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Jean-Durosier Desrivières vous ouvre ses archives

ENTRETIEN AVEC COLETTE NIMAR

La peinture haïtienne : une étincelle de vie

Colette Nimar est une galeriste résidant en Martinique. Nous l’avions rencontrée en décembre 2004 dans son ancienne galerie – Art Pluriel – sise à Fort-de-France, en face de la Baie des Flamands. Elle nous parle de la peinture haïtienne pour laquelle elle a une affection particulière, sans oublier des peintres d’autres îles de la Caraïbe. C’était aussi l’occasion de nous mettre en garde contre le regard réducteur de Malraux (Voir: «Au-delà du regard de Malraux»).

Jean-Durosier Desrivières : Votre rencontre avec la peinture haïtienne ?
Colette Nimar : Je me suis installée en Martinique à la suite d’un concours de circonstances m’empêchant, une fois  mes études terminées, de revenir vivre au Niger en Afrique de l’Ouest, le pays natal ou j’ai vécu jusqu’à 18 ans et auquel je suis restée profondément attachée. Arrivée en Martinique, j’ai exercé dans le domaine de  la danse près de vingt ans. Une fois cette page tournée, comme nous sommes souvent, nous les danseurs sensibles à l’esthétique, à la forme, à la couleur, j’ai été amenée très naturellement et logiquement à porter mon attention vers la peinture et la sculpture. Le lien avec la peinture haïtienne s’est fait par mon époux. Sensible lui aussi à l’Art en général et à ce pays en particulier, grâce à certains de ses amis, il a vite été passionné  et a entamé une démarche d’amateur puis de collectionneur. Le virus étant passé de l’un à l’autre, j’ai commencé en 1995 à faire des expositions événementielles sur la peinture haïtienne. Puis en 1998, l’expérience et les contacts ayant mûri, j’ai décidé de tenter l’aventure de créer une galerie. L’âme de cette galerie bien sûr, c’est Haïti, cet intérêt s’expliquant du fait que j’ai fortement été  interpellée et questionnée devant la qualité et la vitalité de cette peinture et que quelque part j’y retrouvais quelque chose de l’Afrique. Parallèlement, j’ai été très vite dérangée par le fait que l’on perçoive trop souvent cette création comme une peinture spécifiquement naïve, et  " bon marché ". Cela m’a souvent heurtée, car j’estime que cette vision réductrice enlevait toutes ses lettres de noblesse à cet art, en réalité riche de multiples courants et de bien des écoles. Je trouvais cela  extrêmement dévalorisant, tant d’ailleurs pour les peintres que pour la vision du pays lui-même. Et comme j’aime les challenges, je me suis attachée, à ma petite échelle, à faire découvrir, à ceux qui le voulaient bien, une peinture noble, de grande qualité et extrêmement variée.

J.D.D. : Comment expliquez-vous ce réflexe des étrangers, qui consiste à croire qu’en Haïti, dès qu’on parle de peinture, il n’y a que le courant naïf ?
C.N. : Je pense que ceci est lié à plusieurs points. S’il est vrai qu’en Europe et en France la perception de cette peinture s’est ouverte par rapport à l’intérêt manifesté par Malraux et Breton, il n’en reste pas moins qu’ils ont beaucoup mis l’accent sur la peinture naïve, la peinture primitive, la peinture populaire au détriment des autres courants qui la composent.
Lorsque l'on considère cette perception en Martinique, à mon avis d'autres paramètres défavorables s’ajoutent. Du fait que l’on copie beaucoup l’Europe, "assimilation oblige" on a finalement cette même vision de la peinture haïtienne. Et à cela, en plus, vient se greffer la notion de mercantilisme dévalorisante. Assez souvent, la peinture haïtienne est vue comme une réduction colorée et décorative de petites maisons, de scènes de vie et personnages de la vie courante que l’on peut acquérir à bas prix ! Il y a manifestement un amalgame fait entre la peinture de rue, répétitive et alimentaire (qui permet toutefois de faire vivre leurs auteurs et les proches qui dépendent d’eux … et  à ce titre là elle joue un rôle respectable), et une création originale qualitative, véritable démarche aboutie d'artistes peintres, sculpteurs ou plasticiens établis dans leur art et reconnus. Trop facilement d’ailleurs, et parce que cette peinture de rue est souvent réalisée par des autodidactes, on la classe à tort  dans le mouvement "naïf"  l'affublant en plus d'une notion ajoutée dévalorisante de peinture "bon marché".

