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Flottille de la Liberté III

ET DE NOUVEAU LA BÊTE IMMONDE

par Daniel Boukman

Un chalutier suédois, le MARIANNE, parti de Göteborg fait  route vers la Méditerranée orientale en direction de Gaza ; transportant une cargaison de panneaux solaires et de matériel médical, ce chalutier rejoindra les autres bateaux de la troisième FLOTTILLE DE LA LIBERTE décidée à briser le blocus imposé par Israël .

Comme  un geste de solidarité avec le peuple palestinien, à cette occasion, Daniel Boukman re-publie L’HOMME ENDORMI ou ET DE NOUVEAU LA BÊTE IMMONDE

1

L’HOMME  ENDORMI

OU  

ET DE NOUVEAULA BÊTE IMMONDE...

 

DANIEL BOUKMAN

 

K.Éditions 2007

 

Une salle de la clinique « La Terre promise ». Une immense pendule... Divers appareils dont tout un attirail de fils et autres canules... Un lecteur d’encéphalogramme... Une chaise... Un vase sur un guéridon...

 

Une chaise roulante... Six écrans inondés de « neige » en attente d’images, répartis en arrière plan... Un espace distinct où, sur une petite table, un cendrier et des revues ; autour, des chaises... Un autre espace où s’installe le journaliste... Surplombant l’ensemble, une passerelle avec des tabourets devant des paravents.

 

Dans l’espace inférieur, une femme passe une serpillière... Entrée d’un homme. Il se dirige vers la chaise roulante.

 

SARAH

Il va mieux ?

ABEL

Couci-couça ! Son cerveau fonctionne mais quand il parle, ça déraille !

SARAH

Qu’est-ce qu’il dit ?

ABEL

Un chapelet de mots pas toujours faciles à comprendre... Le corps médical est divisé : les uns proposent des

électrochocs... Docteur Kouch déclare, lui, qu’il faudrait un choc affectif violent pour débloquer les rouages

du cerveau... Ses collègues ne sont pas d’accord !

SARAH

Eh bien, puisque nous sommes en démocratie, ces messieurs docteurs n’ont qu’à voter ou bien prendre la décision en jouant aux dés !

ABEL

Trêve de plaisanterie, Sarah ! La situation est grave, très grave... Si par malheur, l’heure de sa mort venait à sonner...

SARAH

Mon dieu !

ABEL

... la nation serait veuve et nous tous, orphelins !

 

La pendule fait « coucou »... Abel se saisit de la chaise roulante qui refuse de rouler.

 

ABEL

Merde ! Si le matériel lui aussi refuse d’obéir, où va-t-on !

 

 

 

SARAH

Mon nom, c’est Sarah... Je suis fille de salle... Je nettoie tout... Je travaille dur, c’est vrai ! mais, au moins,  pour moi, pas de chômage... J’ai un garçon... Samuel, il s’appelle.... Il fait son devoir de soldat aux frontières.

ABEL

Moi, on m’appelle Abel... Je suis infirmier ici depuis... trente cinq ans... J’ai un fils, Jacob ! Vingt ans ! Têtu... Pire qu’une mule ! Il refuse le service militaire... Je ne suis pas d’accord ! Quand la patrie est en danger, basta les sentiments !

 

Il sort avec la chaise roulante.... Entrée d’une vieille dame qui porte un bouquet de fleurs et un panier.

 

MAM MUTTER

Mam Mutter, c’est comme ça tout le monde m’appelle... Depuis, six mois, je viens ici chaque jour voir mon fils ... Il ne bouge pas mais il voit, il entend et quand il parle, il dit... il dit plein de choses que je ne comprends pas. Je lui ai apporté des fleurs.

SARAH

Donnez, Mam Mutter !

 

Elle remplit le vase.

 

MAM MUTTER

Où est mon fils ?

SARAH

Asseyez-vous !... Il ne va pas tarder à venir !

MAM MUTTER

Dieu soit loué ! Il est guéri ?

SARAH

Presque.

 

Mam Mutter s’assied et dans son panier prend une pelote de laine et des épingles à tricoter et un chandail en cours de fabrication... Bruit du vent : venant du fond de la salle, entrent, majestueux, les Justes ; sur leurs visages, des masques inexpressifs... Ils regagnent la passerelle et s’assoient, silencieux, sur les tabourets... Entrée de deux hommes, l’un est en civil, l’autre en tenue militaire... Ils se dirigent vers l’espace où se trouve la table au cendrier.

 

IRAEL

Non et non !

RAELI

Oui et oui ! Et tant que je serai Premier ministre, il ne saurait être question de changer d’un iota notre stratégie.

