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Jean-Durosier Desrivières vous ouvre ses archives

ENTRETIEN AVEC JEAN MÉTELLUS

Ce qui empêche Haïti de démarrer?

L’écrivain et médecin haïtien, Jean Métellus, était de passage à la Martinique, en avril 2004, en même temps que Christophe Wargny (voir le lien). Logés tous les deux au Squash Hôtel à Fort-de-France, j’y ai rencontré le premier «au pipirite chantant», aux premières lueurs de la journée du 28 avril. Son regard étincelant et sa vigueur remarquable n’ont d’égal que sa rage retenue vis-à-vis des forfaits de l’occident et le plaisir indéfinissable de parler d’un pays rongé, dont il est encore fier. Il n’en démord pas: le blanc – à entendre les puissances étrangères, dans la bouche d’un haïtien – est à ses yeux le principal responsable du malheur d’Haïti. Quant aux idées de la «créolité», elles sont loin des réponses à ses préoccupations.

Jean-Durosier Desrivières: Le 18 mai marque la date de la création (en 1803) du drapeau haïtien (bleu et rouge), symbole de l’union des noirs et des mulâtres devant constituer la nation haïtienne. Que vous inspire cette date en 2004?

Jean Métellus: C’est une date qu’il faut saluer, qu’il faut commémorer. C’est un événement qu’il importe de célébrer. Et il ne suffit pas de penser que c’est seulement l’union entre les blancs et les mulâtres – le drapeau symbolise l’union, certes – mais c’est aussi le signe qu’il y avait quelque chose d’intermédiaire entre le noir et le mulâtre qui a été enlevé définitivement. C’est-à-dire que les noirs et les mulâtres doivent se mettre vraiment ensemble et oublier la présence du blanc qui est toujours là. Il est à l’extérieur, il nous regarde et il veut encore semer la zizanie entre nous. Plusieurs événements montrent que le blanc n’a pas fini de regretter ce qui s’est passé en Haïti en 1803. Et ce qui donne raison à l’abbé Grégoire qui avait écrit merveilleusement que «Haïti est un phare élevé dans les bassins des Caraïbes, vers lequel les maîtres et les esclaves se tournent, les uns en rugissant, les autres en soupirant.» Donc, il faut penser que des anciens maîtres continuent à rugir de colère et les autres pays nègres du monde soupirent en voyant Haïti. Mais il y a beaucoup de choses auxquelles il faut faire attention, car le maître est à l’extérieur et il peut encore faire du mal.

Que répondez-vous à ceux qui disent que la nation haïtienne n’existe pas?

Je dis que le maître est parti, mais il rugit encore de colère; et le message que l’ancien maître veut nous faire passer pour cette célébration du bicentenaire du drapeau, pour la célébration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, c’est que Haïti n’est pas une nation. Et quand ils disent ça, en souriant ou avec gravité, c’est toujours une menace à notre indépendance, à notre autonomie, à notre souveraineté. Pourquoi dire Haïti n’est pas une nation, alors que les Haïtiens ont une histoire commune, une terre commune, une culture commune, une langue commune. Donc, il y a encore une tentative de déstabiliser les Haïtiens. C’est la raison pour laquelle, je dis qu’il ne faut pas oublier qu’entre le bleu et le rouge, il y avait le blanc qui a été déchiré, qui est parti, qui est à l’extérieur, mais qui nous regarde et qui souvent joue le rôle d’arbitre. Et c’est lui qui veut faire passer le message que nous n’avons pas su constituer une nation.

Haïti se retrouve-t-elle dans une situation flagrante de néocolonialisme? Serait-elle autrement esclave?

Nous sommes les premiers néo-colonisés du monde, parce que nous avons chassé le blanc, nous avons fait disparaître l’esclavage. La colonie n’existe plus, mais les conditions du commerce avec le monde, ce sont des conditions d’esclavage. Il ne faut pas oublier que quand Haïti a chassé la France, Haïti a dû s’engager à vendre à des conditions très favorables, avantageuses (pour la France), toutes les denrées qu’elle produisait: café, coton, canne à sucre, cacao. La France avait des droits; et les Etats-Unis sont venus après, et ils ont réclamé également des droits. Donc Haïti n’était plus une colonie, mais en fait son commerce était un commerce de colonisé. Elle y était contrainte, parce qu’on le lui avait imposé de plusieurs manières.

Le drapeau haïtien, serait-il souillé, vu le contexte actuel?