J.D.D. : Vous êtes donc consciente d’une dimension moderne voire contemporaine de cette peinture. Quelle est votre perception, votre appréciation de cette dimension-là ?
C.N. : Comme je l’ai signalé, énormément de courants constituent « la peinture haïtienne ».
Si l’on doit définir comme art contemporain toute création effectuée par des artistes vivants en notre temps, quelque soit les styles, alors oui dans ce grand fourre-tout que l’on qualifie de création contemporaine, il existe un courant moderne partie intégrante de la peinture haïtienne. Si l’on se rend compte qu’au sein de cette création très diversifiée la  figuration et le symbolisme sont extrêmement présents, force est de constater qu’il existe aussi une création moderne extrêmement aboutie et forte, intégrant la notion de l’abstraction, portée par une génération de peintres et plasticiens jeunes ou moins jeunes, dont la création se démarque de la peinture classique haïtienne et qui tend à être reconnue comme totalement universelle. Ces artistes  n’ont pas envie d’être catalogués comme et seulement comme  haïtiens. En toute légitimité, ils souhaitent que leur travail soit jugé et reconnu au même titre que l’est celui de tous autres artistes dans le monde. Cette génération de peintres expose qui en Italie, qui en Allemagne, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, au Canada et un peu partout sur les différents continents, et la diaspora a à cœur de les soutenir, au même titre que les grands maîtres traditionnels de la peinture haïtienne! C’est ainsi que l’Art Haïtien est apprécié de façon plus globale pour sa qualité, sa créativité, sa richesse et  l’authenticité qui le caractérise, n’ayant rien à envier – loin de là ! – à la création en Europe ou ailleurs.

J.D.D. : Vous venez d’évoquer les Etats-Unis. On a l’impression que les peintres haïtiens sont mieux connus là-bas qu’en Europe ou ailleurs, en dépit de la connaissance que possède un bon nombre d’européens sur cette peinture. Auriez-vous une explication ?
C.N. : Peut-être ce fait est- il lié à l’importance de  la diaspora haïtienne aux Etats-Unis et en Amérique du Nord ? Composée de classes sociales disposant de moyens économiques le leur permettant, cette diaspora a souvent eu à cœur de soutenir une peinture qui lui était chère, dépositaire des spécificités et des valeurs du pays d’origine. Beaucoup de peintres, de collectionneurs, de galeries vivent entre Haïti et les Etats-Unis ou le Canada. Ceci explique certainement aussi que la connaissance, la sensibilisation soit différente, plus affutée et qu’elle continue d’évoluer. En France, par contre, à bien y regarder, il y a peu d’expositions de prestige concernant la peinture haïtienne. Quelques unes, institutionnelles ont été de fort belles expositions dans les années 90 mais depuis ? Parallèlement, des ventes aux enchères ont lieu quasiment chaque année à Paris, parfois en province, mais à quelques rares exceptions près, elles proposent  pour la plupart des œuvres très typées, axées sur une peinture classique, figurative, et populaire susceptible de correspondre le plus aisément au goût d’un public souvent peu connaisseur. A part ça, trop peu d’expositions d’importance continuent à développer une dynamique réelle, qui créerait l’événement ressource capable d’induire un réel désir de  connaissance de la part de celui-ci, en piquant son intérêt. J’ai la sensation que la perception est un peu surannée, qu’il est bien confortable de se référer à Breton et à Malraux (en accolant d’ailleurs à ces deux  grands noms Haïti et sa peinture, dans un survol dénué de sens) et que ça s’arrête là. Mais avec cette nouvelle génération de créateurs, qui bougent, qui osent, eux aussi souvent liés à la création  littéraire, réactifs au monde qui les entoure, je pense que dans les années à venir ces à priori  cèderont petit à petit.

