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Eruption de la Pelée : la plume magique de Daniel Picouly

Raphaël CONFIANT
Eruption de la Pelée : la plume magique de Daniel Picouly

   L'éruption de la montagne Pelée le 8 mai 1902 qui a entraîné la mort de ses 30.000 habitants et la destruction de la "Venise tropicale", du "Petit Paris des Antilles", autrement dit de la ville de Saint-Pierre de la Martinique, n'en finit pas de hanter les écrivains martiniquais ou d'origine martiniquaise (par son père) comme c'est le cas de Daniel PICOULY. Ce dernier, fils des deux rives de l'Atlantique, bâtit une œuvre à la fois française, hexagonale, et martiniquaise. Chacun se souvient de son magnifique avant-dernier roman, Le Cri muet de l'iguane (2015), dans lequel il évoque la vie, au quartier populaire de Trénelle, à Fort-de-France, de son grand-père "poilu" (soldat de la Première Guerre Mondiale) et ses exploits militaires. En 1999, il avait obtenu le prestigieux Prix Renaudot pour L'Enfant léopard. Avant lui, seul Edouard GLISSANT l'avait décroché pour La Lézarde (1958).

   Si D. PICOULY est un écrivain français à part entière, nul ne pourra plus écrire d'histoire de la littérature martiniquaise sans qu'il soit fait référence à ses œuvres liées à la Martinique ou ayant pour cadre cette dernière après la publication ces jours-ci de son tout dernier roman : Quatre-vingt-dix secondes aux éditions Albin MichelTout lecteur un tant soit peu averti pense d'emblée qu'un tel titre fait référence à un événement extraordinaire ou une catastrophe. Il s'agit bien de cela et il n'évoque pas quelque cyclone ou tremblement de terre, manifestations de courroux de la nature si fréquentes sous les Tropiques, mais bien une éruption volcanique. Celle de la Pelée, en Martinique, ainsi nommée par les premiers colons parce que de loin, elle leur semblait dépourvue de toute végétation.

   Si D. PICOULY avait déjà réalisé en 2016, un documentaire pour la télévision du même nom sur le même sujet, s'y attaquer au plan littéraire n'en demeurait pas moins une gageure et un défi tout à la fois. En effet, comment parvenir à susciter l'intérêt du lecteur après le formidable, l'indépassable même affirment certains critiques, La Caldeira (1949) de Raphaël TARDON ? Et tous les autres écrivains qui à sa suite se sont emparés de ce sujet : César PULVAR (La Montagne Pelée, 1985), Michel TAURIAC (La Catastrophe, 1996), Raphaël CONFIANT (Nuée ardente, 2004), Frédéric DENHEZ (Apocalypse à Saint-Pierre--La Tragédie de la montagne Pelée, 2007), Léo URSULET (Le Bonheur l'attendait ailleurs, 2011), Michel NATIVEL (Cyparis, 2014), Robert LOPEZ (Les Naufragés de la montagne Pelée, 2014), Gaston-Paul EFFA (Le Miraculé de Saint-Pierre, 2017) pour ne citer que les plus connus.

   D'autant qu'il s'agit d'un sujet-piège puisque les données de cette tragédie sont, non seulement connues et archi-connues de tout le monde, mais ne sauraient être modifiées sans tomber au mieux dans l'heroic fantasy, au pire dans la gratuité absurde. Exemples : tout le monde sait qu'un lahar a détruit l'usine GUERIN, tuant ses ouvriers, quelques jours avant l'éruption ; chacun sait que le gouverneur de la Martinique Marius MOUTTET, son épouse et leurs enfants étaient venus à Saint-Pierre afin de rassurer la population inquiète des pluies de cendres, des fumerolles et des séismes à répétition e qu'ils ont péri dans l'éruption ; nul n'ignore que ce fameux 8 mai 1902, devaient se dérouler des élections législatives ; chacun sait aussi qu'il n'y a eu, officiellement en tout cas, qu'un seul survivant, Louis-Auguste CYPARIS etc...etc...

   Disons-le d'emblée : Daniel PICOULY relève cette gageure et ce défi haut la main. Tout d'abord, grâce à ses talents à la fois de styliste et de narrateur, chose qui n'est pas donnée à tous les écrivains, mais aussi parce qu'il a eu l'idée proprement géniale de faire de la montagne Pelée le narrateur (la narratrice ?) de son texte. Cette montagne dira donc "Je" tout au long du roman, jetant un regard tantôt sarcastique tantôt plein de compassion envers une ville et surtout une population par trop orgueilleuse, surtout dans ses couches blanche et mulâtre. Mais le plus réussi est qu'à aucun moment le lecteur n'y voit là un artifice. En effet, PICOULY donne littéralement vie à ce volcan en soulignant d'abord que son temps (géologique) n'est pas celui des humains et qu'il a ainsi pu corriger les autochtones caraïbes à diverses reprises avant la conquête européenne. Et qu'il s'apprête, en ce début du mois de mai 1902, à en faire de même avec la société créole pierrotine par trop insoucieuse de lui.

   L'auteur ne se contente pas de personnifier le seul volcan : il le fait pour tous les lieux emblématiques de la ville : le Jardin botanique, la Comédie, la rivière La Roxelane, la baie, la cathédrale etc. Il se produit alors un effet étrange chez le lecteur, étrange et excitant, à savoir qu'hommes, bâtiments, nature (volcan, rivière morne etc.) se trouvent placés sur un plan d'égalité face à la catastrophe annoncée, chose que l'on ne trouve dans aucun des romans précédemment consacrés à l'éruption. Ces derniers sont, en effet, tout entiers occupés à décrire la foisonnante et vibrionnante société de Saint-Pierre, sa hiérarchie raciale, son commerce florissant, ses "femmes-matadors", ses duels pour un banal article de journal.

   Tout cela n'est évidemment pas absent du roman de PICOULY. Son livre est d'ailleurs bâti sur une sorte d'aller-venir entre d'une part, le monde des hommes, monde bouffi d'orgueil, dérisoire, monde qui se manifeste dans le texte à travers un duel dans l'allée des Grands-Blancs du Jardin des Plantes entre un vieux et richissime barbon béké et le soupirant nègre (surnommé OTHELLO parce qu'il assiste aux représentations théâtrales données à la Comédie) d'une jouvencelle blanche promise au premier, et d'autre part, le monde de la Nature, en particulier du volcan, mais aussi de la Roxelane, rivière emblématique de Saint-Pierre. Il y a chez PICOULY une description extraordinaire du monde des lavandières et l'on peut se demander comment quelqu'un "qui est né au loin", comme aime à dire l'auteur, a pu l'évoquer de si exacte manière, notamment à travers le personnage de Louise, la mère d'Othello.

   Inutile de déflorer plus avant QUATRE-VINGT-DIX SECONDES. Laissons au lecteur le soin de savourer ce que les Anglo-saxons appellent un "page-turner" c'est-à-dire un livre qui oblige le lecteur à tourner ses pages jusqu'à la fin comme s'il tenait celui-ci sous son emprise à la fois magicienne et magique !

 

Raphaël Confiant

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