IRAEL

Et moi, militaire familier des champs de batailles, je vous dis que nous allons droit dans le mur !

RAELI

De toutes façons, vous devrez obéir! Je suis son successeur légitime !

IRAEL

Foutaise !

 

 

RAELI

Lisez !

IRAEL

Qui me prouve que ce gribouillis n’est pas l’oeuvre d’un faussaire, hein ?

RAELI

Vous osez...

SARAH ( la serpillière dans une main et dans l’autre, un seau, traverse la salle)

Excusez-moi, messieurs !

Elle s’en va.

 

MAM MUTTER, tricotant.

Enfant, il aimait le parfum des roses, les couchers du soleil, le chant des oiseaux... Il était doux, mon fils aimé, doux comme un agneau.

RAELI

Vous avez l’audace de mettre en doute l’authenticité de ce document ?

 

Parfaitement ! La situation exige des dispositions radicales ! De l’action, tudieu ! De l’action ! Que cesse le blablabla et que tonnent les canons !

RAELI

Et qui vous dit que je déteste les canons ?

IRAEL

Eh bien, feu !

 

Explosions ! Sur un écran, en flashes, des images de la Guerre San Fin. Entrée du docteur Kouch.

 

DOCTEUR KOUCH

Messieurs, du calme, du calme, voyons ! Nous sommes ici dans un lieu de silence et de recueillement... Docteur Kouch ! Je suis chargé de ramener à la surface l’Homme endormi...

 

Il se dirige vers Mam Mutter.

MAM MUTTER

Docteur, comment il va, mon fils ?

DOCTEUR KOUCH

Chère Mam Mutter, faites confiance à la médecine ! Nous le remettrons sur pied votre fils, flambant neuf.

MAM MUTTER

Je lui ai amené des roses.

DOCTEUR KOUCH

Ne vous inquiétez pas ! Une dernière séance de scanner, et votre bien-aimé fils est de retour !

MAM MUTTER

Merci docteur ! Son chandail avance, regardez !

 

Irael faisant signe à Docteur Kouch.

IRAEL

Docteur, entre nous, vous pensez qu’il pourra s’en sortir ?

DOCTEUR KOUCH

Homme de peu de foi ! Douteriez-vous de mes compétences ?

 

 

IRAEL

Je ne dis pas cela, mais...

RAELI

Mais quoi, hein ?

DOCTEUR KOUCH

Vous n’allez pas recommencer, messieurs !

IRAEL

Saperlipopette, Docteur Kouch, répondez !

 

Général, avec tout le respect dû à votre pluie d’étoiles, je vous rappelle qu’ici, c’est moi le commandant en chef !... (les invitant à sortir) Messieurs, je vous en prie !

IRAEL

Tôt ou tard, vous me le paierez !

Ils sortent.

 

MAM MUTTER

Il aimait le parfum des roses, les couchers du soleil, le chant des oiseaux... Jamais, jamais il n’arrachait les pattes des mouches.

 

Entrée de Sarah et d’Abel poussant sur un chariot un conteneur.

SARAH

Qu’est-ce que c’est ?

ABEL

Sais pas !

SARAH

Ouf ! C’est lourd !

ABEL

A ce qu’il parait, secret d’Etat !

Ils rangent dans un coin le conteneur et sortent... Pleins feux sur le journaliste.

 

LE JOURNALISTE

Bernard Welto, journaliste pour vous servir ! Grand reporter à Radio Clair Obscur. J’interviens aussi sur  « TV Monde Libre ». Vous pouvez aussi me lire dans « Vérité magazine »... Je suis en outre écrivain. Mon dernier roman publié, un best seller, « La planète enchantée » aux éditions « La Plume légère »... Ma devise : « La vérité, toute la vérité, rien que la vérité ! »

Jingle.

Et pour débuter notre reportage, je m’approche d’une vieille dame, toute de noir vêtue, cheveux argentés, lunettes cerclées d’or.

Se dirige vers Mam Mutter.

 

LE JOURNALISTE

Shalom ! Bernard Welto, pour vous servir... Deux mots pour les auditeurs de Radio Clair Obscur... Madame ?

MAM MUTTER

Mam Mutter, mère... de l’Homme endormi !

 

 

 

LE JOURNALISTE

Mam, excusez-moi d’être brutal mais, selon vous, il en a pour combien de temps à séjourner ainsi dans le... brouillard?

MAM MUTTER, montrant du doigt Docteur Kouch, de retour.

Le docteur Kouch dit que…

DOCTEUR KOUCH

...le bout du tunnel est proche ! Les organes vitaux redémarrent lentement… Il sortira de son sommeil,  bientôt !