J.D.D. : Comment voyez-vous les relations entre la peinture haïtienne et celle de la Caraïbe, plus particulièrement celle de la Martinique ?
C.N. : Je dirais que la peinture martiniquaise, guadeloupéenne, comme celle de la très proche région d’ailleurs est en expérimentation permanente. Je ne dirai pas "qu’elle se cherche", car, à mon avis, l’identité  est là, présente  et commune. Il serait grand temps d’ouvrir les yeux et d’en prendre conscience…  à trop chercher, on ne fait que continuer à l’occulter. Nous avons donc dans nos îles un rapport complexe à l’identité  et un questionnement, qui n’existent pas, à mon avis en Haïti.  Et s’il fallait caractériser la peinture martiniquaise actuelle, elle me semble assez peu figurative. Je la placerai plutôt entre la figuration et l’abstraction, ou entre l’abstraction et le symbolisme. A l’inverse, la peinture haïtienne, à mon avis, elle, ne se cherche pas : elle "EST" tout simplement, reflet de la conscience d’une identité forte, affirmée et revendiquée historiquement comme on le sait, porteuse d’un vitalisme extraordinaire qui la renouvelle constamment et lui confère une puissance indiscutable  «  l’étincelle de vie ». J’ai eu de voir l’occasion des tableaux durs, très engagés, très forts, posant des questionnements graves et pourtant jamais, je n’ai jamais ressenti une peinture triste, misérabiliste. D’ailleurs, au travers de ce constat, et c’est peut-être là, sur le plan très personnel, une des raisons  qui me fait l’apprécier, c’est ce même élan de vitalisme que je retrouve en Afrique de l’Ouest. On sait dans quel état sont certains pays d’Afrique noire, les drames qui s’y déroulent, la pauvreté et la dureté de la vie auxquels il faut faire face. Et pourtant cette population est animée d’un élan de vie incroyable. Les gens sont au niveau zéro, mais cet élan, l’espoir, qui vont les faire repartir, redémarrer, croire à nouveau, reconstruire, créer, est là, toujours présent, inéluctablement.

J.D.D. : Il y a depuis quelque temps une tendance à des biennales de peinture dans la Caraïbe. Il y a surtout celles de Cuba et de Saint-Domingue. Pensez-vous que ces biennales jouent un rôle essentiel dans la promotion de la peinture caribéenne ?
C.N. : A mon avis, oui. La biennale de Saint-Domingue de façon évidente puisqu’elle accueille de nombreux pays de la Caraïbe régulièrement. Je ne connais pas la biennale de Cuba, je ne peux donc en parler. Peut-être Cuba est-il plus protecteur de ses peintres, qu’importe ? Bien évidemment, ces manifestations sont importantes, pour créer des liens, faire découvrir l’autre,  contribuer à chasser les idées préconçues, permettre une visibilité hors les circuits frileux  de la vielle Europe et ainsi avancer. Nous vivons dans un bassin caribéen qui nous est commun, avec des histoires et des paramètres géographiques qui sont plus ou moins les mêmes. Il me semble normal qu’il puisse effectivement y avoir des liens et des échanges qui se créent. Cette ouverture sur l’autre ne peut qu’être enrichissante pour nos artistes.

J.D.D. : Vous avez déjà organisé plein d’expositions autour d’Haïti dans votre galerie. Pour parler de façon purement commerciale, est-ce que la peinture haïtienne est bien vendue en Martinique ?
C.N. : Je pense qu’elle s’est vendue relativement bien à un moment donné, effet de mode aidant, malheureusement justement sans ce travail explicatif nécessaire qui aurait permis un envol confirmé. A cette époque (années 80), bien des amateurs parfois ayant voyagé ou travaillé là-bas, ont établi des collections de peinture haïtienne, plus ou moins cohérentes et en sont restés là. A l’heure actuelle, se vend elle toujours bien? Je dirais qu’elle se vend comme le reste en matière d’Art. Il est vrai que c’est une peinture qui sensibilise toujours le public, c’est un constat incontournable. Mais, il n’en reste pas moins vrai qu’acquérir une œuvre d’art originale est en fin de compte une démarche  particulière de l’acheteur, pas systématiquement évidente. Nous sommes dans le domaine du superflu, pas de l’indispensable ! Si les œuvres qui se vendent le plus facilement, relèvent plus  de la peinture décorative, populaire, l’acquisition d’une belle pièce, d’un artiste reconnu  reste moins facile.  Or je pense qu’il est nécessaire de tendre à faire découvrir des peintres de notoriété, de qualité, ambassadeurs d’une création riche et d’une démarche aboutie. La démarche d’acquisition  est alors plus aléatoire, la valeur de l’œuvre rentrant en ligne de compte, comme pour tous autres achats d’art.

