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DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA LANGUE CRÉOLE

Daniel Boukman

Dans le cadre des manifestations organisées par la Maison de la Culture de la Ville de Trinité, à l’occasion de la Journée Internationale du Créole, le 24 octobre 2013, s’est déroulée une rencontre - débat autour du thème « La prégnance du créole dans la poésie d’Aimé Césaire », débat animé par le linguiste Jean Bernabé et l’écrivain, Daniel Boukman. Ci-joint l’intervention de ce dernier.

Mésizédanm, bel bonswè !

Partant du principe qu’il n’y a pas d’homme - ou de femme - dont l’ombre n’entache quelque peu la lumière, ce que je vais dire va peut-être étonner voire choquer... Soyez rassurés ! je ne suis pas venu, ici, pour commettre un sacrilège.

En 1549, Joachim du Bellay, chef de file d’un groupe de poètes français appelé la Pléiade, publie un manifeste, Défense et illustration de la langue française, dont le projet est de faire de la langue francoyse, comme cela se disait en ce temps-là, de faire de cette langue considérée par les grangrek de l’époque comme un parler « barbare et vulgaire », d’en faire une langue, en respect et dignité, égale aux langues de tous les privilèges : le grec et le latin..

Pour revenir à ce qui nous réunit ce soir, je ne saurais reprocher au poète Aimé Césaire de n’avoir pas « illustré » en langue créole le Cahier d’un retour au pays natal et autres chefs d’œuvre...

Mais m’interpelle le fait qu’ Aimé Césaire, en tant que forgeron des mots, n’ait jamais pris la « défense » de la langue créole.. .Il faut reconnaître qu’il n’est pas le seul écrivain martiniquais à avoir fait preuve d’une certaine méconnaissance voire indifférence ou mépris à l’égard de la langue créole.

Frantz Fanon, dans le chapitre « {Le Noir et le langage } » de Peau noire et masques blancs édité en 1952, écrivit : «{ Jean-Paul Sartre, dans son introduction à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache (1948) nous dit que le poète noir se retournera contre la langue française, mais cela est faux quant aux poètes antillais. Nous sommes [ écrit Fanon] nous sommes en cela de l’avis de Michel Leiris qui, il y a peu de temps [c'est-à-dire en 1950] pouvait écrire à propos du créole « Actuellement encore langue populaire que tous connaissent plus ou moins, mais que seuls les illettrés parlent à l’exclusion du français, le créole paraît d’ores et déjà promis à passer tôt ou tard au rang de survivance quand l’instruction sera diffusée assez généralement dans les couches déshéritées de la population, si lents soient les progrès entravés par le nombre partout trop restreint des établissements scolaires, la pénurie en matière de lecture publique et le niveau souvent trop bas de la vie matérielle », [Et Michel Leiris d’ajouter, précise Frantz Fanon] « Pour les poètes dont je parle (..) il ne s’agit nullement de se faire « antillais » - sur le plan du pittoresque - en usant d’un langage d’emprunt et, qui plus, est dénué de rayonnement extérieur (...) mais, face à des Blancs imbus de préjugés raciaux, il s’agit d’affirmer l’intégrité de leur personne } »

Et Frantz Fanon de préciser : « {S’il existe un Gilbert Gratiant pour écrire en patois, il faut avouer que la chose est rare (...) que la valeur poétique de ses créations est fort douteuse. Au contraire, il y a de véritables ouvrages traduits du ouolof ou du peuhl (...) Aux Antilles, rien de pareil : la langue officiellement parlée est le français ; les instituteurs surveillent étroitement les enfants pour que le créole ne soit pas utilisé (...)} » Fin de citation

Il convient de préciser que Frantz Fanon écrivant ce que vous venez d’entendre ne s’était pas encore, corps et conscience, engagé dans la lutte de libération nationale algérienne,

Ecoutez maintenant les propos définitfs qu’Aimé Césaire, 24 ans plus tard, en 1976, tint à Jacqueline Leiner lors d’une interview en guise d’introduction à la réédition de la revue Tropiques

Jacqueline Leiner :{ Une autre question qu’on a déjà dû vous poser : écrite en créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public plus étendu ?}

Aimé Césaire : {C’est une question qui n’a pas de sens, parce qu’une telle revue n’est pas concevable en créole.}

Jacqueline Leiner : {Ceux qui parlaient le créole n’avaient pas besoin de prendre conscience d’eux-mêmes ?}

Aimé Césaire : {Je ne dis pas cela. On a toujours besoin de prendre conscience de soi. Mais, ni René Ménil ni moi, n’aurions été capables de l’écrire en créole. C’est tout ! Je ne sais même pas si c’est concevable. Vous avez l’air surprise } ?