LE JOURNALISTE

Et sur le plan politique ?

DOCTEUR KOUCH

Jeune homme, vous entrez là dans un domaine qui échappe à mes compétences…

LE JOURNALISTE

On envisage de nouvelles interventions ?

DOCTEUR KOUCH

De quel ordre ?

LE JOURNALISTE

Disons... militaires !

DOCTEUR KOUCH

Ma réponse est...

Il fait les trois gestes des trois singes.

Chers auditeurs, le Docteur Kouch s’est bouché les yeux, les oreilles, la bouche... Docteur, a t-on prévu un successeur au cas où...

DOCTEUR KOUCH

Jeune homme, mille excuses ! Le devoir m’appelle !

Il s’en va... Retour, bras dessus bras dessous, du général et du Premier ministre... Ils s’assoient... Le général sort un cigare que le briquet du Premier ministre allume.

 

IRAEL

Merci !

Il lui tend un cigare.

RAELI

Désolé ! Je ne fume pas !

IRAEL

Nous sommes donc d’accord ! L’opération « Pieds Nickelés » est maintenue ?

RAELI

Parfaitement, mais...

IRAEL

Mais quoi ?

RAELI

Ne pourrait-on pas trouver un autre nom... moins...

IRAEL

Moins quoi ?

RAELI

Moins... disons...  ridicule !

IRAEL

Décidemment, vous les civils, vous ne connaissez rien, rien du tout, aux choses de la guerre ! Opération « Pieds Nickelés », ce nom de code a été justement choisi pour faire croire à l’ennemi qu’il s’agit d’une plaisanterie. Et pendant qu’il se marre, l’ennemi, nous, on fonce !

 

 

RAELI

Ok ! Va pour « Pieds Nickelés !

IRAEL

Et comme a dit le grand Shakespeare : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! »

La pendule fait deux fois « coucou ». Le portable de Raeli sonne.

 

RAELI

Allo!.... Zut et zut et zut !... Débrouillez-vous, mais faites-lui visiter... visiter ce que vous voulez !

IRAEL

Qu’est-ce qui se passe ?

RAELI

Quelle tuile !... Un instant ! (Il fait un numéro) Allo ! Ici Raeli... Le Premier ministre, voyons !! Passez-moi le Docteur Kouch... Mes respects, Docteur Kouch !... Tout est prêt pour l’opération « Sauvé des eaux » ?... Pas tout à fait ?... Zut et zut et zut !

IRAEL

Mais, nom de Dieu, qu’est-ce qui se passe ?

RAELI

Son avion a atterri !

IRAEL

Son avion a atterri !!! Ce qui veut dire que la miss Dar...

RAELI

Chut !

IRAEL

...va débarquer sous peu ! Mais, bon dieu de bon dieu ! Qu’est-ce qu’ils foutent, ces connards de médecins ?... Décidemment, on ne doit faire confiance qu’aux militaires !

RAELI

Je ne répondrai pas à vos provocations.

Entrée du Docteur Kouch.

 

DOCTEUR KOUCH

Désolé, messieurs, désolé mais, alors que les tests annonçaient une mise à feu de la conscience, plouf ! Le patient a de nouveau plongé dans un profond sommeil... Seul, comme je m’évertue à le dire à mes collègues, seul un violent choc affectif pourrait le sortir de sa léthargie... Messieurs, nous n’avons pas le choix... Ayons recours à la mama!

 

Tous trois, ils se dirigent vers Mam Mutter. « Coucou coucou » fait la pendule.

MAM MUTTER

Docteur, où est mon fils?... Le parfum des roses...

DOCTEUR KOUCH

...le chant des oiseaux, les couchers du soleil...

MAM MUTTER

Il n’arrachait jamais les pattes des mouches!... Qui sont ces messieurs ?

DOCTEUR KOUCH

Des amis de votre fils... Le général Irael !... Raéli, le Premier ministre... Mam, vous n’auriez pas un objet qui, pour votre fils, serait chargé de souvenirs ?

MAM MUTTER

J’ai son premier nounours... un pistolet à eau... une poupée Barbie... Superman... Zorro...

 

 

DOCTEUR KOUCH

Vous n’avez pas quelque chose de plus... de plus percutant ? La statue de La liberté... un poignard javanais.

Sonnerie du portable du docteur Kouch.

 

DOCTEUR KOUCH

Il a bougé ! Venez, messieurs, venez !

Ils sortent.

 

MAM MUTTER

Une colombe... des soldats de plomb et puis pleins de choses encore.

 

Jingle de Radio Clair Obscur.