J.D.D. : Parmi les différents courants, les différents peintres, quel est ton coup de cœur ?
C.N. : Il m’est bien difficile de répondre, parce que j’en ai beaucoup, non  pas un en particulier, mais plusieurs selon les styles. Définir un coup de cœur parmi tous les peintres haïtiens, m’est vraiment une tâche impossible. J’apprécie beaucoup les peintres de "l’école de la beauté" comme Emilcar Simil, Bernard Sejourné, Jean-René Jerome, certains primitifs, comme Rigaud Benoît ou Petion Savain. Dans les modernes : Bernard Wah, Denise Mangonés, Sacha Tebo ou  Ludovic Booz peintres et sculpteurs, me viennent aussi à l’esprit, tout comme Marie-Louise Fouchard, Mario Benjamin, artistes très affirmés  de la jeune génération engagée. Pour tout dire, j’aime beaucoup de peintres Haïtiens et ceci dans des courants très diversifiés. Après tout, je crois que l’important, c’est l’émotion ressentie dans la relation qui s’établit avec le tableau, et avec le peintre au travers de l’œuvre.

J.D.D. : Comment voyez-vous l’avenir de la peinture haïtienne et celle de la Caraïbe en général ?
C.N. : A mon avis, pour ce qui est de la création aux Antilles, il me semble qu’il existe actuellement une ouverture, un intérêt de la part d’un public qui est en train de se diversifier et se démocratiser, prêt à de nouvelles découvertes. Bien sûr, Il faudrait pour que le processus  ait une chance d’être pérenne, que ce public puisse découvrir une création de qualité. Cela me semble un critère incontournable. Pour ce qui est de la peinture haïtienne et de sa perception ici, le travail est à poursuivre. Il faut continuer à faire découvrir des talents, des peintres de qualité et privilégier ce processus (c’est ce que j’essaie de faire au niveau d’Art Pluriel depuis bien des années), plutôt que de tomber dans la facilité de promouvoir uniquement la peinture de rue pour des raisons économiques. Ce n’est pas toujours facile, mais il me semble important de trouver un juste milieu et le moyen de poursuivre cet objectif. Quand à la peinture Caribéenne  au sens plus large, je fais allusion à des pays comme le Venezuela, Saint Domingue, Cuba, L’Amérique du Sud, les amateurs s’y intéresse de plus en plus au fil des voyages et des échanges culturels proposés, mais correspond-elle tout à fait à notre sensibilité, à notre identité? Le point d’interrogation est posé. Pour ma part, au jour d’aujourd’hui, je n’en suis pas tout à fait certaine. Néanmoins, il semble clair que le public est curieux et apparemment de plus en plus ouvert à la découverte, cela me semble très constructif et prometteur. L’important, c’est que les peintres entre eux saisissent les opportunités de ces échanges, sans défiance inutile. En effet, ici, il me semble évident que de nombreux peintres ou plasticiens se connaissant peu ou pas du tout, ne s’inspirant donc pas les uns des autres (qu’ils soient martiniquais, guadeloupéens, guyanais, haïtiens modernes, ou issus des Antilles anglaises voire même métropolitains vivant aux Antilles) ont finalement assez souvent des techniques, des préoccupations et des démarches semblables, qui les lient. Dans ce milieu, il me semble que la dynamique gagnerait par le fait de pouvoir tisser des ponts  et des liens, de confronter des expériences, de pouvoir apprécier le travail de l’autre, sans à priori et sans appliquer un protectorat réducteur. En permettant la construction de réseaux solides de monstration et de diffusion accompagnés d’une perception respectueuse de l’expression autre par tous les vecteurs de la profession, la création plastique de cette grande région ne pourrait, j’en suis convaincue,  que s’en trouver grandie, enrichie et mieux portante.