utilisés dans l’agriculture de la
banane). La bonne nouvelle est que les rats des zones bananières, et qui
ont consommé de la banane (« … as autopsy showed that ship rats do eat
bananas »), ont en moyenne un poids supérieur à ceux de l’îlet Fajou.
La mauvaise nouvelle est que la population de rats de la zone bananière a,
après correction statistique soignée des autres effets, un taux de
testostérone (hormone mâle majeure) très significativement inférieur
à celui de la population qui a vécu hors zone bananière (environ 11
ng/mL au lieu de 19). « The observed decrease in circulating testosterone
concentration may reflect an anti-androgenic effect of the substances
polluting the banana fields ». Dit simplement : les rats mâles vivant en
zones bananières ne sont quasiment plus des mâles. Comme la durée de vie
d’un rat est inférieure à un an ce sont les pesticides actuellement
employés en bananeraie qui peuvent être suspectés : organophosphorés
(cadusaphos, ethoprophos, isazophos, pirimophos-ethyl, terbufos) et
carbamates (aldicarbe). Mais les rats se nourrissent aussi de fruits et
plantes, cultivés (comme la banane) ou sauvages, qui peuvent être
contaminés par les pesticides rémanents utilisés autrefois, dont le
chlordécone.

Une autre partie de la publication cherche à mettre en évidence les
modifications éventuelles des caractéristiques reproductives des
travailleurs de la banane. Là aussi deux lots sont constitués : un lot
d’hommes travaillant dans les plantations de banane, et un autre de
travailleurs manuels ou de bureau qui n’utilisent pas de pesticides dans
leur travail régulier ou occasionnel. Là aussi, après une analyse
statistique soignée, le résultat, semble-t-il très attendu, est
annoncé : « no significant difference in sperm characteristics and/or
hormones was found between workers exposed and not exposed to pesticide
», ouf !

Comme je ne suis pas un spécialiste des tests de Kolmogorov-Smirnov et
des analyses stratifiées, le fait que les effets ne soient pas
statistiquement significatifs entre les deux groupes de personnes ne me
conduit pas à une affirmation aussi catégorique que la conclusion
rassurante des auteurs. Tout d’abord, si les rats vivent bien dans des
espaces séparés et confinés, y compris pour la nourriture, ce ne peut
être le cas pour les deux groupes de personnes qui ne peuvent donc pas
être considérés comme « avec ou sans pesticides » ; toutes ces
personnes se déplacent et mangent de la nourriture de différentes nature
et provenance. Un point qui me fait sourire est que, pour que les analyses
soient correctes, tous ces antillais ont affirmé avoir eu une abstinence
sexuelle de plusieurs jours… et je me dis que la perspective de toucher
80 euros a peut-être parfois conduit à quelque dissimulation… Mais,
plus sérieusement, si je ne discute pas le fait que les tests ne donnent
pas de différences statistiquement différentes, les écarts entre
valeurs moyennes sont quand même parfois inquiétants. Malgré mes
réserves sur la totale fiabilité des deux « groupes distincts » de
personnes, celles qui sont considérées comme travaillant dans les
bananeraies ont, en comparaison aux travailleurs « non exposés aux
pesticides bananiers », une concentration du sperme en spermatozoïdes
réduite de 20% et un nombre total de spermatozoïdes par éjaculat de 231
millions au lieu de 308. Il y a donc baisse de fertilité pour les
travailleurs de la banane ; l’écart devient plus important pour les
personnes qui ont utilisé des pesticides durant plus de 14 ans, et qui
ont donc été exposées au chlordécone. Les auteurs notent d’ailleurs
cet aspect « Following stratification for the number of years of
pesticide application, the association between a low sperm concentration
or total sperm count and having been exposed for more than 14 years became
stronger, but remained non significant »… La traduction de la dernière
partie de la phrase est « circulez ! il n’y a rien à voir… »

J’allais oublier… si j’ai pensé à l’expression « être faits
comme des rats » ce n’est pas parce que ce travail compare des données
sur rats et sur homme, mais parce que cette expression est utilisée
lorsque des personnes se trouvent dans l’impossibilité de s’éloigner
d’un danger, des îliens par exemple, et sont donc condamnés à vivre
une situation sans issue.

{{Raymond Bonhomme}}

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