 

LE JOURNALISTE

Décidemment, il semble bien qu’ici, tout ne roule pas comme sur des roulettes. L’Homme endormi – la censure m’interdit de vous livrer son nom – l’Homme endormi, manifestement, on a du mal à l’extraire de son sommeil... Le bruit court que, face à l’impuissance de la science, on serait éventuellement prêt à faire appel à des procédés, disons moins classiques... La censure m’oblige à ne pas vous dévoiler les initiales - D.C. - d’un personnage-clé attendu pour trouver une issue à ce dilemme... Mais, chers auditeurs, dans le couloir, j’entends du bruit... Le dénouement est sans doute proche.

 

Roulements de tambour... Entrée du Docteur Kouch, du général, du Premier ministre et, en retrait, de Sarah et Abel... à la suite de Darling Condolola (lunettes fumées, tailleur rouge sang, sac à main étoilé) et de ses deux gardes du corps.

 

DOCTEUR KOUCH

Permettez, Madame...

DARLING CONDOLOLA

Miss...Miss Darling Condolola, ministre plénipotentiaire de Diabolotronland.

 

Applaudissements généralisés.

 

DOCTEUR KOUCH

Général Irael, le Premier ministre Raeli et moi-même, Docteur Kouch, médecin-chef de la clinique « La  Terre promise »...Vous avez fait un beau voyage ?

DARLING CONDOLOLA

Trêve de mondanité ! Where is it?

DOCTEUR KOUCH

He is coming, madam!

DARLING CONDOLOLA

Please, call me, Miss...Miss Darling Condolola!

IRAEL, à Raeli, à voix basse.

Qu’est-ce qu’elle dit ?

RAELI

Elle dit de ne pas l’appeler Madame mais mademoiselle !

DARLING CONDOLOLA

But I sent it one week ago!

IRAEL

Qu’est-ce qu’elle dit ?

RAELI

Qu’est-ce qu’elle dit !!! Qu’est-ce qu’elle dit !!! Apprenez l’anglais, morbleu !

DARLING CONDOLOLA

I want it !

Elle s’assied, retire de son sac, son bâton de fard et... un revolver.

 

IRAEL

Qu’est-ce qu’elle dit ?

RAELI

Elle le veut !

IRAEL

Elle veut quoi ?

DARLING CONDOLOLA

MY PIANO!!! WHERE IS IT?

ABEL

Docteur, je crois que le piano est là !

RAELI

Eh bien, amenez-le, voyons !

 

Sarah et Abel se dirigent vers le conteneur (Mam Mutter s’est assoupie) et non sans mal le

transportent du côté de Darling Condolola... Pendant qu’ils ouvrent celui-ci, Darling Condolola prend dans  son sac une cigarette... Irael et Raeli se bousculent pour offrir la flamme de leurs briquets... Le piano est délivré de son emballage... Un tabouret est posé devant le piano où s’installe Darling Condolola qui joue une valse de Chopin... Tous, sauf Sarah et Abel qui restent debout, s’assoient pour pieusement écouter... Soudain, quittant la douceur chopinienne, sans transition, elle joue du Wagner guerrier... Sur deux écrans, projections d’images de la Guerre Sans Fin. Sur la plate-forme, lumière blafarde... Leurs paroles sont psalmodiées.

 

UN DES JUSTES

Et voici désenchaînée la Bête immonde

que l’on croyait murée dans la Grotte profonde

du Ventre maudit de la Nuit.

 

UN AUTRE

Tonneau des Danaïdes

le Puits ne cesse de s’emplir

du sang des Innocents.

 

UNE AUTRE

La Mort en rut cavale et souffle

souffle le Vent de la Barbarie

dont la gueule de loup engloutit

l’équipage de la Nef des Fous.

 

NOIR

 

Jingle... En avant-scène, le journaliste actionne un magnétophone tandis que, sur trois écrans,  défilent des images des destructions de la Guerre Sans Fin.

 

 

VOIX DU JOURNALISTE

Général Irael, que répondez-vous aux mauvaises langues qui accusent vos soldats de crimes abominables ?

VOIX DU GÉNÉRAL

Mensonges et falsifications ! La vaillance de notre armée n’a d’égale que son humanité.

VOIX DU JOURNALISTE

La riposte aux attaques des terroristes ne vise en rien les populations, n’est-ce pas ?

VOIX DU GÉNÉRAL

Exactement ! Nos missiles ont la précision du bistouri! Les bombes de nos bombardiers épargnent les civils et leurs habitations. Et si par malheur quelque bavure était signalée, sur le champ, j’ordonne une enquête.

VOIX DU JOURNALISTE

Bien entendu menée en toute clarté, n’est-ce pas?

