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Jean-Durosier Desrivières vous ouvre ses archives

ENTRETIEN AVEC KATHERINE-MARIE PAGÉ

Rire, sourire, vivre, malgré la misère

J’ai rencontré Katherine-Marie Pagé à Fort-de-France, en avril 2004. Cette juriste devenue photographe a sillonné les campagnes haïtiennes et a vécu dans l’intimité des gens du pays en dehors, le monde des paysans. Elle témoigne, par des images, de leur richesse intérieure et de leur ardent désir de vivre.

Jean-Durosier Desrivières : Votre premier ouvrage qui est un livre d’images s’intitule Haïti, un autre regard… Parlez-nous-en.

Katherine-Marie Pagé: Haïti, un autre regard…, c’est un livre que j’ai eu l’occasion de sortir après avoir déjà sillonné pas mal le pays, exposé des photographies en Haïti. Et voyant la réaction des gens face à mes photographies, j’ai vraiment eu envie de continuer le travail que j’avais commencé là-bas: de montrer d’Haïti ce que moi j’en avais vu, ce que j’avais vécu. Je l’ai appelé Un autre regard, parce que c’était réellement une image différente de cette image de misère dont on nous martèle en permanence. Et je crois que la misère est tellement là, on la sent, on la voit… elle est partout. En revanche, à côté de cette misère, dans cette misère, il y a des choses merveilleuses que j’ai vues et qui m’ont complètement déconcertée. Parce que je ne pensais pas qu’on pouvait, malgré cette misère, rire, sourire, vivre, se battre et avoir toujours la foi en la vie. Et c’est ce côté d’Haïti que j’ai vu, c’est donc ce côté d’Haïti-là que je voulais faire passer et montrer, puisque après avoir été juriste – j’ai changé de profession pour être photographe – la photographie me permet de faire la preuve par l’image, très simplement, et de montrer cette image-là d’Haïti.

Le regard que vous projetez sur Haïti s’arrête-t-il sur une catégorie de gens bien particulier?

Ce qui m’intéresse, c’est d’entrer dans le pays, de me balader, d’aller voir les gens sur les marchés. On peut parler du peuple. Maintenant, en ce qui me concerne, j’ai du mal à parler du peuple: je ne sais pas très bien qui est le peuple, si on inclut les personnes qui ont de l’argent ou pas. Contrairement à d’autres personnes, j’ai ma propre définition du peuple: pour moi, le peuple haïtien, c’est tous les Haïtiens; le peuple français, c’est tous les français. Donc parler du peuple, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. En revanche, c’est vrai que j’ai eu envie de m’éloigner un petit peu des 4 x 4 confortables, des voitures climatisées. J’ai vraiment eu envie de trouver l’âme de ce pays. Et la meilleure solution, c’était de prendre les tap-tap, de balader dans le pays, d’y aller à pied, d’aller d’un marché à un autre et aussi de vivre le pays dans ses difficultés. Parce que c’est long, ce n’est pas toujours des routes: ça peut être des pistes. Et me confronter à la situation des haïtiens dans toutes les difficultés de la vie quotidienne, c’était aussi ça le challenge. Je ne dis pas que je m’y intéresse en tant qu’anthropologue – je ne vais pas voir comment ça se passe, et puis je repars, j’avais envie de le vivre tout simplement, sans aucune autre prétention ou un autre but. Il s’agit simplement de partager ce moment de vie avec les gens. Moi, je suis comme je suis et j’ai ma richesse intérieure qui est due à mon passé, et eux sont comme ils sont avec leur richesse intérieure due à leur passé et leur présent aussi.

Dans Haïti, lumières…, votre deuxième ouvrage, y aurait-il une trame?

J’ai un problème avec la réalité. J’ai besoin de la réalité. Je n’arrive pas à mettre dans mes carnets de voyage, au début, une image que j’ai prise à la fin. D’abord parce que je sens que je progresse en photographiant chaque jour, j’évolue, je change. Et une image prise, par exemple, le premier décembre à Ouanaminthe, à la frontière [entre Haïti et Saint-Domingue], elle va être différente d’une autre prise sur l’île de La Tortue [Nord-ouest d’Haïti] trois mois après, parce que j’aurais vécu des choses différentes et ma manière de photographier aura évolué. Donc, effectivement il y a une trame: je respecte la chronologie. C’est mon itinéraire dans le temps et l’espace. L’on voit aussi ma progression dans le pays: mon entrée dans le pays. Car dans le premier livre, je ne parlais pas créole: j’avais cette espèce de désir de me métisser, cette volonté de rentrer dans le pays par le créole et je n’y arrivais pas. J’ai mis deux ans à le comprendre, mais j’étais bloqué pour le parler. Lorsque je suis partie au Cap-Haïtien après le premier livre (j’étais invitée à découvrir la région Nord du pays et le Cap), le fait de quitter tous les gens que je connaissais à Port-au-Prince et tous mes amis qui parlaient français, créole, anglais… cela m’a permis de me retrouver avec des gens que je ne connaissais pas, des gens différents de ceux que j’avais rencontrés dans le Sud. Et je ne sais pas pourquoi, le créole s’est mis en place. C’est comme si tout ce que j’avais entendu et essayé de comprendre depuis que j’étais là en 1997 dans le pays, tout cela se mettait en place et le créole m’est venu comme ça. J’ai pu parler avec les dames, leur poser des questions: c’était merveilleux pour moi! D’abord de parler dans leur langue, ensuite de les comprendre et d’essayer de travailler sur leurs réponses, sur leurs mots, sur les champs du créole. Parce qu’il n’y a pas que le créole parlé, il y a ce qu’on entend. Et l’on retrouve encore cette progression: peut-être que je suis encore plus entrée dans l’intimité des gens en parlant créole.

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Esquisse bio-bibliographique

Katherine-Marie Pagé, juriste devenue photographe professionnelle, a réalisé divers reportages, notamment à Rome et au Bangladesh, qui ont donné lieu à des expositions. Elle découvre Haïti en 1997 et publie son premier ouvrage autoédité en 2001: Haïti, un autre regard…, premier prix catégorie «Beaux livres» du Salon International du Livre Insulaire à Ouessant.

Son deuxième ouvrage Haïti, lumières…, toujours autoédité, a été publié en décembre 2003.

Contact: Katherine-Marie Pagé, 88 rue Saint-Louis en l’Isle F-75004 Paris / haitilumieres@yahoo.fr

Photo du logo: Katherine-Marie Pagé, Théâtre municipal de Fort-de-France, avril 2004.