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Doctorants : la précarité s’aggrave face à l’impossibilité de poursuivre leur thèse

Léa Taieb
Doctorants : la précarité s’aggrave face à l’impossibilité de poursuivre leur thèse

Avec le confinement, de nombreux doctorants ont pris du retard sur l’écriture de leur thèse. Aujourd’hui, ces surdiplômés demandent un allongement de leur contrat doctoral et un soutien financier qui leur permettra d’aller au bout de leurs travaux.

“Pour réaliser ma thèse, je dois mesurer la taille du proton, le plus précisément possible. Donc, pendant plusieurs mois, je suis censé répéter une expérience en utilisant des appareils spécifiques et volumineux, qui occupent deux pièces d’un laboratoire. Pendant le confinement, je n’ai pas pu avancer. Installer le labo chez moi ou piloter l’expérience à distance, c’était complètement impossible”, raconte Simon Thomas, 26 ans, doctorant de troisième année en physique quantique au laboratoire Kastler Brossel qui est lié à Sorbonne Université, au Collège de France et au CNRS. 

Quand il a appris la fermeture des universités, le jeune homme de 26 ans n’a pas eu le choix. Comme d’autres préparant une thèse expérimentale, il a été obligé de laisser à l’abandon son expérience, de se couper de son équipe de recherche et d’attendre la fin de la crise. 

Dans certains laboratoires de biologie, la perte de travail est bien plus importante que les deux mois et demi de confinement. “Quand on observe une lignée de souris, on ne peut pas laisser son échantillon traîner dans un tiroir des mois et la reprendre le moment venu”, explique Florian Andrianiazy, cofondateur de PhDTalent, un des plus grands forums de recrutement de doctorants.

Des mois de recherche perdus, une thèse partiellement amputée

Pour Cécile Jarleton, doctorante de troisième année en psychologie sociale, toutes ses études sont à l’arrêt. Sa thèse porte sur la “continuation de la vie professionnelle et de la vie extraprofessionnelle”. La généralisation du télétravail (et la mise à mal des loisirs) ne lui permet plus de poursuivre “son terrain” comme avant. “Et je ne veux pas faire une thèse de crise”, confie-t-elle. Pour reprendre ses travaux, la jeune femme doit attendre que les effets de la crise se dissipent, au risque de devoir patienter plusieurs mois. Si la situation peine à revenir à la normale, il lui faudra peut-être modifier son sujet, étudier à nouveau la théorie et revoir son protocole. De quoi allonger la durée de sa thèse de trois ans à quatre ans. 

Le droit à finir sa thèse sera-t-il accordé ?

Enfermé dans son appartement parisien de 22 mètres carrés, Simon a décidé de rédiger sa thèse comme s’il s’agissait d’un texte à trous. Un texte qu’il complétera plus tard, quand il aura accès aux résultats, quand il pourra faire redémarrer les machines et son expérience de métrologie. “Avec cette crise sanitaire, j’ai perdu six mois de recherche. Je serai en mesure de terminer ma thèse aux alentours de mars-avril 2021 et non en septembre prochain comme c’était prévu”. 

Simon comme des milliers de doctorants espère obtenir un délai et donc des financements pour assurer les mois supplémentaires. Pour le moment, il ne sait pas si le ministère de l’Enseignement supérieur et son université lui accorderont un allongement de son contrat doctoral de six mois. 

Un plan pour soutenir la recherche, mais pas de budget

La ministre de l’Enseignement supérieur a pourtant pris la parole. “Je dis aux doctorants qui sont actuellement en thèse que, dans cette période particulière, j'ai décidé d'autoriser les organismes et les établissements à prolonger les durées de thèse, les contrats doctoraux et leurs financements”, a déclaré Frédérique Vidal sur France Culture, fin avril. Si elle a annoncé un plan pour soutenir la communauté doctorante, les montants n’ont pas été précisés. 

“Pour nous, il s’agit seulement de communication législative”, estime un porte-parole de l’Association nationale des candidat.e.s aux métiers de la science politique (ANCMSP). Et d’ajouter : “le 10 juin, le troisième projet de loi de finances rectificatives pour 2020 a été présenté, et aucun budget n’a été consacré aux doctorants.”

Les associations de doctorants espèrent que Frédérique Vidal finira par débloquer un “budget exceptionnel” pour assurer la prolongation des contrats des jeunes chercheurs. L’ANCMSP se mobilise aussi pour que les 10.000 doctorants de toutes les disciplines, qui étaient supposés soutenir en septembre, n’aient pas à payer de frais d’inscription l’année prochaine.

Thèse pas financée, thèse abandonnée

Face à l’absence de mesures concrètes, un bruit court : le ministère et les universités pourraient accorder un allongement du contrat doctoral à certains doctorants, et non à la totalité. “À Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’université a laissé une semaine aux doctorants pour qu’ils constituent un dossier de demande de prolongation de leur contrat. Une semaine, c’est excessivement court pour une procédure comme celle-ci !”, estime le porte-parole de l’association. 

En échange de cette prolongation, ces doctorants doivent s’engager à poursuivre leur mission d’enseignement (entre 32 et 64 heures par trimestre selon la discipline). “Ce qui n’a pas de sens, puisque les doctorants qui demandent un allongement manquent justement de temps”, désespère-t-il.

À défaut de bénéficier d’un allongement, Simon, Cécile ou d’autres pourraient dire adieu à près de trois ans de recherche. “Sans financement, les thèses ne se termineront pas dans de bonnes conditions. Les jeunes chercheurs déjà dans des situations précaires, se trouveront encore plus fragilisés”, déplore Cécile. “20 à 30% des entreprises qui s’étaient engagées à prendre en charge les travaux de nos doctorants sont revenues sur leur parole”, informe Emmanuel Duflos, le directeur de l’École centrale de Lille. 

Rappelons qu’en France, seuls deux tiers des doctorants bénéficient d’un financement, le tiers restant doit se débrouiller. En sciences sociales, le ratio est inversé : un tiers des doctorants sont financés.

La France, le pays qui perd ses doctorants

Si la recherche n’est plus financée, le nombre de chercheurs dans les nouvelles générations pourrait se réduire comme peau de chagrin, accélérant ainsi la tendance. “En dix ans, le nombre de doctorants par an est passé de 20.000 à 17.000”, note Emmanuel Duflos. Et de poursuivre : “même si le gouvernement dit vouloir l’augmentation du nombre de contrats doctoraux, avec la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), aucun budget n’a été libéré pour financer la création de ces nouveaux contrats doctoraux”. Résultat : les cerveaux français fuient à l’étranger. 

En plus des difficultés pour terminer leur thèse, les doctorants pourraient manquer d’opportunités professionnelles, une fois la soutenance passée. Avec l’annulation des colloques, ils sont dans l’incapacité de communiquer sur leur thèse et de gagner en visibilité dans le monde de la recherche. Sans ces événements, un doctorant n’a pas les moyens de faire parler de ses travaux, et compromet son employabilité. 

Mais, tout n’est pas perdu pour les jeunes chercheurs. “Avec cette crise économique, les entreprises vont devoir se réinventer et faire appel à des experts, à des scientifiques. Elles recruteront alors des jeunes docteurs, d’autant qu’elles bénéficieront du crédit d’impôt recherche. C’est finalement leur chance”, espère le cofondateur de PhDTalent, Florian Andrianiazy. 

Léa Taieb

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