VOIX DU GÉNÉRAL

Exactement !

Le journaliste arrête le magnétophone.En direct...

LE JOURNALISTE,

Merci mon général, et bon vent bon courant !... Jingle. C’était une interview exclusive du général Irael, réalisée par votre serviteur, Bernard Welto, en direct de  Radio Clair Obscur.

Jingle. Et maintenant, une page de publicité. Jingle. « Popopo la poudre de lessive qui efface même les taches de sang ! »  Jingle. Et pour introduire de l’évasion dans votre vie, voici de la chanteuse Mistigri « Dormez ! Faites de beaux rêves ! »..

.

Sur quatre écrans, images de camps de concentration où sont entassés des hommes, des femmes, des enfants... Fin des projections...

 

Poussé par Sarah et Abel guidés par Docteur Kouch suivi de Kanakanon (un religieux), sur une chaise roulante, l’Homme endormi truffé de tubes et autres canules.

DOCTEUR KOUCH

Doucement ! Doucement !... Stop !...

À Kanakanon.  Je vous le confie, un instant !

 

Il sort ainsi que Sarah et Abel... Kanakanon s’assied, feuillette un énorme livre et lit, tandis qu’en contrepoint, sur cinq écrans sont projetées des images de réfugiés... Progressivement s’anime l’Homme endormi.

 

KANAKANON

« Quand vous aurez passé le Jourdain vers le pays de Canaan, vous chasserez devant vous tous les habitants du pays. »

L’HOMME ENDORMI

KAFR KASSEM... DEIR YASSINE... DEIR YACOUB !!!

KANAKANON

« Je te ferai précéder de frelons qui chasseront devant toi les Hivvites, les Cananéens et les Hittites. »

L’HOMME ENDORMI

DEIR EL HAWA… EIN GAZAL… JENINE…RAMALLAH!!!

KANAKANON

« Je les expulserai devant toi peu à peu, jusqu’au jour où ta fécondité t’aura permis d’occuper le pays de ton héritage. »

L’HOMME ENDORMI, hurlant.

SABRAAAAA CHATILA !

KANAKANON

Docteur ! Docteur ! Au Docteur Kouch de retour accompagné du Général et du Premier ministre. Il a bougé !

DOCTEUR KOUCH, examinant l’Homme endormi.

Il a bougé, il a bougé mais... il ne bouge plus !

RAELI

Faites quelque chose, docteur ! Une piqûre ?... du bouche à bouche ?... du...

DOCTEUR KOUCH

Je vous en prie ! Ici, je suis le seul maître à bord !

 

Il s’affaire autour de l’Homme endormi... Arrivée de Mam Mutter, d’Abel et de Sarah qui portent une malle en osier.

 

MAM MUTTER

Docteur, je vous ai apporté ses joujoux... Il était doux comme...

DOCTEUR KOUCH

Je sais, Mam je sais ! Pour le moment, asseyez-vous et tricotez !

MAM MUTTER

J’ai presque fini son chandail, regardez !

 

Roulements de tambour... Retour de Miss Darling Condolola, de ses deux gardes-du-corps et du Premier ministre.

 

DARLING CONDOLOLA

Nothing news?

DOCTEUR KOUCH

Not yet!

DARLING CONDOLOLA

Shit !

IRAEL

Docteur, - nous sommes entre nous - ne croyez-vous pas que le moment de vérité est arrivé ?

DOCTEUR KOUCH, à Sarah et Abel.

Mais... qu’est ce que vous faites là, vous ?

ABEL

La malle, chef !

DOCTEUR KOUCH

Eh bien déposez la, là et puis disposez !

Ils sortent

 

IRAEL

Le moment de vérité a sonné, non ? On pourrait le... Il fait signe d’arracher les canules.

RAELI

Je m’oppose à cette solution, et tant que je serai Premier ministre...

 

 

IRAEL

Monsieur le Premier ministre, vous en avez une autre de solution, hein ? Et pendant que nous nous évertuons à réanimer une momie, les terroristes, eux, ne dorment pas !

RAELI

Vous avez entendu? Il a dit « momie » !

IRAEL

Il convient parfois d’appeler un chat un chat !

RAELI

Et un assassin, un assassin !

IRAEL

Assassin, moi ?

RAELI

Parfaitement ! Vos mains dégoulinent de sang !

DARLING CONDOLOLA

Be quiet, messieurs, du calme !

 

Elle se dirige vers le piano... Irael s’empresse de lui apporter un tabouret ; elle s’assied et se met à jouer le negro spiritual « When Israel was in Egypt land », qu’elle chante.

