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"Discours sur le néocolonialisme" de Steve Gadet ou des manifestes pour ne pas crier dans le désert

Raphaël Confiant
 "Discours sur le néocolonialisme" de Steve Gadet ou des manifestes pour ne pas crier dans le désert

  Intervention de Raphaël CONFIANT, premier lecteur du livre de Steve GADET.  

   Je suis très heureux ce soir de participer à ce nouveau "JEUDI-LIVRES DE LA FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES" qui, d'aucuns s'en souviennent, avaient rythmé trois années durant notre Faculté. 

   Cette reprise émane de notre doyen, le Pr. Cécile BERTIN-ELISABETH, que je remercie car outre notre vocation première de former des étudiants et de faire de la recherche, nous avons pour mission de développer également la culture en direction du grand public cultivé selon l'expression consacrée. Je suis donc aussi heureux de constater que dans cet amphi, il y a ce soir ,nombre de personnes qui n'appartiennent pas au monde universitaire.

   Mais mon plus grand bonheur réside dans le fait de présenter, certes brièvement, un jeune et brillant maître de conférences en Etudes anglophones en la personne de Steve GADET qui prendra la parole à ma suite et qui, à mes yeux, constitue un modèle. Pourquoi "modèle" ? Parce qu'il échappe à la double gangrène qui affecte nos milieux intellectuels, universitaires, politiques, associatifs et autres : l'arrivisme forcené d'une part ; la médiocrité intellectuelle doublée d'arrogance, de l'autre.

   Venons-en donc directement à ce qui nous réunit ce soir à savoir la parution de son dernier livre, "Discours sur le néocolonialisme" ! D'entrée de jeu, ce titre fait écho à un autre à savoir le célébrissime "Discours sur le colonialisme" d'Aimé CESAIRE publié en 1950, il y a donc plus de trois-quarts de siècle. Ce texte, on s'en souvient, avait fait le procès de la colonisation du monde par l'Europe tout en dénonçant l'abaissement systématique de ce que le père de la Négritude appelait "l'Homme noir". Ce texte possédait un souffle, une puissance rhétorique, qui avait, à l'époque, stupéfié les contempteurs de tout ce qui avait trait à l'Afrique, aux Antilles et à ce que l'on nommait à l'époque "la race noire". Texte-coup de poing qui avait ébranlé "les assises du monde" pour paraphraser CESAIRE.

   J'ai ressenti le même choc en lisant le "Discours sur le néocolonialisme" de Steve GADET. D'abord parce qu'il nous avait habitué soit à des travaux scientifiques dépassionnés comme celui qu'il a réalisé sur les églises noires aux Etats-Unis__du solide travail universitaire__soit à de la fiction comme avec son magnifique recueil de nouvelles, Fleur de lys, paru chez Présence Africaine soit enfin à des ouvrages sur les relations Homme-Femme, sur l'Amour avec un grand "A" et autres mignardises__qu'il me pardonne !__qui, semble-t-il, rencontrent un large public. Féminin, je présume...

   Voici qu'avec son nouveau livre, GADET démontre qu'il possède une quatrième corde à son arc ! Car ce n'est plus l'universitaire stricto sensu qui parle, ce n'est plus le nouvelliste, ce n'est plus le conseiller en affaires conjugales, mais bien ce que l'on pourrait appeler le "souleveur d'âmes". Ce néologisme pas très heureux, j'e conviens, renvoie au terme créole "palantjé" qu'il n'est pas très facile de traduire. Ecoutons-le dès la première page de son livre :

   "Face à ces travers, face à cette puanteur, face à cette réalité sociopolitique, l'intellectuel antillais doit prendre position."  

   Il s'agit là rien moins que d'une sommation et, dans nos pays de négro-larbins, uniquement préoccupés de leur petite carrière et de strapontins dérisoires, lancer une telle sommation est une preuve de courage. De très grand courage même ! CESAIRE avait déjà dénoncé le colonialisme et nous avait enjoint de relever la tête, de faire front devant l'ignominie ; GADET, lui, dénonce l'aujourd'hui, ce qu'il nomme le néocolonialisme auquel il demande sans détour des comptes :

   "La République et les Béké ont une dette envers les descendants des personnes réduites en esclavage et ils vont devoir la rembourser !"  

   Et d'ajouter :

   "Si le bien-être et les richesses des profiteurs passent avant celui des autres Antillais, je ne veux plus de cette République et de ses beaux principes tout juste bons à paraître sur les frontons des mairies et sur les sceaux officiels. Si les tribunaux n'arrivent pas à les mettre au pas quand ils enfreignent la loi, je n'en veux plus. Si les autorités n'arrivent pas à limiter leur emprise sur la vie économique aux Antilles. Je n'en veux plus."

   Il s'agit là d'une interpellation. Après la sommation aux intellectuels antillais, voici donc l'interpellation à la République. Rien que de très normal car nous sommes dans un genre littéraire très particulier, celui de l'"Adresse" ou du "Discours" qui, aux époques lointaines, quand l'écriture n'était pas encore reine, se déployait à l'oral. Sur l'agora grecque ou sur les places des villages africains. Ou dans nos lakou créoles. Mais, attention, GADET n'est pas dans le "C'est-la-faute-de-l'Autre-rien-que-de-l'Autre", pas plus que ne l'avait été son prédécesseur CESAIRE lequel n'avait pas hésité à qualifier les aliénés martiniquais d'"âmes de morue". CESAIRE comme GADET nous met, ce dernier avec beaucoup moins d'acidité et de virulence que son ainé, face à nos responsabilités :

   "Et pour traiter le problème je ne demande pas à l'Etat français de prendre ses responsabilités. Je ne lui demande rien. Rien que nous ne puissions faire nous-mêmes. Persister à lui crier dessus, à lui réclamer l'égalité, c'est faire le jeu du néocolonialisme parce que cela revient à dépendre encore plus de lui. Il est responsable de certains maux mais je ne peux pas considérer qu'il est responsable de tous nos problèmes ni qu'il possède toutes les solutions."

   Steve GADET, on le voit, fait donc partie de ces rares quadragénaires guadeloupéens et martiniquais qui refusent de naviguer entre hédonisme débridé et larbinisme bravement assumé parce que munis d'un petit diplôme. Toutes celles et tous ceux qui s'imaginent ou s'emploient à faire croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes dans nos îles, ces "versions absurdemment ratées du Paradis" comme le disait CESAIRE. GADET, lui, tout au contraire, vise la cible et va droit au but :

   "Le néocolonialisme est comme le carnaval, il amène des déguisements que nous mettons pour aller dans l'espace public. Seulement le vernis ne tient plus lorsque nos mondes rentrent en collision."

   Je ne vais pas déflorer plus avant ce tête haletant, habité par une vision du monde, sans doute un peu idéaliste, puisque l'auteur prendra la parole après moi. Je voudrais simplement ajouter que "Discours sur le néocolonialisme" fait également écho à deux autres textes : "Le Discours antillais" d'Edouard GLISSANT et l'"Eloge de la Créolité" de Jean BERNABE, Patrick CHAMOISEAU et moi-même. Merci de m'avoir écouté...

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