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Confiant : « Rejeter nos langues nationales est un suicide »

Confiant : « Rejeter nos langues nationales est un suicide »

  Il y a 21 ans, l'écrivain et créoliste martiniquais, Raphaël CONFIANT, accordait, à l'occasion de la "Journée Internationale du Créole",  l'interview ci-après à un blog sénégalais, AFRICANUS. C'était au tout début du développement de l'Internet sur le continent noir. Deux décennies plus tard__et toujours au moment de cette journée de célébration de la langue créole__, il ne retranche pas un mot de ce qu'il avait déclaré...

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Le 28 octobre, était célébrée la Journée internationale de la langue et de la culture créoles. L’occasion d’entendre le grand écrivain martiniquais, Raphaël Confiant1, dans un entretien, qu’il avait accordé, il y a quelques années, au blog Africanus, où il affirmait que le socle de la culture créole était d’origine africaine.

Autant que Patrick Chamoiseau vous êtes connu comme un grand défenseur de la créolité. Quel est l'aujourd'hui du message créole ?

- Notre message vient d'une histoire triplement tragique puisque la société créole naît et grandit sur les bases de trois catastrophes humaines : le génocide des Caraïbes, premiers habitants des Antilles, l'esclavage des Africains et l'engagisme des Indiens et des Chinois afin de remplacer les Noirs dans les plantations de canne à sucre après l'abolition de l'esclavage en 1848. C'est dire qu'il ne s'agit pas d'une simple posture d'intellectuels en quête de reconnaissance comme le disent parfois certains de nos détracteurs. La créolité est le fruit d'une violence historique inouïe que nous avons pourtant réussi à surmonter petit à petit, difficultueusement, pour construire une nouvelle forme d'identité qu'on peut qualifier de multiple. Quasiment tous les peuples du monde se sont rencontrés, il y a trois siècles, dans nos îles, rencontre certes violente mais qui a permis d'entrevoir cette nouvelle forme d'identité que le monde semble découvrir seulement aujourd'hui à travers le processus de mondialisation. Le message créole est donc celui de la « diversalité », le fait pour chaque peuple, chaque nation, chaque individu, d'accepter de sortir de ce qui fait ce qu'il est pour accueillir en lui, même si c'est difficile et parfois pénible, des éléments autres, étrangers.

" Diversalité "

Comment définissez-vous la littérature créole ? Qu'est-ce qui fait sa singularité ?

- La littérature créole est marquée, hantée même, par la diglossie français/créole. Le créole est « la langue muette » de notre littérature selon l'expression de Jacques Coursil, mais c'est  « la muette qui parle ». Dans tout texte créole coexiste une double voix : une voix française et une voix créole. D'autre part, la littérature créole porte l'idée de diversalité dont je viens de parler car à travers elle s'exprime cette multiplicité d'identités qui ont contribué à façonner l'identité créole. C'est dire que ce ne peut en aucun cas être une littérature nombriliste. La littérature créole est d'emblée « diverselle ». Personnellement, j'écris tant en créole qu'en français. J'ai d'ailleurs publié mes cinq premiers livres en langue créole et je suis très content de voir qu'au Sénégal, un Boris Boubacar Diop ait écrit le premier roman an wolof. Ecrire dans nos langues nationales ne signifie pas rejeter le français, mais rejeter nos langues nationales est un crime contre nous-même, un suicide.

Quels sont les apports de l'Afrique dans la créolité ?

- La part de l'Afrique est très importante dans la créolité. Si nous avons beaucoup reçu des Amérindiens caraïbes, des Européens et beaucoup plus tard, des Asiatiques (Indiens, Chinois et Syro-libanais), il est évident que le socle même de la culture créole est d'origine africaine, mais modifié, restructuré afin de répondre aux exigences du Nouveau Monde et surtout de la Plantation. Le magico-religieux créole, notre rapport à l'invisible ou à l'au-delà doit beaucoup aux religions ouest-africaines comme le vaudou. Notre musique, dans laquelle le tambour est omniprésent, également. Dans les rapports sociaux, les relations homme-femme, l'éducation des enfants etc..., il demeure un nombre certain de traits hérités de l'Afrique mais toujours remodelés car les Antilles (et l'Amérique en général) ne sont pas l'Afrique. L'esclave a été sommé de s'adapter à un univers inconnu et à reconstruire une nouvelle culture sous peine de disparaître. A partir du moment où les Africains comprennent et respectent notre différence, différence qui n'empêche aucunement la nécessaire solidarité sur les deux bords de l'Atlantique, il ne peut y avoir de différend entre nous.

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(1) Auteur de L'Allée des Soupirs (1994), La panse du chacal (2004), L'Hôtel du Bon Plaisir (2009).

Propos recueillis par Guillaume Camara

 

Source : http://www.africainsmag.fr/2016/11/05/confiant-rejeter-nos-langues-nationales-est-un-suicide/

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