 

DARLING CONDOLOLA

Je n’suis pas la femme au coeur d’acier

le monstre frigide que vous croyez.

Ma peau noire pourrait vous raconter

tous ces crachats que j’ai dû essuyer .

Ô Alabama terre où je suis née

enfer qu’adolescente j’ai quitté

pour ne jamais jamais y retourner.

J’ai franchi la frontière sans hésiter

Je suis je sais par les miens détestée

mais j’ m’en balance je suis du bon côté !

 

Elle essuie une larme et se met à jouer, furieusement. Sur les écrans, images de la Guerre Sans Fin.

 

KANAKANON

« Alors, à Josué, fils de Nûn, l’auxiliaire de Moïse, JAWHE dit : « Moïse, mon serviteur, est mort. Il est temps d’agir et de passer le Jourdain que voici, toi et ton peuple, vers le pays que je donne aux Enfants d’Israël. »

 

Borborygmes de l’Homme endormi.

KANAKANON

«Tout lieu que foulera la plante de vos pieds, je vous le donne, depuis le désert et le Liban ...

L’HOMME ENDORMI

... jusqu’au grand Fleuve... de... l’Euphrate...

KANAKANON

...et jusqu’à la Grande Mer vers le soleil couchant. »

DOCTEUR KOUCH

Il a bougé ! Il a parlé !!!

Tous se précipitent autour de l’Homme endormi qui en effet a parlé et bougé.

 

 

DARLING CONDOLOLA, lui tapotant les joues.

Hello ! C’est moi ! Darling Condolola, votre amie ! Please, listen to me !... Shit !

RAELI

Alors, Docteur ?

DOCTEUR KOUCH

Eh bien, j’ai bien peur que nous n’ayons plus le choix !

 

DOCTEUR KOUCH (se dirigeant vers Man Mutter)

Mam, s’il vous plait, donnez-moi la clé !

MAM MUTTER

La clé ?

DOCTEUR KOUCH

La clé de la malle aux jouets de votre fils.

MAM MUTTER

Mais... J’ai pas la clé !

DOCTEUR KOUCH

Eh bien, avec votre permission, nous allons avoir recours à la force... Messieurs, au boulot !

Le général, le Premier ministre, Kanakanon le rejoignent pour forcer la serrure de la malle... La malle non sans mal est ouverte... A la chaîne, ils en sortent un ourson, un pistolet à eau, une poupée Barbie, Superman, Mickey Mouse, la statue de la Liberté, une Colombe, des soldats de plomb... autant de jouets refusés par le Docteur Kouch... puis un masque grimaçant dont se saisit Docteur Kouch... Il met le masquesur son visage, s’approche de l’Homme endormi et exécute une danse expressive... L’Homme endormi est .saisi de soubresauts et se met à hurler: « DJEEEENIIIINE SABRAAAA CHAAATILA ! », tandis que des images de répression et autres destructions en flashes apparaissent sur tous les écrans... Sarah et Abel accourent cependant qu’en avant – scène, jingle.

 

LE JOURNALISTE

Dernière heure ! Le porte-parole autorisé de la « La Terre promise » nous informe que tout va très bien ! Suite aux soins intensifs du Docteur Kouch, l’Homme endormi est en voie de rétablissement : il mange, il  parle, il rit, il chante même. Très bientôt, chers auditeurs, grâce aux miracles de la médecine, alléluia ! Il sera, de nouveau, parmi nous... Une page de publicité : « Vitamine K pour vous dans tous les cas ! »... C’était Bernard Welto sur les ondes de Radio Clair Obscur.

 

RAELI

Docteur, arrêtez ! Arrêtez ! Vous allez le tuer !

DARLING CONDOLOLA, approchant son oreille de la poitrine de l’Homme endormi.

He is dead !

IRAEL

Qu’est-ce qu’elle dit ?

RAELI

Qu’il est mort !

DARLING CONDOLOLA

Messieurs, une minute de silence !

 

Silence.

IRAEL, essuyant une larme « de crocodile ».

Nous lui dresserons une immense statue.

RAELI, de même.

Avec une stèle où les générations futures pourront lire la liste longue de ses exploits.

KANAKANON

Amen !

MAM MUTTER

Il dort, n’est-ce pas, docteur ?

KANAKANON

Au beau milieu des anges, Mam !

MAM MUTTER

Il aimait le parfum des roses, les couchers du soleil, le chant des oiseaux... Il n’arrachait jamais les pattes des mouches..

 .

Docteur Kouch, solennellement, pose le masque sur le visage de l’Homme endormi, couvre d’un drap rouge son corps... Kanakanon ouvre son livre et psalmodie quelque prière... Abel se charge de la chaise roulante et sort, suivi de Mam Mutter soutenue par Sarah.