C’est justement le message que cherche à faire passer l’occidental. Le blanc cherche à nous faire baisser la tête, le blanc cherche à nous faire dire nous-mêmes que nous ne sommes pas une nation. Et déjà, il a réussi d’une certaine manière, puisqu’on voit des Haïtiens qui appellent de tous leurs vœux une occupation et une tutelle. Ils ne voient pas qu’il y a déjà une troisième occupation de fait, administrée par l’ONU, saluée par le monde entier. Et en plus une tutelle. Le pays a été mis sous tutelle de façon absolument intempestive. Je ne comprends pas qu’on intervienne dans les affaires d’un pays comme ça: on organise une commission d’enquête, pour enquêter sur la crédibilité, la compétence, l’honnêteté d’un gouvernement, alors que le gouvernement est autonome. Il est vrai que je suis devenu anti-Aristide comme la plupart des Haïtiens, alors que j’avais appelé à le voter en 1990. Je reconnais que je me suis trompé sur Aristide, comme d’ailleurs je m’étais trompé sur Duvalier. Mais je conteste les manières de faire. Si ces manières de faire ont pu faire partir Aristide tant mieux. Mais nous n’avons pas besoin de la présence de l’étranger. D’ailleurs, c’est l’étranger qui nous avait imposé Aristide en 1994, après le coup d’Etat qui l’avait destitué. Les étrangers l’ont imposé, mais maintenant ils ont eu honte parce que Aristide avait dévié, eh bien ils l’ont ramené. C’est comme dit le proverbe dans Job: «Dieu nous l’a donné, Dieu nous l’a repris.» Les Américains nous l’ont donné en 1994, ils l’ont repris en 2004. Il faut voir la main des Américains partout; pas seulement des Américains cette fois-ci, mais du monde entier. Parce qu’il y a les Etats-Unis, la France, le Canada. Tout le monde veut s’occuper d’Haïti. On n’a demandé rien à personne. Ce qu’on demande, ce que l’on veut, c’est la réparation et la restitution de la dette. Personnellement je ne vois pas la restitution en termes de chèque donné au gouvernement mais je la vois en termes d’investissement massif de la communauté internationale, aussi bien de la France à qui on avait versé les 150 000 000 de francs or que des Etats-Unis qui ont pillé le pays. Il y a une dette qu’on connaît: la somme volée dans la banque d’Haïti en décembre 1914 par les marines américains – Washington a dit que l’argent était en sûreté aux Etats-Unis. Mais on n’a jamais revu les 500 000 dollars qui ont été volés. Donc, ce n’est pas seulement la France qui doit verser de l’argent, c’est toute la communauté internationale, y compris l’Allemagne qui a volé de l’argent aussi. Et puis l’Espagne qui a commencé par piller le sous-sol. Car chaque année, les Indiens envoyaient en Espagne 2 500 000 livres tournois d’or (c’est une mesure de l’époque). Et Ferdinand en tirait chaque année 550 000 écus d’or. Et Haïti-Quisqueya-Bohio – qui a été découvert par Colomb – a versé ça pendant 45 ans à l’Espagne. Je crois que quelqu’un avait calculé que cela faisait 5 000 tonnes d’or arrachées au pays et envoyées vers l’Espagne: c’est avec ça qu’on a construit les grands châteaux, les grandes réalisations espagnoles, c’est ça qui a fait les fortunes de l’Espagne. Donc, maintenant ce n’est pas seulement une restitution que je demande: que toutes les puissances qui ont pillé le pays lui rendent cet argent sous forme de réseaux routiers, d’eau, d’électricité, sous forme d’écoles multiples (du primaire à l’Université). Haïti a besoin de tout ça. On n’a pas pu démarrer parce que jusqu’ici les superpuissances nous en ont empêchés.

Alors, que penser par exemple du premier ministre Gérard Latortue qui, concernant la dette, a préféré passer l’éponge en appelant à une meilleure collaboration avec la France?

Je pense que la collaboration sera toujours bénéfique à la France, jamais à nous. Il faut quand même qu’il y ait une réparation. Je ne suis pas pour passer l’éponge tout simplement. Il faut demander quand même que la France s’engage, par exemple, à doter le pays d’un réseau routier du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Et d’un réseau d’eau tout à fait normal.

Vous sentez-vous nationaliste, patriote, très attaché au pays en dépit de tout?

