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Jean-Durosier Desrivières vous ouvre ses archives

ENTRETIEN AVEC WESNER MORENCY

Le vodou n’est pas, n’a jamais été syncrétique

L’escale du houngan – dignitaire de la religion vaudou – Wesner Morency à la Martinique lui a permis de conforter dans leur foi certains fidèles de cette religion sur l’île. Ici, il essaie d’éclairer pour le Magazine France-Antilles certains points relatifs aux religions en Haïti, en prêchant sans failles pour sa chapelle.

Jean-Durosier Desrivières: Parlez-nous des religions en présence en Haïti? Leurs statuts, leurs rôles et les rapports des unes par rapport aux autres.

Wesner Morency: Haïti est un pays essentiellement religieux, on y rencontre le christianisme dans ses deux branches catholiques, protestantes et chrétiennes, le vaudou avec ses différentes branches, l’islam a fait son entrée sur le territoire. Toutes les religions jouissent de statuts officiels ou officieux et s’exercent librement sur toute l’étendue du territoire, dans une lutte de suprématie de l’une par rapport à l’autre, avec pour toile de fond de combattre le diable dont le vaudou est le représentant, malgré la sourdine apportée par la Constitution de 1987 qui rend libre l’exercice de la foi. Les rôles sont divers, outre l’éducation à la foi, les différentes religions s’engagent dans l’éducation, la santé, le service social, le développement communautaire. Ces rôles viennent de la défaillance de l’état haïtien dans la prise en charge de ses responsabilités vis-à-vis de ses citoyens. Ce sont des rôles supplétifs qui leur donnent plus d’audience et de respect que le pouvoir politique dans la cité. Les rapports sont distants entre les différentes religions, chacune se bat pour une certaine suprématie. Des situations de crise exceptionnelles peuvent porter certains leaders religieux à se réunir pour résoudre des problèmes ponctuels, mais cela ne va pas au-delà. Les différentes attaques ne visent que le vaudou, comme «instrument du diable». Mais tous savent que ce n’est qu’une démarche propre au christianisme de toujours vouloir chasser les cultures locales et de diaboliser ceux et celles qui ne sont pas de leurs bords.

L’on a souvent tendance à associer le vaudou à la magie, voire la sorcellerie. Est-ce vrai ou s’agit-il d’un malentendu?

Cette association est tout simplement une démagogie, car la magie est ce qu’il y a de plus naturel au monde en ce que les hommes de tout temps ont toujours su imposer leur volonté dans la construction de leur univers et de porter la nature à leur être agréable. Dire que le vaudou correspond à la magie, c’est témoigner de sa dimension fondamentalement humaine, donc, c’est une bonne chose, le vaudou devrait en être fier. Quant à la sorcellerie, c’est encore une farce, ce mot n’existe pas dans le discours vaudou comme vagabondage ni comme négation de la vertu. Le sorcier est originellement un homme ou une femme dotés de pouvoirs naturels, de dons, leur permettant de saisir, agir ou aider la communauté dans ses différentes facettes, par la connaissance technique des vertus des plantes et de la possibilité de guérir les membres de la communauté, et le cas échéant, jeter des sorts pour conjurer ou confondre tous ceux qui s’avisent de mettre en péril les individus et les communautés. Le Sorcier est un sage. La dynamique de colonisation et d’esclavagisme a été ébranlée par ces individus, et c’est aujourd’hui compréhensible que la propagande va faire de cette catégorie d’individus des ennemis à abattre. Le sorcier a toujours permis de comprendre la dimension hautement divine de l’homme et de lui manifester le pouvoir de transformer et l’homme et la matière. Aujourd’hui, il faut exorciser certains concepts, car l’adversaire est rusé. Le sorcier est un homme libre dont il faut enlever la liberté, et le vaudou est cette âme de liberté qu’on a toujours voulu éteindre en détruisant le concept qui aurait été digne à porter. C’est malheureux, mais le temps et le savoir enlèvent aussi les scories et font justice.

Vous défendez l’idée d’une religion vaudou débarrassée des scories du christianisme. Pensez-vous que le syncrétisme, loin d’enrichir, appauvrit?

Je défends surtout l’idée d’une religion vaudou qui doit se mettre à l’abri des propagandes intellectuelles de syncrétisme. Le vaudou n’est pas, n’a jamais été syncrétique. Le Christianisme s’est amassé son fondement au cours des âges et des pérégrinations. Il s’est enrichi de la culture des autres, comme religion de conquête, il ne saurait admettre avoir copié le mode des autres, et comme stratégie de copieur ayant remis le premier son travail de classe, il se fait passer pour copié. Donc la faiblesse structurelle du vaudou a joué contre la promotion vraie du vaudou et alors, les conjonctures le subordonnent et on en fait un système syncrétique. Le bien, le beau, le vrai n’appartiennent à aucune religion, mais à l’humanité, l’appropriation de la vertu est une bonne chose, mais transformer pour cela les autres en détritus et en bordel est aussi le crime du christianisme. Le vaudou ne s’est jamais embarrassé des oripeaux du christianisme, un mouvement intermédiaire a vécu cela, au niveau d’une masse livrée à elle-même, mais c’est loin du vaudou dans son essence. Les activités matérielles qui ont vu des pièces évoquant le catholicisme, sont toujours dans la dynamique symbolique de l’homme de se représenter matériellement l’objet de sa foi, l’homme n’a jamais pu vivre dans un éther absolu, il lui a fallu des repères, même si les objets sont les mêmes, les signifiants changent. Tout change et se transforme dans les contacts humains, chacun polit sa pierre au contact de l’autre. Tout est dans la nature, rien n’appartient en propre à un groupe ou à un individu.

Comment expliquer cette forte montée de religiosité en Haïti au cours des deux dernières décennies?

Haïti est un pays essentiellement religieux, il se manifeste plutôt une politique de proximité qui rend plus visible la présence institutionnelle religieuse. L’éducation religieuse se fait depuis toujours, de famille en famille, mais une manifestation plus claire se fait dans un contexte particulier ou le besoin de se réunir se fait plus pressant. La religion rencontre aussi les options politiques, économiques, sociales, éducationnelles de la population et c’est un lieu sûr de propagation de tout type de message avec moins de risque. La religion protège, donc l’expression est plus voyante. Bien plus, l’État haïtien s’est remis à la religion, lui transmettant son pouvoir et sa responsabilité, la religion remplace l’état et devient aussi l’État. C’est pour cela, quand les fidèles laïcs, présidents et ministres ont failli à leur mission, l’autorité ecclésiastique de toutes confessions les rappelle à l’ordre ou les destitue. C’est intelligent de la part du peuple de s’accrocher à qui les protège et les aide.

Esquisse Biographique :

Après ses études de philosophie, théologie, sociologie, Wesner Morency consacra vingt cinq années de sa vie à l’enseignement de la philosophie, des lettres et de l’histoire universelle en Haïti. Réclamé Vaudouisant, il s’adonna à l’étude des mystères et est reçu houngan assongwe. Il jouait le rôle de Directeur exécutif de la Commission Nationale de Structuration du Vaudou, en Haïti. Il dirigea l’Ecriture du Livre Sacré du Vaudou, la mise sur pied du Code Vaudou, implanta l’Eglise Vaudou d’Haïti et travailla activement à l’institutionnalisation du système en Haïti et dans le monde. Le Houngan Wesner Morency se fit connaître en Martinique par ses interventions sur la zombification au cours de la manifestation Bleu de Parme organisée par le SERMAC en octobre 2002. Il est décédé le samedi 8 décembre 2007 à Nantes.