 

DARLING CONDOLOLA

Messieurs, les choses étant ce qu’elles sont, le navire a besoin d’un nouveau pilote !

RAELI

Moi ! Conformément à l’article... euh... bref, en vertu de la Constitution, j’assume la direction des affaires de l’Etat.

IRAEL

Vous assumez quoi ?

RAELI

Le pouvoir ! D’ailleurs si vous étiez un peu plus perspicace, vous auriez remarqué que « Raeli », c’est Ariel  renversé !... Et qui est... qui était Ariel ? Le Roi d’Israël ! Donc Raeli étant égal à Ariel et comme Ariel n’est plus, je suis donc, moi, celui qui prend sa place. Légitimement.

IRAEL

Laissez-moi rire ! Ha ha ha !!! Apprenez que Irael anagrammaticalement parlant, Irael veut dire Ariel, et comme Ariel l’ancien n’est plus, je suis l’Ariel bis donc la couronne me revient !

DARLING CONDOLOLA

Messieurs, arrêtez votre cirque! Je vais me fâcher et quand je me fâche...( Sonnerie de son portable, elle s’éloigne pour converser et puis revient vers les deux compères.) Messieurs, le Big Boss, ou si vous préférez, le Grand Patron de Diabolotronland, bien entendu très affecté par la disparition de celui qu’il considérait comme son indéfectible ami, me charge de vous transmettre ses condoléances et surtout, surtout, Messieurs, ouvrez grand vos oreilles, ses impératifs conseils pour qu’un terme soit mis quickly à vos gamineries !

RAELI

Ce qui en clair veut dire ?

DARLING CONDOLOLA

Ce qui veut dire en clair...

 

Entrée, menotté, d’ Adiv, le fils insoumis d’Abel, gardé par un policier.

ADIV

Moi Adiv, je refuse, refuse de joindre ces mains aux mains des massacreurs du peuple palestinien que jour et nuit , EUX considèrent comme des hommes chiens.

Mon coeur écoute chanter l’Oiseau Fraternité.

Puisse sa douce voix inonder l’immensité de la Terre

lourde des semences de la Liberté.

 

 

LE POLICIER

Ta gueule, bâtard !

Il le pousse dehors.

 

DARLING CONDOLOLA

Ce qui veut dire en clair, messieurs, qu’il faut savoir parfois mettre des muselières aux emportements de ses colères.

IRAEL

Est-ce que cela voudrait dire, Madame... Miss, que nous ne devrions plus dynamiter ponts, immeubles, centrales électriques, écoles, hôpitaux, mosquées ?

 

Sur les écrans, des images illustrant les dires d’Irael. De la passerelle...

 

UNE JUSTE

Je m’appelle Judith

à Buchenwald

morte de faim et de soif.

 

UN AUTRE

Moi, Salomon en route pour Auschwitz

dans un wagon à bestiaux étouffé.

 

UNE AUTRE

Rachel gazée à Mauthausen.

 

UN AUTRE

David mort d’une balle dans la nuque

au camp de Treblinka.

 

RAELI

Nous n’aurions plus la permission d’arracher vignes, orangers, oliviers pour bâtir murs et barbelés ?

IRAEL

D’effectuer tueries, rafles, rapts, punitions collectives ?

RAELI

De remplir au soleil du désert les cellules de nos prisons...

IRAEL

...de femmes d’enfants... de vieillards aussi ?

RAELI

Il nous serait interdit de casser les os des bras et des jambes ?

IRAEL

D’éteindre des cigarettes sur leurs poitrines velues ?

RAELI

De faire trembloter les chairs livrées aux courants électriques ?

 

Entrée de Samuel, fils de Sarah, tenue militaire, un fusil en main.

 

 

 

SAMUEL

Ouf ! Je quitte l’enfer, pour quelques jours. Le temps de recharger mes batteries ! J’ai à mon tableau de chasse un... deux... trois... quatre... cinq... six... sept... huit... neuf gibiers dont le p’tit Mohamed dans les bras de son père, vous vous souvenez, hein ? Des salopards de journaliste ont cru bon de diffuser cette image !... Je suis un robot ! J’exécute net les ordres du commandant... Quand il me dit « Tue !», je tue ! Vous savez quand on est soldat comme moi, pas de pitié pour les canards sauvages !... Allez, tchao ! Huit jours de perm, vous savez, ça file comme une anguille !

Il s’en va.