Jacqueline Leiner : {C’était ceux qui parlaient français qui étaient les plus décentrés ?}

Aimé Césaire : {Mais non ! Pas du tout ! Ce que nous avions à dire, je ne sais même pas si c’est formulable en créole, du moins dans l’état actuel de la langue}

Jacqueline Leiner : {Alors, cela tient, au fond, à la structure du créole ?
Aimé Césaire : J’ai parlé du retard culturel martiniquais. Précisément, un aspect de ce retard culturel, c’est le niveau de la langue de la créolité - le créole - qui est extrêmement bas, qui est resté - et c’était encore plus vrai en ce temps-là - au stade de l’immédiateté, incapable de s’élever, d’exprimer des idées abstraites.(...) Et puis, pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions de base soient résolues : d’abord la question de la légitimité de la langue ; ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe...Le créole restait uniquement une langue orale qui d’ailleurs n’est toujours pas fixée} (..)

A noter qu’en 1932, 44 ans auparavant, sans se faire défenseur du créole, mais lui prêtant une certaine attention, Etienne Lero, membre du groupe Légitime Défense, écrit dans la revue du même nom, je cite « {Il est profondément inexact de parler d’une poésie antillaise. Le gros de la population des Antilles ne lit pas, n’écrit pas et ne parle pas le français (...) Là-bas, le poète (...) se recrute en fait exclusivement dans la classe qui a le privilège du bien-être et de l’instruction. Et s’il fallait chercher la poésie là où on la contraint à se réfugier, c’est dans le créole, qu’il faudrait puiser (...) ; c’est dans les chants d’amour, de tristesse et de révolte des travailleurs noirs.}" Fin de citation.

Sans avoir jamais illustré par ses écrits la langue créole, Edouard Glissant a pris la « défense » de la langue créole, quand il écrivit, en 1997, dans le Discours antillais, je cite « {La première règle (...) est que toute langue parlée par une communauté, quelles qu’en soient les conditions de son déploiement doit être élue dans son entière dignité (...) Toute langue doit être promue en outil de production, ou plutôt, toute production dans une communauté devrait s’opérer dans les langues de cette communauté, sans exclusive ni privilège } ». Fin de citation.

Mais celui qui non seulement « défendit » mais aussi de façon magistrale « illustra » la langue créole, ce fut Gilbert Gratiant, qui, en dépit des vents et marées de l’indifférence ou de la condescendance ambiante, publia en 1932, , Fab Konpè Zikak, cet inestimable inventaire de la force et des beautés de notre langue créole

Avan man bout, man lé ladjé an bel woulo bravo ba matjè-pawol matinitjé… Ba za ki pati kité nou : Marie-Thérèse Julien Lung-Fou, Gilbert Gratiant, Marius Gottin, Vincent Placoly…Ba sa ki la épi nou : Jala, Ina Césaire, Nicole Cage, Marie-José Saint-Louis… Georges Mauvois, Henri Melon, Joby Bernabé, Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Monchoachi, Maurice Orel, Jean-Marc Rosier, Hughes Barthéléry, Romain Bellay sans bliyé sé tala ki mété doubout, lanné 2008, an asosiyasion nou kriyé KM2 (kivèdi Krey Matjè Kréyol Matinik) : Daniel Boukman, Georges de Vassoigne, Judes Duranty, Roger Ebion, Georges-Henri Léotin, Térez Léotin ; Jean-François Liénafa, Michaelle Mavinga, Eric Pezo, Michel Rechou, Serge Restog.

Epi kouté an mòso pawol-fondas KM2 « Tan-an rivé pou sa ki pòkò sav, sav sé dives pawol-matjè nou an, la, é sé gras a konpòtasion-tala ( ...) nou ké rivé sòti nan fènwè-a nou yé a ... Anmizi anmizi, nou ké ba moun an pli gran lanvi li sa nou ka matjé... Pou nou tou, sé wouvè jou-a pou wouvè !

Daniel Boukman ,

Maison de la Culture de Trinité, le 24 octobre 2013

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