Non seulement ça, je suis extrêmement fier d’être Haïtien et je continuerai à le dire, à l’écrire et à écrire pour mon pays. Je pense que je suis l’un des hommes qui a le plus de raisons sur la terre d’être fier. Car mon pays n’a jamais commis de crimes contre l’humanité, n’a jamais commis de forfaits sur un autre Etat. Nous avons toujours été dans la droiture, depuis Toussaint Louverture, quoi qu’on pense. Dans la droiture avec Dessalines aussi, quoi qu’on pense de lui. On dit que c’était un criminel. Je crois plutôt que c’était un héros qui se vengeait, c’est tout. Nous avons été occupés du fait des Américains et puis de quelques satrapes locaux. Mais je suis très fier d’être Haïtien et je le dirai partout. Et je peux expliquer le malheur de mon pays de «A à Z», je n’ai aucune raison de baisser la tête.

Les Haïtiens ont plein de griefs contre ceux qui s’autoproclament spécialistes d’Haïti, après y avoir passé seulement quelques jours. Et concernant leurs frères de la diaspora ils pensent que leurs discours vis-à-vis des affaires du pays n’ont pas lieu d’être. Qu’en pensez-vous?

Eh bien les haïtiens de la diaspora sont souvent très mal vus pour plusieurs raisons. D’abord on peut penser qu’il y a un phénomène très humain qu’on appelle la jalousie d’une part; on peut dire aussi que les Haïtiens de l’intérieur refusent de voir tout le bien que font ceux de la diaspora. C’est une chose, bon! Mais je passe tout à fait au dessus de ces considérations mesquines, je me considère haïtien, alors si ceux de l’intérieur ne veulent pas de moi qu’ils ne m’appellent pas. Or ils m’appellent toujours, d’une manière ou d’une autre, pour demander – je ne parle pas de moi Jean Metellus, je parle de nous autres de la diaspora – ils nous demandent de l’argent pour une foule de choses. Moi, je passe au dessus des critiques. Aussi, je suis persuadé que ceux qui sont à l’extérieur sont au moins aussi lucides que ceux qui sont à l’intérieur.

Parlez-nous de la réédition de Haïti, une nation pathétique.

Dans cette réédition, j’aurais pu ajouter beaucoup plus de choses, d’autant plus que j’avais donné à propos d’Aristide une interview en 1990 où j’avais appelé à le soutenir. J’aurais dû la publier pour montrer l’évolution de ma position, mais je ne l’ai pas fait. De toute façon, dans cette réédition j’ai analysé ma position vis-à-vis d’Aristide qui est totalement différente de la position que j’avais il y a dix ans de cela. Donc dans cette réédition j’ai analysé la dictature d’Aristide, la tyrannie qu’il exerce sur le pays. J’ai essayé de porter un éclairage sur cette dictature– je ne sais pas s’il est suffisant. Mais il s’agissait de mettre ce livre à jour, notamment sur le fait politique.

Que faut-il entendre par un titre si évocateur en somme?

Eh bien, le titre évoque les douleurs, les soubresauts du pays et le fait que c’est un pays très émouvant. Dans la mesure où ce pays accueille et héberge beaucoup d’étrangers qui ne lui sont pas reconnaissants. C’est un pays émouvant parce que, malgré tous ses efforts, il n’arrive pas à décoller. Et la plupart des gens mettent ça sur le compte du mysticisme ou de la religion. C’est complètement faux! Le vaudou n’a jamais été une religion d’Etat d’une part et d’autre part, le vaudou n’a jamais empêché le pays de démarrer ou d’évoluer. Ni une religion quelconque! Ce qui a empêché le pays d’évoluer, c’est uniquement les interventions des grandes puissances qui ont tué le pays. On veut masquer la réalité et on dit voilà, c’est parce qu’il y a trop d’Eglises, trop de religieux, trop de croyances africaines, trop de croyances ancestrales. Non! Ce n’est pas ça qui empêche le pays d’évoluer. Mais le blanc nostalgique, comme le pensait l’abbé Grégoire, qui regarde le pays en rugissant voulant nous faire passer le message qu’Haïti n’existe plus.

Dans Haïti, une nation pathétique, vous mettez beaucoup l’accent sur la culture haïtienne, particulièrement le Folklore (au sens noble du terme). Comment expliquez-vous ce bouillonnement culturel qui ne s’arrête pas en Haïti, en dépit de tout?