 

Sur tous les écrans défilent des images de répression, destructions, interrogatoires musclés,

prisonniers  enchaînés, bulldozers démolissant des immeubles... Et alors les Justes...

 

TOUS

ASSEZ !

 

JUDITH

Des profondeurs de ma mémoire

RACHEL

hurlent douleur et désespoir !

DAVID

de voir ici recommencé

SALOMON

le Crime contre l’Humanité !

 

DARLING CONDOLOLA

Ne vous emballez pas, messieurs ! Qui vous a dit que la partie est terminée ?

IRAEL

Le bruit court qu’à Diabolotronland, il commence à y avoir de l’eau dans le gaz !

RAELI

Et qu’à l’approche des élections, certains s’apprêtent à retourner leurs vestes.

IRAEL

Pétrole oblige !

DARLING CONDOLOLA

S’il vous plait ! En matière de pétrole, je m’y connais suffisamment pour vous dire que vos craintes ont des  allures d’enfants gâtés ! Et puis, entre nous, vous n’ignorez pas que dans ce jeu du « Je te tiens tu me tiens par la barbichette », on ne sait plus très bien lequel des deux – vous ou nous - empoigne le mieux la barbichette de l’autre, n’est ce pas ?... Messieurs, le Roi est mort ! Vive le roi ! Les successeurs d’Ariel, l’Homme endormi – que Dieu l’accueille dans son royaume !...

RAELI ET IRAEL

Amen !

DARLING CONDOLOLA

...quels qu’ils soient, auront toujours une place de choix dans le coeur du Boss... Je tiens à vous confirmer que les dollars continueront à couler à flots, qu’avions chasseurs, bombardiers, missiles et bombes de toute nature, radars ultra sensibles, sans parler des données de nos satellites, nous vous les livrerons à jets continus... Dormez aussi sur vos deux oreilles : nous arroserons de fric vos voisins pour qu’ils viennent, dociles, manger dans le creux de vos mains...Vos services secrets avec les nôtres, comme toujours, seront frères siamois, prêts, jours et nuits, à collaborer pour vous permettre de poursuivre vos assassinats ciblés... Mais tout cela sera, à une seule condition !

IRAEL

Laquelle ?

DARLING CONDOLOLA

Que vous cessiez- je le répète - vos enfantillages ! Est-ce clair ?

IRAEL ET RAELI

Clair !

DARLING CONDOLOLA

Quant aux réactions du peuple de chez nous, nous avons suffisamment de chloroforme pour l’endormir longtemps encore ! Continuez à faire de même avec le vôtre et nous serons – vous et nous – tranquilles pour– pourquoi pas? – une éternité... Nous sommes d’accord ?

RAELI ET IRAEL

D’accord !

DARLING CONDOLOLA

En ce cas, messieurs, signez ! Là !

Ils se bousculent pour signer le premier... Noir... Pleins feux sur la passerelle des Justes.

 

UN JUSTE

Comme aux temps d’autrefois

le silence fait la loi.

 

UNE JUSTE

Ne pas voir ni entendre

couvrir le feu de cendres

 

UN JUSTE

Dresser comme paravent

Nos souffrances d’antan

 

UNE JUSTE

C’est se faire en silence

Complices de la démence

Des bourreaux d’aujourd’hui

 

UN JUSTE

Qu’au-delà de la nuit

Je dis coupables mille fois coupables

 

 UNE JUSTE

Ceux qui face à ces crimes-là

Demeurent aveugles et sourds !

 

Tous les écrans crépitent d’images de la Guerre Sans Fin... Les Justes s’en vont lentement en

direction des paravents, tandis qu’une Voix off dit:

 

LA VOIX

Quand donc viendra-t-il le temps béni où

« les épées et les lances seront brisées

Et transformées en socs de charrues »5

Les Justes se sont retirés derrière les paravents qu’ils font pivoter... Apparition d’un panneau...

 

LES VICTIMES D’HIER

PEUVENT SE TRANSFORMER

EN BOURREAUX D’AUJOURD’HUI !

 

Un temps... La pendule fait un dernier « coucou ».

 

LE JOURNALISTE

Darling Condolola, envoyée spéciale du Big Boss, s’en retournât à Diabolotronland, satisfaite des résultats de sa mission en « Terre promise »... Dans son avion personnel, après moult whisky avalés, Darling Condolola ne cessa de pianoter pianoter pianoter... Ecoutez !

 

Une valse de Chopin soudain fracassée par une avalanche de notes discordantes accompagnées de hurlements. Le journaliste éteint la lumière du studio. Noir... Le panneau et un défilé d’images de la Guerre Sans Fin demeurent visibles sur les écrans jusqu’à la sortie du dernier spectateur.

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