Je pense que c’est Césaire qui a donné avec beaucoup d’à propos la raison: Césaire pense que c’est notre liberté acquise de hautes luttes qui nous donne ce courage pour créer, cette envie de créer. Et moi – je vais plus loin que Césaire – je pense que nous continuons à créer pour nous libérer tous les jours un peu plus. Nos peintres naïfs refont tous les jours le travail de 1804, à leur niveau, à leur manière, avec des couleurs, du papier, sans armes, sans drogue. Leur drogue, c’est la couleur, la contemplation de la nature, la célébration des dieux. C’est une commémoration perpétuelle de cette indépendance conquise. Je crois que la fête perpétuelle que l’on voit dans les tableaux en Haïti, dans les couleurs, c’est la façon de l’Haïtien de remercier les héros de l’indépendance, les dieux. Et on n’aura jamais assez trop de héros, ni trop de dieux à célébrer, à remercier. Car quand on voit un pays comme la France, chaque fois que l’on traverse une rue, soit c’est la rue du Général de Gaulle, soit c’est la rue Bonaparte ou du général Leclerc ou Jules Ferry, un grand apôtre de la colonisation: tous des hommes qui ne sont pas plus héroïques ou nobles. Il y a une foule de bandits parmi eux. Ces bandits sont célébrés perpétuellement, il y a leur nom partout. A chaque coin de rue de France il y a un Bonaparte ou un Napoléon; on nous force même à apprendre la différence qu’il y a entre Bonaparte et Napoléon. Moi je veux bien! Mais qu’on me laisse célébrer mon Dessalines, mon Pétion, mon Capois La Mort… Car nous n’en parlons pas assez. Ils nous disent que nous avons trop de dieux et quand on crée, nous avons beaucoup d’imagination, peut-être trop d’imagination, et c’est parce qu’on a trop d’imagination qu’on n’arrive pas à créer; c'est-à-dire, quoi qu’on fasse, on n’a pas raison aux yeux du blanc; quoi qu’on fasse, le blanc a toujours quelque chose à nous reprocher.

Dans votre poème fleuve Au pipirite chantant, vous célébrez la paysannerie. Or l’on sait que l’un des nœuds du problème haïtien est la question paysanne et aucun politicien n’a voulu se colleter avec détermination à ce problème. Aussi le paysan n’existe presque plus avec l’exode massif vers la capitale. Auriez-vous des éléments de solutions à proposer?

Il n’y a plus de terre maintenant; une partie de la terre arable est partie à la mer avec l’érosion. La terre a disparu complètement. Je pense que si je parle du paysan avec beaucoup de lyrisme, c’est d’abord pour lui rendre hommage, en sachant que pendant longtemps le pays n’a vécu que grâce aux bras, à la sueur et à l’énergie du paysan. C’est pour lui rendre hommage. Et c’est peut être aussi pour attirer l’attention des gens qui sont au pouvoir sur ce paysan-là. Moi, je ne suis pas homme politique, je n’ai pas de programme politique. Mais si jamais cela tombait sur moi, je prendrais des mesures, j’en ferais prendre avec des conseillers pour améliorer le sort des paysans, pour leur redonner au moins une terre cultivable.

Est-ce qu’un poème est aussi efficace qu’un essai dans lequel vous auriez pu exposer mieux vos idées?

Je ne suis pas technicien, ni agronome, je ne connais pas les problèmes, je ne peux pas écrire sur ce sujet. Mais j’attirerais l’attention sur ce que nous perdons en ne permettant pas aux paysans de donner toute sa mesure. C’est tout ce que je peux faire, mais je n’ai aucun argument technique. Je sais que c’est une perte considérable pour le pays: la terre devait pouvoir nourrir ses enfants, mais ce n’est pas le cas.

Quel est votre approche de la relation entre les Haïtiens et les étrangers, particulièrement les Antillais français?

Je pense que nous sommes vraiment des frères et il faudrait que les relations soient beaucoup plus fraternelles, plus fructueuses, plus fécondes et plus transparentes. J’ai rencontré Césaire à la mairie, quelqu’un lui a demandé: «Il semble que les Européens ont maintenu Haïti dans cet Etat-là pour dire aux Guadeloupéens et aux Martiniquais, alors regardez ce qui vous menace, etc.» Césaire a répondu justement: «Le malheur, c’est qu’ils ne se sont pas assez haïtiannisés.» Et Césaire regrette que les Antillais ne se soient pas haïtiannisés au contraire de ce qu’on dit.

Maryse Condé croit être plus proche d’Haïti et des Antilles quand elle est à New York, là où se trouvent les forces vives du pays. Vivez-vous la chose de la même manière?

Je n’ai pas tout à fait la même expérience qu’elle. Ce que je peux dire, c’est que je me sens très proche des Antillais, où que je les rencontre. Que ce soit à Paris, au Canada ou aux Etats-Unis. Il y a entre nous une très forte connivence, une très forte complicité. Et d’ailleurs, ce que j’aime bien, c’est de rencontrer des Antillais, par exemple de Sainte-Lucie, qui parlent en anglais, qui écrivent en anglais et en créole. Et j’arrive à communiquer avec eux en créole très facilement, alors que ce n’est pas tout à fait le même créole. Leur créole est imbibé d’anglais, tandis que le mien est imbibé de français. Mais je pense que c’est une merveille que réalise le créole: me permettre de parler avec un Antillais anglophone. J’en ai rencontré un en Guadeloupe, je ne parle pas anglais avec lui, mais en créole et on se comprend très bien. Voyez-vous la merveille du créole!

Si je vous dis Créolité, vous pensez à quoi?

A rien du tout, parce que le problème du créole a été résolu en Haïti depuis le début du siècle de l’indépendance, puisque dès l’indépendance nous avons beaucoup d’écrivains qui ont écrit et chanté le pays en créole. La créolité, c’est un nom nouveau ; pour nous ça ne signifie strictement rien. Notre littérature est beaucoup plus vieille que ça, elle a déjà résolu le problème de la créolité depuis longtemps. Il faut savoir aussi que Haïti avait déjà posé le problème de la confédération qu’on appelle antillo-guyanaise depuis longtemps. Parce que Anthénor Firmin avait imaginé et proposé qu’il y ait une confédération antilléenne, parce que le mot antillais n’était pas encore dans le dictionnaire. Donc nous pensons à ce problème depuis longtemps. Pour moi, ce problème de la créolité, c’est pour les littératures émergentes. Mais ce n’est pas pour une littérature confirmée qui a deux cents ans d’existence. Mais je persiste à penser qu’un pays comme Haïti n’a pas le droit de s’enfermer dans le créole. Il lui faut aussi une langue d’audience internationale.

Vous lisez tout de même les écrivains de la créolité: tant les œuvres théoriques que les œuvres de fiction, je suppose. Que penser de leur vision esthétique et politique?

Je les lis volontiers, mais je ne partage pas toujours leurs points de vue. Car cela ne m’a rien appris ni sur moi ni sur le créole, ma langue maternelle. Quant à leur vision politique, je ne sais qu’en penser puisque moi je suis libre depuis deux cents ans, quoi qu’on dise. Le discours de l’autonomiste martiniquais ou de l’indépendantiste guadeloupéen, moi je le respecte, parce que ce sont des discours qui cherchent la liberté. Mais moi, j’ai déjà résolu ce problème. Maintenant, ce que je veux résoudre, c’est exclure complètement de mon univers le blanc qui veut encore se remettre dans notre sein. On l’a chassé par la porte, mais il revient par la fenêtre. Mon discours, c’est celui de la consolidation de cette indépendance menacée par le blanc, avec la complicité de certains satrapes – Aristide, Duvalier, etc. – qui ne nous permettent pas de nous exprimer pleinement, clairement. Donc, je regarde vers le monde, pour demander au monde d’essayer de faire entrer la justice dans mon pays, car la justice dans mon pays a été bafouée par le monde entier. J’aurais voulu d’un nouveau tribunal pour juger les grandes puissances qui sont à l’origine de notre misère.

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Esquisse biobibliographique

Jean Metellus, poète, romancier, dramaturge, essayiste et neurologue, est né à Jacmel (Haïti) en 1937. Il s’est installé à Paris en 1959. Il y a étudié la linguistique et la médecine, puis s’est spécialisé en neurologie. Il a publié entre autres:

Poésies: Au pipirite chantant et autres poèmes (1995), Voix nègres, voix rebelles (2000)

Roman: La parole prisonnière (1986), L’Année Dessalines (1986)

Théâtre: Anacaona (1986)

Essai: Haïti, une nation pathétique (1987, réédition 2004)

  

Photo du logo: Jean Métellus et Christophe Wargny, Fort-de-France avril 2004.